AUX DISCRETS APPARTIENT FORTUNE
Brusquement, Monsieur le Premier frappa sur la table :
— Monsieur le Procureur général, les Gens du Hoi, vous le savez sans doute, n'ont pas « d'avis » à émettre devant nous; leur rôle est plus modeste : il leur donne seulement droit de « supplier. «
Puis, d'un ton plus dur encore :
— Au reste, Monsieur, veuillez surseoir à vos conclusions. Nous avons un nouveau témoin à entendre : cette fille comédienne dite la Nina Hermosa.
vu
DIGESTE. DE PUBLIGIS JUDIGIIS.
Ce fut le sieur Crochard, sergent à verge et homme de mœurs notoirement pures, qui poussa la Nina dans la salle d'audience, avec le geste superbe d'un huissier habitué à contempler du matin au soir des faces et des mortiers de présidents. Toutefois la divine tragédienne n'eut guère le temps de réfléchir sur les procédés peu courtois de cet échantillon de la gent bâtonnable : Monsieur le Premier lui enjoignit d'approcher. Elle approcha.
« Thémis, nous affirme un philosophe, est une » prude au double visage, d'apparences faciles et » engageantes, lançant même l'œillade pleine de » promesses, bientôt pourtant sévère et rébarba- » tive à qui veut forcer sa provocante vertu. »
Donc^ en digne suppôt de la vieille coquette, l'auguste Chef du Parlement de Bourgogne prit d'abord la preniièn'de> (Unix f.iccs, la ha' ainiahli^
et badine : tout souriant, il abaissa sur la comédienne un regard de damoiseau, le regard vainqueur de ses jeunes années. Mais presque aussitôt son front se rembrunit, sa figure s'allongea ébahie... 0 Vénus Aphrodite, déesse de la Beauté sans fard ! était-ce bien là cette Alcée, naguère si pimpante sous le lin de sa tunique arcadienne, et vraiment adorable dans son manteau de lion néméen?... Quoi! cette femme vêtue de noir, aux traits blêmis, aux yeux brûlés de larmes, et tellement émue qu'on eût dit une solliciteuse du ressort, c'était la Nina Hermosa, cette perle, ce joyau de la troupe du sieur Belle-Épine!
Monsieur le Premier haussa philosophiquemenl Tépaule, et désignant la Chloris au vertueux président Frémiot :
— Mignonne a trop cueilli la rose: sa fraîcheur n'est plus que plâtre, les lys de son teint sentent la pommade.... Allons, allons, chère belle! retournez aux lumignons de Melpomène; fuyez les regards de Phcebus ApoUo !
Pour réponse, le vertueux président Frémiot eut un fin sourire et un balancement de tète merveilleusement spirituel.
Obéissant à Tinjonction de messire Bruslart, la Nina traversa la salle et s'arrêta près la barre de la Cour. Un moment, dans sa marche, la corné-
dienne avait porté la vue sur la sellette: frémissante, elle avait voulu regarder. Mais à l'aspect de Pierre agenouillé sur le sol, elle avait aussitôt détournée la tête.
Immobile, silencieuse, plus pâle que l'homme par elle livré à la mort, Nina tenait à présent ses grands yeux noirs obstinément baissés. Elle n'osait voir, et pourtant elle entendait, elle écoutait ! Chacun des bruits de l'audience — les chuchotements des juges, les rires étouffés des avocats, les pas des huissiers sur la dalle, le grincement monotone de l'horloge, tout enfm arrivait distinctement à son oreille tendue... Oh! comme elle sentait son cœur se soulever, bondir et retomber soudain! Avec quels bruissements étranges le sang venait battre ses tempes ! . . .
La voix de Monsieur le Premier vint secouer brutalement cette âme affaissée.
— Vous êtes la fille comédienne dite Nina Hermosa?... Quel est votre véritable nom?
— On m'appelait autrefois Dieudonnée, répondit simplement Nina.
— Dieudonnée?,.. Dieudonnée, sans nom de famille?... Ah! vous êtes un enfant naturel?
— Oui, Monseigneur.
