‹ L'aventure d'une âme en peineChapitre 35 sur 102 · CLOCHE DU SOIR · texte numérisé non relu

CLOCHE DU SOIR

L'ne femme cependant avait osé demeurer sur la place. Appuyée contre le mur du Palais, elle semblait n'avoir pas conscience des scènes tumultueuses qui venaient de s'agiter devant ses yeux.

— Retirez- vous ! cria un des archers.

La femme ne bougea pas.

— Qu'on la chasse! enjoignit le Lieutenant de police.

Un sergent vint la heurter de son mousquet.

Alors la Nina — c'était-elle — se leva, et se voyant seule au milieu des chevaux et des cavaliers, prise d'une épouvante subite, se mit à fuir comme une enfant.

Pareille à une insensée, elle traversa la ville — courant, s'arrètant^, reprenant aussitôt sa course : bientôt elle franchit les remparts et s'engagea dans la campagne.

l'"JI(' marciiail au hasard, f^n dépit de l'heure

avancée, sans effroi d'une solitude à chaque pas s'étendant plus vaste autour d'elle. Enfin, brisée d'émotion et de fatigue, la misérable créature se laissa choir sur une pierre du chemin.

La nuil descendait. Les lueurs empourprées du soleil s'éteignaient sur les coteaux plus sombres; sous la feuille immobile le passereau chantait encore une mélodie, tandis que, de la terre, s'élevait ce sourd et mystérieux murmure, bourdonnement des insectes du soir : — le jour envoyait vers les cieux ses dernières harmonies.

Accroupie au bord de la route, la tète penchée entre ses deux mains, ro?il morne, hébété, Nina écoutait sans entendre, regardait sans voir... Pourtant, la pensée assoupie parut se réveiller en elle : Nina balbutia quelques paroles.

— Il y a cinq ans, dit-elle, à semblable époque, quelle joie, quelle volupté dans mon cœur !... La fleur émaillait le pré comme aujourd'hui; comme aujourd'hui l'oiseau modulait, sa chanson... Pourquoi donc la fleur brille-t-elle encore ? pourquoi l'oiseau gazouille-t-il près de moi? — puisque lui, hélas !... il n'est pas là !

Au loin, dans l'air frissonnant, le tintement d'une cloche passa — invitant au Salut du soir.

Nina ])ivta Toreillc à ki unir cadcuciM' : t'ilc ou-

vrit son àme à cette voix mélancolique et tendre.

— Il y a cinq années, reprit-elle, la cloche sonnait ainsi... là-bas... et tous deux assis sur le chêne renversé , plongés tous deux dans une ineffable rêverie, nous écoutions en silence. Dans ses mains il tenait ma main ; il la pressait contre ses lè^Tes... Dieu !.. ah ! Dieu !!... Maintenant, je ne le verrai plus... plus jamais.. .Je Tai livré., livré!... Qu'il doit me haïr ! — oh non, qu"il doit me mépriser!... Et moi. moi qui. même n"étant plus aimée, souhaitais avec tant d'ardeur rester orand»' dans son souvenir !...

La cloche répandait toujours dans Tair son lointain, son monotone murmure — berçant, comme pour mieux l'endormir, cette douleur désespérée... Soudain, voilà ([u"un sanglot souleva la poitrine de la pauvre Dieudonnée et deux larmes jaillirent de ses yeux.

— Ah! lâche !... misérable làchv !!.. Puuii|uui donc me suis-je vengée de la sorte ?

Alors, laissant tomber son visage sur ses genoux, longtemps elle pleura devant Dieu....

(Juand elle releva le front, la nuit était venue, et Tombre Tenveloppait. Mais dans ce lieu désert, Nina n"étaif plus seule. Un homme se tenait de-

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bout à ses côtés, vagabond en haillons, mendiant repoussant et hideux.

D'un bond, elle se dressa, pour s'affaisser aussitôt défaillante. L'homme la regarda en riant :

— Ne crains rien : je ne te veux pas de mal... Ne tremble pas ainsi : l'Aspic muet ne te mordra pas; la Vipère venimeuse réserve son poison pour un autre.... Je te reconnais bien ; tu es la comédienne, la divine comédienne, comme on t'appelle. Je t'ai vue ce matin à l'église, oia, toi aussi, tu écoutais M. de Martincourt Non, garde ton argent!

je n'en n'ai pas besoin, je suis riche — j'ai un ducat d'or !... Pourquoi pleures-tu ?... Quelque douleur de femme?... un amour incompris, dédaigné'?... Que tu es heureuse, toi! de pouvoir souffrir pour si peu ! !

Il s'approcha, et, malgré la résistance de la tremblante Dieudonnée, s'empara de sa main :

— Ecoute, femme !... Tu as tort de sangloter ainsi. Quand on a été outragé, on ne pleure pas : on rit et on attend... On attend longtemps, bien longtemps peut-être — mais enfin, lot ou tard, votre heure arrive !

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