‹ L'aventure d'une âme en peineChapitre 46 sur 102 · SUR LA SELLETTE. •M · texte numérisé non relu

SUR LA SELLETTE. •M

court silence, et comme se parlant à lui-même :

— Huit degrés!... Le supplice des renégats de la Croi.x!... La torture des épouses adultères du Seigneur!... La flamme... toujours la llamme... implacable, inassouvie... Et pas une goutte d'eau pour étancher ta soif... pas même la goutte d'eau de Lazare !

Au comble de la surprise, Monseigneur Bruslart se pencha vers son voisin le président Berbisey :

— r Comprenez- vous un mol à ce galimatias? demanda-t-il.

Lors le vieux président de la Tournelle, en président qui connaît la cause des causes :

— Notre homme a mangé sans doute cette herbe stupéfiante, cette stramoine fjui paralyse la mémoire et fait délirer l'intelligence!

L'accusé se refusant à répondre, Taudition des témoins pouvait commencer.

A l'appel de l'huissier Crochard, le séminaire de Dijon, élèves et professeurs;, vint défiler à la barre de la Cour, chacun accablant sans pitié Pierre Maréchal.

Maître Le Bailly, une docte cervelle dans un corps très-sec et très-long, déversa devant l'auguste assemblée toutes les douleurs dont l'accusé avait abreuvé son âme gallicane :

— Depuis quinze ans, s'écria-t-il, régent de théologie, jamais, non, jamais je ne me suis heurté à un orgueil plus opiniâtre !.. Malheureux enfant, orné par la bonté du Seigneur des plus beaux dons de l'intellect — hélas ! un vrai Satan par la superbe!... Il est venu vers moi déjà corrompu d'ultramontanisme : il est sorti de mes mains exhalant eiicoiv la même peslileiirc ! (jue

CES MESSIZrRS DU SÉ.MTvAmE DE DIJON. 309

de fois stupéfait Tai-je entendu développer des propositions absolument contraires aux Canons du royaume, des maximes réfutées per al)sv.rdvm dans mon cours ! Qui donc, dès sa première jeunesse, l'avait pu si bien pervertir?... Pour moi, j'ai toujours flairé en lui un second Jean Petit, — ledirai-je? un régicide! Devenir un curé Boucher paraissait être son ambition singulière... Rêves de cerveau malade ! Que pouvait cet impuissant atome révolté contre rharmonie du monde?... Nous n'y prenions garde; l'adage n'est-il pas formel : De relie ad passe non valet ronsequentia... Messeigneurs, c'était une brebis galeuse !

Dans la déposition de messire Gerbelot, la brebis galeuse se trouva transformée en un loup dévorant. Le vénérable recteur du séminaire de Dijon demanda pardon à Dieu et aux hommes d'avoir si longtemps abrité parmi ses blanches ouailles semblable bête féroce :

— Ahl soupira-t-il d'une voix tout onctueuse, mon cœur a trop écouté la voix du Roi-Prophète, les paroles du saint roi David, quand il dit : « Le juste aura compassion du misé l'aMe ; il sautera Vâme du malheureux! y> ... Oui. je l'avoue, j'aurais dû être plus circonspect ce matin funeste, on seul, n'ayant à ses côtés ni parents ni amis.

310 L'AVEXTT'UE DTXE AME EX PEIXE.

Pierre Maréchal vint me supplier de l'admettre parmi nous. Était-ce bien la Grâce fjni le jetait ainsi à mes pieds? était-ce bien...

Monseigneur Bruslart interrompit le vénérable recteur en pleine période :

— Vous avez commis, Monsieur, une grave imprudence, et la Cour s'étonne à bon droit d'une pareille légèreté... Maréchal a dû vous entretenir au moins de son origine, de sa famille, de sa vie antérieure ?

— Non, Monseigneur. 11 me déclara seulement avoir reçu le jour dans le diocèse de Besançon. Je crus avoir devant moi un de ces pauvres êtres nés de l'inconduite ou de Finfamie, quelque enfant conçu en fraude de l'Église, inier viOgo concept us : je n'insistai pas... Un saint prêtre mort depuis peu, m'affirma encore Maréchal, avait guidé les pas incertains de sa jeunesse. A défaut d'acte de baptême, un certificat de première communion m'indiqua suffisamment une éducation chrétienne et pratiquante. Ce certificat avait été délivré dans la ville de Dole : pouvais-je aller sur les terres du roi d'Espagne me livrer à une enquête, procéder à une information?