La femme releva le front et jeta un timide coup d"ceil autour d'elle. Ce coup d'œil l'enhardit.
Assurément, c'était un brillant spectacle à contempler, ce Parlement, ces trois Chambres réunies ; une chose imposante et magnifique — bien moins formidable néanmoins que n'avait d'abord supposé Nina. On y causait, on y jasait, on y riait tout comme aux galeries du théâtre de Belle-Épine. D'ailleurs, nombre de ces personnages assis aux bancs fleurdelisés étaient figures de connaissance. Tourà tour la comédienne dévisagea et M. Tabourot, ce joli substitut aux blanches dents — et le jeune M. Nicolas Bruslart, le galant de la seconde amoureuse — et le vieux président Berbisey qui, podagre et chiragre, tenait pour la soubrette — et ce superbe conseiller Giroux, dont l'éclectisme s'affirmait en passant volontiers de l'une à l'autre. Oui, elle les connaissait à merveille, ces damoiseaux de robe, Thomas, Benoît, Nicolas, Perpetuo : n'était-ce pas ainsi qu'entre camarades on les désignait dans les coulisses?... Indiscrètes révélatrices, la Duchàteau, la Belle-Bose, la Frascatine, n'avaient-elles pas confié à la curieuse Nina les grands et les petits secrets de ces terribles jugeurs, leurs fadaises, leurs dictons, leurs jurons habituels, bref, mille et mille menues choses ignorées de la foule des plaideurs et des justiciables. Amie des amies , qu'avait-elle donc à craindre de Gâtons notoirement réputés bonnes et
;^2() L'AYENTt'RE D'UNE a:\IE EX PEINE.
indiilirentes personnes?.. Rouaissanto, Nina reconnut également, là, devant elle, son aimable diseur de badineries latines, son empressé donneur de bracelet, lui enfin, M. Feuret de Fougent ! Absorbé pour l'instant par la docte conversation du conseiller Ja((Uotot, ce digne magistrat semblait n'avoir pas aperçu sa Phyllis ; mais qu'un danger menaçât la chère âme, et certainement on le verrait se lever pour la protéger de sa parole, de son autorité, de son hermine!...
Et plus la comédienne regardait, plus elle trouvait qu'il y avait folie à ressentir pareil émoi. Même les autres juges qui, plus austères, lui étaient moins i'anjiliers, ce Monseigneur Bruslart, ces Présidents à mortier, ces Conseillers de Grand' Chambre, ces Commissaires aux Requêtes n'étaient-ils point de ceux qui, sept jours auparavant, avaient applaudi, acclamé, couvert de fleurs la divine Alcée ? Seulement, au théâtre de Belle-Épine, ces Messieurs portaient pofirpoint noir et manteau court, tandis qu'aujourd'hui, au Palais de leur Justice, ils siégeaient drapés de rouge et chaperonnés d'hermine. Simple changement de costume! pensa la comédienne... Et presque rassurée, elle contraignit sa lèvre à sourire.
— Fille Dieudonnée, reprit Monsieur le Premier, vftus avf'z (l('ni;ui(l(' la faveur d'être enicn-
due.... Au titre de témoin à charge sans doute? Et comme la femme ne répondait pas :
— Vous connaissez Pierre Maréchal?
— Ah! si je le connais !! s'écria la Nina d'une voix que la passion rendait vibrante.
— Levez la main, et jurez de parler sans haine, sans colère, sans rancœur, bref, de dire la vérité tout entière.
En même temps Monsieur le Premier désignait le Crucifi.x.
La Nina tourna les yeux vers la croix; pensive, elle regarda le Dieu du pardon et des miséricordes, puis, résolument, étendit le bras vers lui. Mais le Procureur général Picardet s'était subitement dressé à ^on banc, et interpellant la Cour :
— Cette fille, une comédienne, est de condition infâme. Son témoignage et par suite son serment ne sont pas recevables : Infâmes a ferenclo testimonio rejpeïïuntur.