— Bias le Priénaque, Monsieur, a fort bien dit : « Petite précaution prévient souvent grand malheur!... » Messieurs les recteurs de séminaire.

VOUS faites trop aisément accueil au premier venu.

— Pierre Maréchal n'était pas le premier venu, reprit avec acrimonie messire Gerbelot piqué au vif. Avant de le laisser revêtir notre habit, j'ai pris soin de l'interroger moi-même : il me parut nourri de fortes études; il possédait en partie son qvAaquennium... Et puis, Messeigneurs, de lourdes charges pèsent sur nos maisons ; les pieuses dotations se font rares ; beaucoup de nos chers enfants sont formés au sacerdoce sans payer pension... Lui, Maréchal, soldait d'avance et les frais de son trousseau, et les dépenses de ses études religieuses. C'était un écolier payant. Je crus donc sa vocation réelle ; je lui ouvris les rangs de nos jeunes lévites.

— Et pendant trois années, il n'a reçu, vous en êtes certain, ni lettre, ni visite?

— Ni lettre, ni visite... Ah! pardon!...

Le vénérable recteur rougit et baissa componctueusement son visage :

— Dois-je répéter ici la honteuse histoire que j'ai déjà racontée à Messieurs les Commissaires instructeurs?

— Répétez! Monsieur.

— J'étais plein de confiance comme de bonté : je n'avais pas encore eu motif à sévir. Un jour — depuis deux mois à peine notre nouvel enfant avait

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revêtu la soutane — un jour, le respectable prêtre chargé de la Porterie vint m'annoncer, tout effaré, qu'une femme était au parloir et sollicitait de moi un entretien particulier. En ce même moment, Messieurs, je dinais de compagnie avec deux doyens et leurs vicaires, venus exprès de la campagne. Néanmoins, je quittai la table et me rendis au parloir... Pie Jesu! que vis-je en ouvrant la porte! Devant moi se tenait une femme aux sourcils peints, à la joue fardée, aux oreilles parées de la perle et du saphir — telle enfin que le Prophète nous représente ces filles de Sidon, desquelles il est écrit : « Leui'S ])ieâ s conduise at à la m art, et leur che m in aboutit au séimlci-e. » Messeigneurs, Satan Astaroth venait d'entrer dans l'asile de la pureté!... Dès qu'elle m'aperçut, la misérable créature courut à moi et tombant presque à mes genoux se prit à sangloter. Elle me supplia de lui permettre de revoir Pierre, « son Pierre bien-aimé, » comme elle disait. Sa voix et son regard avaient les astuces, les blandices décevantes, les fallacieuses douleurs de la Sunamite : « Par pitié ! criait-elle, oh ! par pitié, que je le revoie!... un instant, seulement un instant!... Mon Dieu! mon Dieu!... on ne peut pas me refuser cela!.. Soyez clément, Monsieur! — et de ses mains crispées, elle avait saisi ma main — Ne me rejetez pas sans merci dans la fange et dans la

boue!... Ne me contraignez point par désespoir à tuer mon àme immortelle ! »... 0 ruses de l'enfer ! je vous connaissais de longue date !... J'ordonnai à cette femme de sortir. Alors elle devint hautaine, impudente : elle osa me lancer une menace ! J'appelai mes cuistres, et je la fis chasser ignominieusement... Pierre ne sut jamais l'horrible scène qui s'était jouée en son nom, ni la honte que j'avais bue à cause de lui. Oui, certes, mon devoir eut été de le rendre au démon et à ses pompes, de le revomir à ce Monde qui venait le poursuivre jusque dans l'asile de Dieu : pour la seconde fois, cependant, je craignis de livrer ce frêle esquif aux tourmentes du Siècle; pour la seconde fois, hélas! je péchai... Messeigneurs, peccaviH

Et ainsi parlant, Messire Gerbelot penchait dévotieusement la tête sur son épaule et se croisait les mains d'un geste pénitent.

Mais de toutes les dépositions, la plus instructive, assurément, fut celle de maître Jean Bernard. Avec l'énergie d'une belle âme, ce jeune homme protesta de sa haine , de sa répulsion, de son dégoût pour l'accusé Maréchal.

— Lui, mon compagnon! lui, mon ami! lui, mon

confident!! Ah! si jamais cet homme avait

osé glisser dans mon oreille son épouvantable se-

cret, n'en doutez pas, j'eusse rempli mon devoir : Messeigneurs, j'aurais dénoncé!... Allez, je tiens pour traîtres infâmes ces théologiens qui prétendent qu'un Français ordonné prêtre a perdu sa qualité de sujet du Roi!