— En effet. Monsieur! fit Monseigneur Bruslart, fort piqué d'ailleurs de cette admonition publi(iue. En effet, la Loi romaine comme le Droit Canon se refusent à entendre l'infâme.... Fille Dieudonnée, abaissez votre bras!
La Nina pâlit et rougit tour à tour :
— Infâme! murmura-t-elle, infâme!!.... Voilà
donc mon salaire, à moi qui me suis faite .la pourvoyeuse de leur Justice !
Et elle laissa retomber sa main.
Il veut un instant de silence. La femme outragée se taisait ; mais les nuages de son front, la flamme de ses yeux, le frisson de sa bouche disaient assez haut quels orages agitaient son âme. Une souffrance inconnue — douleur atroce — l'étreignait au cœur : on venait de l'avilir en présence de l'homme qu'elle aimait !
Un moment étonné par la vive sortie du Prorureur général, le Premier Président avait interrogé chaque recoin de son vaste cerveau. Il lui fallait sur l'heure une réponse aussi juridique, aussi docte que l'apostrophe elle-même. Or, en cherchant, le Premier Président avait trouvé.
— Oui, s'écria-t-il d'une voix triomphante, Justinien, aux lois : Infâmes, Digeste, de jjuhliris jufliciis. et : cum te, au Code, de sententiis, ne reçoit pas l'infâme en témoignage. Conredo!... Mais en la quarante-huitième Basilique ex eo, de testihus, l'empereur Léon donne une solution absolument contraire.
— Recfè et minenter, opina le vertueux président Frémiot. Infamie morale n'est pas infamie légale ; la répulsion publique n'équivaut pas à une sentence rendue.
— D'ailleurs, ajouta Messire Robelin,la pratique, du Royaume ne se modèle pas sur le Droit Canon.
Le reste de la Cour approuva du bonnet.
— Donc, passons outre... Fille Dieudonnée, qu'avez- vous à nous dire?
Enfin, on daignait l'entendre!... La Nina fît un pas en avant, et vint s'appuyer à la barre de la Cour. Joignant alors ses mains dans une étreinte désespérée :
— Messeigneurs.... Messeigneurs.... soyez cléments I bégaya-t-elle.
Ce fut tout ce qu'elle put dire. L'émotion la serrait à la gorge : les mots s'arrêtèrent sur ses lèvres.
— Parlez plus haut ! enjoignit Messire Bruslart, et soyez brève !
Ces Messieurs du Parlement commençaient à trouver que l'audience était d'une longueur inusitée. Le jour déclinait rapidement, et déjà l'ombre s'allongeait dans la salle.
La suppliante considéra Monsieur le Premier avec effarement, comme si elle n'avait pas compris.
— Je vous dis de parler plus haut, et d'être brève, répéta plus sèchement encore le Premier Premier.
Soudain la femme rougit, le sang empourpra son
front, et redressant la tète, elle laissa échapper de son œil un regard d'audacieuse haine : la colère qui depuis de longs instants fermentait en elle venait à la fin d'éclater'.
■^ Oui^ je vais parler plus haut, l'épliqua-t-elle avec une provocante assurance; assez haut pour que vous m'entendiez tous... et je serai brève!.... Vraiment, je me ferais scrupule d'abuser de votre temps précieux'.... non... oh! Dieu... non!...
— Fille Dieudonnée... essaya de dire Monseigneur Bruslart.
Mais elle, montrant du doigt le Procureur général :
— Voici... Monsieur a raison... Je suis une infâme, oh! oui, une infâme!... car j'aime — entendez-vous? — j'ose aimer l'homme qui est devant vous... le prêtre que vous allez condamner!... C'est de l'audace en vérité à moi, une lille de théâtre, une baladine, de prétendre disputer à Dieu mon amant! Aussi, lui^ Pierre, m'a-t-il repoussée avec horreur: il n'a pas voulu trahir ses devoirs pour une excommuniée de mon espèce; il m'a jeté à la face son mépris et son dégoût... Voilà ce qu'il a fait... et il a bien fait sans, doute !... Alors moi, rinfàme! j'ai souhail(' venger mon injure... j'ai déiionr(''!... oui, j'ai dénonci' !... Mais j'ai menti, Messeigneurs. sur mon honneur, j'ai menti!... Vous
riez?... Ah! dans ma bouche, ce mot honneur vous fait rire?... Eh bien! sur mon salut éternel... Vous riez encore?... Mon Dieu! mon Dieu! que puis-je invoquer pour qu'ils me croient?...
Elle s'arrêta haletante, étouffée par le flux de paroles qui, jailli de son cœur, se brisait' sur ses lèvres.
— Effrontée coquine! grommela Monseigneur Bruslart. Cependant Taustcre magistrat ne laissa point percer son indignation; son œil au contraire, devint doux, bénin, bienveillant :
— Pénibles aveux! fit-il avec simplesse; cruels moyens de défense qui ne sauraient modifier l'opinion de la Cour!... L'accusé a tout avoué.
— (Ju'a-t-il donc avoué? s'écria la Nina stupéfaite.
— Son crime est abominable! continua le débonnaire Président; et pourtant le cceur d\m Roi a des clémences infinies : le droit de grâce est le plus noble apanage de la Couronne... Mais il faut une franchise entière. Prenez la tâche de taire vivre un malheureux qui s'obstine à mourir ; nommez ceux qui, par leurs conseils, leurs incitations, leur or peut-être, égarant sa débile raison, ont osé armer son bras... Nommez-les sans crainte : voilà les vrais coupables... Parlez! Quels sont les complices?
— Les complices! les complices! répéta Dieudonnée en se prenant la tête entre les deux mains.
Elle n'en put dire davantage : Pierre venait de se dresser debout, et sa voix se faisait entendre hautaine, railleuse, acerbe :
— « Voilà sept jours, disait-il, que mon corps est entre vos mains ; sept jours que vous lui distillez une à une toutes les souffrances humaines. Votre science de l'art des douleurs ne m'a rien épargné. J'ai senti mes os craquer aux chocs de l'estrapade ; vous m'avez chaussé du brodequin, et j'ai vu le sang jailHr par les pores de ma peau... Ce matin encore, au point d'en être las vous-mêmes, vous m'avez tenu suspendu sur les charbons ardents : « Nomme tes complices! » me répétaient à chaque reprise de la question Messieurs les Juges commissaires. Ces Messieurs le savent, je n'ai nommé personne... Aujourd'hui, votre procédure paraît bien différente. Vous essayez d'arracher à l'égarement d'une femme ce grand secret que vos tourmenteurs ont été impuissants à découvrir. Allez! il n'est nul besoin de telles pratiques, et je vais m'efforcer de rendre votre tâche plus facile.
Vous souhaitez connaître mes complices?... Librement, sans y être contraint par la torture, je veux vous les nommer!... »
Pierre Maréchal fit une courte pause. Quant au président Bruslart, un moment inquiet^ il s'était assez vite rasséréné. Monsieur le Premier semblait résolu à laisser tout dire : Monsieur le Premier avait son dessein.