Monsieur le Premier inclina la tète, daignant approuver en silence une aussi noble profession de foi gallicane. Fort glorieux de ce muet éloge, maître Jean Bernard poursuivit :

— Au séminaire, Messeigneurs, Pierre s'était rendu odieux par son humeur fantasque et bizarre. Hautain, fuyant la société de ses compagnons d'étude, il demeurait de longs jours morose, taciturne, tout entier à l'étrange solitude de sa pensée. L'orgueil et la folie semblaient à nos maîtres les seuls hôtes de ce cerveau malade... Une aventure secrète m'apprit, à moi, qu'une passion inconnue troublaitégalementle cerveau de ce superbe. Chaque soir, à la première ombre, Pierre gagnait en grand mystère la chapelle. Qu'allait-il y faire?.... Une fois, j'osai le suivre : sans bruit, je me glissai sur ses pas. La nuit s'étendait épaisse sous la voûte, et cependant, au milieu des ténèbres, j'apercevais — j'apercevais cet homme agenouillé près de l'autel: j'entendais sa voix murmurante : « 0 Jésus! disait-il, je te fais horreur, et tu vou- » drais t'écarter do moi; mais les clous qui déchi-

» rent tes membres te retiennent à la croix!... » Non : ne me regarde pas ainsi avec colère; cnlme » ce frisson qui agite ton corps!.... Pitié! ô Clé- » ment, pitié!.... Donne-moi ta Grâce, car je n'ai » pas la force crarracher Tivraie de mon cœur... » 0 Jésus! ô Toi qui aimas, pardonne à celui » qui aime!.... » Pierre se redressa; il saisit le crucifix de Tautel, et l'approchant de son visage : « Tu le veux ! s'écria-t-il avec violence, tu » le veux!! ... Eh bien, j'irai, implacable Dieu! » oui, j'irai! ... et d'un seul coup ma main saura bien » sauver et cette âme et la mienne!... » Messeigneurs, c'était hideuse chose à entendre, plus hideuse chose à voir! Cet homme jetait dans le silence un rire sinistre et menaçant; sa main agitait le crucifix avec rage... Oh! alors, j'eus peur, et je m'enfuis éperdu.

On entendit encore plus de vingt témoins divers, membres du séminaire de Dijon : préfet, économe, maîtres, sous-maîtres, cuistres. Ces Messieurs venaient un à un à la barre, étendaient la main et juraient de dire la vérité entière. L'huissier Crochard s'approchait et mettait sous leurs yeux un petit carré de papier sur lequel se trouvaient écrits ces quatre mots : « Le RÉGicmE Pierre Maréchal. »

:31(i L'AVENTURE DTNE AME EN PEINE.

— SoupQonnez-vous raiiteur de cet avis officieux?... Connaissez-vous nu moins cette écriture? demandait invariablement Monsieur le Premier à chaque témoin nouveau.

Et chaque témoin nouveau de répondre invariablement :

— Non. Monseigneur.

Monseigneur commençait à s'impatienter.

— Messire Gerbelot ! fit-il en rappelant pour la seconde fois le vénérable recteur du séminaire, messire Gerbelot, vous nous avez dit tout à l'heure qu'une femme, — la femme par vous décrite comme l'ancienne concubine de Maréchal — était venue jusqu'en votre maison proférer des menaces...

— Oui, des menaces, des injures, des blasphèmes...

— Mais enfin, Monsieur, quelles menaces? Messire Gerbelot parut recueillir ses souvenirs.

— Elle riait et elle pleurait à la fois de rage et d'impuissance. Mes cuistres l'avaient saisie par les bras... elle se débattait... elle criait : « Eh bien! puisque Dieu ne veut pas me le rendre, disait-elle, les hommes sauront bien l'arracher à Dieu!... Je me vengerai!... Avant peu, moi, je lui dépêcherai jusqu'ici le lourmenteur et le bourreau!... » Jamais, non, jamais. Monseigneur, je ne vis scandale plus lamentable! Même (juand la portp

se fut refermée sur elle, cette femme criait et menaçait encore. « Oui, oui, répétait-elle, je me vengerai!... je dénoncerai!... Ah! j'aime mieux le savoir mort que le savoir aimant autre chose que Dieudonnée!.... «

— Dieudonnée! murmura Pierre Livré par

Dieudonnée ! !

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