— a Vous souhaitez connaître mes complices? reprit Taccusé d'un ton solennel. Préparez donc d'innumérables gênes, décuplez la multitude de vos bourreaux : ils sont nombreux, mes complices ! Ils s'appellent les deshérités de la fortune, les misérables, les affamés, ceux enfin qui, ployant sous le faix de vos lois et de votre tyrannie sociale, maudissent le jour où. ils sont nés !... Mes complices?... Ils ont nom le pauvre peuple de France!... Ah! vous ne savez pas, vous autres. Messieurs des Parlements, qui de père en fils vous transmettez la pourpre et vous léguez l'estrapade, vous ne savez pas quel ample cimetière est depuis longtemps notre France!.. Ils sont là, sous les fenêtres de vos hôtels, aux barrières de vos châteaux, millions de millions, qui se meurent de faim^ de maie rage et de désespoir!... Mais non! crève la racaille nécessiteuse!... Pour bâtir leurs Ghambord , leurs Fontainebleau , leurs Louvre ; pour
donner à leurs maîtresses train de duchesses ou de marquises; pour fournir leurs bâtards de valets et de gentilshommes, il faut aux rois, vos seigneurs, de l'argent, beaucoup d'argent! Et les trésoriers, les financiers, les exacteurs, les maltotiers, les publicains s'abattent, éperviers rapaces, sur la grange comme sur l'étable! — Allons, rustre! ta brebis? — Je n'en ai qu'une. — Nous la prenons!... Tu n'as qu'une charrue, tu n'as qu'une bêche? A nous la bêche ! à nous la charrue ! Ne te restera-t-il point tes ongles pour gratter la terre?— Et ma famille? — Ta famille?... Au bourdeau ta fille ! sur le pavé des carrefours ton nouveau-né !... Alors ce pauvre peuple s'assemble : il gémit, il supplie, il murmure. — Canaille ramassée ! ! sus à la canaille ramassée ! ! Pour elle le sabre de la Prévôté, la cadène de la chiourme, le gibet du Morimont!... Oh oui! pauvre, pauvre peuple! ! Vers qui vas-tu crier ta misère? vers qui tendre tes mains?... Vers la Justice? — As-tu de l'or pour forcer les portes de ses palais? Vers l'Eglise? — Ses cardinaiLX, ses évêques, princes des prêtres sans même être prêtres, repus de bénéfices et gorgés de dîmes, crucifieraient aujourd'hui leur Maître : Jésus le Galiléen, Jésus le Jacques, Jésus le gueux!!... Tu avais encore un refuge, un ami. un père: Dieu!... Et voilà qu'on veut te le
prendre ! voilà qu'on en fait l'ordonnateur de la tyrannie sociale, le souteneur des prostitutions, des infamies, des abominations du Monde — le Dieu des riches, le Dieu des nobles, le Dieu des rois!... Ah ! non, non ! on ne te volera pas ton dernier bien !!...
» Tout à l'heure, en m'interrogeant, vous m'avez, Monseigneur, traité d'assassin et de parricide. Non, je vous l'assure, je ne suis pas un assassin, je ne suis pas un parricide : mais je suis l'exécuteur de Tarrèt, le bourreau de la sentence!... Vous paraissez surpris? De quel arrêt parle cet insensé? demandezvous ; quelle sentence lui donna jamais mission de tuer?... Eh bien! écoutez la réponse de ma bouche et gardez-la dans votre cœur; car, en vérité, je le déclare, beaucoup viendront après moi, comme avant moi beaucoup étaient venus, et le couteau tombé de ma main est déjà ramassé par une autre main :
» Lorsque l'ivraie pousse dans un champ, étouffant la bonne semence, la famille se réunit-elle pour décider solennellement que l'ivraie doit disparaître ? Non ; le premier qui passe arrache l'ivraie , et la famille approuve celui-là : il a exécuté la sentence portée au cœur de tous... Qu'importe si parmi les plantes impures une tige se dresse plus haute que les autres? Qu'importe si des bras créés pour l'ex-
tirper ont hésité longtemps, indolents ou débiles? Parce que l'ivraie a vécu, l'ivraie a-t-elle accjuis le droit de vivre?,.. Hélas! je le sais, il est dans la vie des nations des heures désolées, où, brisés dans leur énergie, les peuples fidèles semblent se courber sans murmure sous le fouet de l'infidèle ; heures d'épreuves amères, où Madian et Moab dévorent le patrimoine de Dieu; où l'usurpation s'intitule droit; la violence, justice... Malheur alors au tyran qui, dans l'aveuglement de son âme, prend le silence pour l'acclamation, la terreur pour l'amour! Puissance impitoyable, cet homme édicté, juge, condamne, sans même se douter qu'en face de lui s'est levée, non moins impitoyable, une autre puissance qui édicté, juge et condamne aussi : la conscience publique!... Celle-là, rien ne saurait l'atteindre ; elle brave le mousquet du soldat comme la corde du bourreau. Invisible et visible, nulle part et partout, elle érige un peuple entier en Tribunal. Personne n'a ouï proclamer la sentence; chacun pourtant la connaît : pour chacun, elle est souveraine; elle devient une obligation pour chacun
Monte donc sur ton trône, roi de Moab!... et toi^ chef des Assyriens, enivre-toi sous ta tente !... Hâtez-vous ! car voilà qu'un d'entre la foule s'avance... une main s'abat... un râle se fait entendre : — la sentence est exécutée ! »
Le jeune homme s'interrompit de nouveau. Pâle, rœil brillant et plein d'éclairs, la main étendue et menaçante, Pierre semblait un de ces parleurs étranges qu'avait naguère applaudis la France aux jours de sa rébellion sainte , alors que transformant les églises en forums et les autels en rostres populaires, la grande Révoltée , pour emblème de ses forfaitures, choisissait la croix même de Dieu !
Messire Berbisey se pencha vers le président Bruslart :
— Les déclamations de la Ligue !... Grégoire de Valence, Mariana, Heinsius, Jacques Keller!.. Les Jésuites, Monseigneur, les Jésuites!!
— Silence 1 dit vivement Monsieur le Premier ; laissons parler cet homme : sans le savoir, il trahit les vrais instigateurs de son crime.... Enfin!...
Et l'oreille dressée, l'œil au guet, Monseigneur se remit à l'affût.
— « Ainsi, vous connaissez mes complices ! reprit l'enthousiaste Pierre, dont la parole allait s'exaltant aussi haut que la pensée... Il en est un pourtant dont j'ai lu rehgieusement le nom, et que je veux, hardi révélateur, dénoncer à présent aux haines de votre Justice. Celui-là, pauvre parmi les pauvres, artisan misérable, vagabond sans asile.
la risée comme le dédain des heureux et des favoris de la fortune, - celui-là, Messeigneurs... c'est mon Dieu!... Il m'a regardé, et mon cœur a frémi dans toutes ses fibres; il m"a parlé, et voici : je me suis levé pour le meurtre... (jue de fois lorsque solitaire je courbais ma face devant la' face du Supplicié, sa voix se lit entendre à moi mystérieuse, plaintive : . 0 mon fils! disait-il,' aie pitié î Les clous ont transpercé mes pieds et déchiré mes mains; les épines ont été pour moi tressées en sanglant diadème ! Raillé, honni, moqué, je suis le fou de la Croix!!... Pourquoi' donc mon supplice dure-t-il encore? Pourquoi ma folie n'a-t-elle pas son terme ?. . Je hais les riches, les puissants, les grands selon le Monde : je hais surtout les tyrans, bêtes fauves à visages humains... et cependant rois et tyrans, lâchés sur mes peuples, continuent à dévorer leur héritage!... J'aime, j'aime d'un amour de frère les indigents, les affamés, ceux enfin dont la vie, du berceau à la tombe, n'est qu'un douloureux sanglot... et pourtant, accroupi à la porte du riche, Lazare mon serviteur mendie encore la miette de pain, demande toujours la goutte d'eau— sans les pouvoir obtenir!... Oui, oui, Je suis le fou de la Croix, si vraiment j'ai sué l'ae-onie pour que l'iniquité du père soit précieusement recueillie par l'enfant!... Écoute! Les soupirs de ceux
:mo l'a\t:ntuiie d'Une aivie en peine.
qui pleurent sont de nouveau montés vers moi, et j'ai trouvé amère la saveur de leurs larmes. L'heure est venue où la justice du Temps doit précéder la justice de l'Éternité. Assez d'orgies, d'adultères, de blasphèmes! Ils raillaient, mes ennemis, ils me nommaient le Miséricordieux^ riant ainsi de ma
Miséricorde! Qu'ils tremblent ! je m'appelle
aujourd'hui l'Implacable!... Lève-toi donc, ô mon fils^ car je veux souffler ma haine en ton cœur; lève-toi, et marche, comme ont déjà marché, le glaive au poing. Clément, Barrière, Châtel, ces glorieux abatteurs de tyrans!... Lève-toi, et que le couteau de mes sacrifices^ tombé de leurs mains,
soit ramassé par ta main plus ferme Frappe!
frappe sans pitié, et si tu meurs avant ton œuvre accomplie, meurs sans regrets! D'autres surgiront après toi qui brandiront à leur tour la hache de mes holocaustes!.... Et le sang coulera, et les palais flamberont... jusqu'au jour où sur les cendres du vieux Monde, je viendrai, entouré des courtisans de ma faim et de ma soif, je viendrai asseoir mon trône — Moi le charpentier, Moi le vagabond mort sur l'ignoble gibet ! ! »
Pierre se tut.... L'assemblée, jusque-là grave et recueillie, commençait à s'agiter. Aux extrémités de la salle, on chuchotait, on parlait, on gesticu-
lait. Le triple banc des avocats était en violent émoi.
Monseigneur Bruslart cependant allait reprendre la parole — c{uand. dominant toutes ces rumeurs, une voix retentit et cria Irriw!
D'un seul mouvement les soixante-trois juges furent debout, chacun cherchant des yeux l'auteur du défi. Mais la nuit maintenant tombée abritait de son ombre l'applaudisseur éhonté des parricides. Déjà le procureur général Picardet s'était dressé sur pied, prêt à requérir : d'un geste. Monsieur le Premier invita ce zélé personnage à se rasseoir, et, consultant la Compagnie :
— Puisque, de parti-pris, l'accusé veut causer perturbation et scandale^ j'ordonne qu'il sorte!... La Cour n'en poursuivra pas moins le jugement du procès criminel.
Monseigneur jeta sur les membres du barreau un regard courroucé.
— Le bon ordre de cette audience vient d'être incongrûment troublé. Huissiers, faites évacuer la salle 1
Du doigt le donneur de Mercuriales désigna les avocats aux verges des sergents.
Quelques protestations se firent entendre.
— Le doyen est-il ici? demanda le Premier Président d'une voix cassante.
— Oui, Monseigneur, répondit en se levant un vieil avocat dont la robe sordide attestait la longue pratique, comme le bonnet déformé Téloquence coutumière.
— Approchez, maître!
Le doyen s'avança jusqu'à la barre, et là, inclinant humblement la tête, salua en fléchissant le genou :
— Maître, il en est parmi vos avocats qui, mutins et rebelles, se plaisent à professer les doctrines séditieuses des anciens jours. Je veux étouffer cet esprit détestable. Dès demain, je vais sévir; dès demain, je vais épurer vos rangs... Au regard de l'insolent qui n'a pas craint d'outrager la calme placidité de cette audience, voici ce que j'ordonne. Cet homme se fera connaître incontinent, et s'en ira déposer bonnet et chaperon au greffe de la Cour. Quant à vous, maître, vous effacerez à jamais du tableau de l'Ordre le nom de cet indigne... J'ai dit !...
Le vieux doyen ne répliqua point; mais saluant plus obséquieusement encore, il s'éloigna pliant bas l'échiné... Alors, sous la verge des huissiers, les avocats vidèrent la salle, en tumulte.
Lorsque maître Grochard, avec cette énergie tempérée par la délicatesse qui faisait de lui le plus insigne des sergents du ressort, eut exécuté les difficiles commandements du président Bruslart — c'est-à-dire jeté hors l'audience cent cinquante avocats , sans aucunement s'aider du poing ou de la baguette — il se dirigea d'un pas majestueux vers la sellette de l'accusé.
Brisé par l'émotion autant que par la souffrance, Pierre venait de s'affaisser sous le poids de sa propre faiblesse.
— Debout ! lui cria le terrible audiencier.
Et comme le jeune homme fermant les yeux avec accablement tardait à obéir, l'huissier Grochard^ saisi d'indignation, leva sa verge garnie d'argent, et la laissa retomber sur le rebelle. D'un effort douloureux, celui-ci se redressa, et, poussé par son sinistre cortège, il se mit en marche.
Toujours appuyée à la barre de la Cour, la Nina s'était longtemps tonue muette, interdite, atterrée. Aux premiers mots prononcés par Tenthousiaste Pierre, aux accents d'une voix si connue, elle avait senti ses nerfs se tendre et tressaillir ; puis, retournant brusquement la tête, elle avait enfin regardé son amant...
L'épouvantable vision ! . . .
Et Dieudonnée avait abaissé vivement ses paupières, pour les relever aussitôt. Maintenant, la tête jetée en avant, la prunelle allumée par la fièvre, baignée de sueur et pourtant frissonnante, elle examinait... elle voyait... Elle voyait!... Oui,
c'était bien lui.... l'homme dénoncé l'homme
vendu.... l'homme aimé jusqu'à l'ignominie!
Comme il était maigri, défait!... comme il semblait déjà touché par la mort!.. Ses lèvres avaient perdu leurs couleurs; ses yeux brillaient plus çrrands encore, sinistrement ainsi cerclés de noir... Debout et dominant rassemblée entière, il parlait... et chacun l'écoutait attentif... 11 parlait... et sa voix retentissait sonore sous la haute voûte : les moindres mots de sa bouche pénétraient jusqu'à
l'âme Ah ! t'entendre revendiquer de la sorte un
Dieu pour le pauvre, un Dieu pour le misérable, un Dieu pour finfâme elle-même — c'était beau, c'étaitgrand, c'était digne de toi... ô bien-aimé!!...
Hah! il chancelle!.. Pierre!... Pierre!... il va défaillir... il est lourdement tombé à terre!!... L'estrapade... ô Dieu ! l'estrapade lui a brisé les membres !... Mais alors, alors... c'est qu'ils l'ont mis à la torture, les misérables!!... Ho !... et cet homme qui vient de le frapper... ho !... ho !.,. c'est horrible, hideux à voir!!... Mieux vaut ne pas
regarder... mieux vaut fermer les yeux Et
ne pouvoir pleurer!... Sentir l'angoisse vous étreindre... les sanglots vous étouffer... et pas une larme!... pas seulement une larme!
Tout à coup , jetant un cri aigu, la Nina s'élança vers la porte de sortie : farouche, elle se plaça résolument en travers de l'étroit passage. A cette vue, l'escorte du parricide, archers et gens de justice, s'arrêta avec stupeur.
— Pierre! Pierre! criait la femme en étendant les mains; en vérité, Pierre, tu ne peux pas me quitter ainsi!... Par pitié, une parole... un mot... un regard ! ! . . .
Ému au spectacle d'un semblable désespoir, le jeune homme se tourna vers Dieudonnée, et d'un ton à la fois triste et doux :
— Sois sans remords. J'avais péché contre toi, et tu m'en as châtié... Que Dieu me pardonne comme je t'ai pardonné moi-même !
Dieudonnée redressa la tète, et, l'œil en feu, la voix sifflante :
— Ton pardon?... ton pardon?... Ah! tiens, j'aime encore mieux ta haine!... Tu ne voulais plus m'aimer?,.. Eh bien ! je me suis vengée !... je...
Elle n'acheva point, et tombant à deux genoux :
— Non, non... je n'ai rien dit... Pierre, je n'ai rien dit... Oublie... ah Dieu!... oublie ces propos de ma démence ! ... Je souffre tant ! ! . . .
Deux huissiers s'étaient approchés, cherchant à écarter la femme de vive force ; mais elle se débattait, s'accrochant en désespérée aux parois de la muraille :
— Encore un moment ! criait-elle; je vous en supplie, Messieurs!... rien qu'un seul instant!... (Ju'au moins il sache ce que j'ai tenté pour réparer mon crime ! Dieu ! Dieu ! ! ces deux hommes me meurtrissent sans pitié!... Écoute-moi, Pierre!... Tu n'es pas comme eux, toi... tu n'es pas sans entrailles; tu auras compassion de moi!... Par le Christ vivant! je te le jure, tout ce qu'une malheureuse créature peut faire pour sauver ce qu'elle aime... je l'ai fait!... Monsieur Feuret de Fougent m'avait donné sa parole... Hâ! ha!... mais laissez-moi donc, vous autres!... ne me traînez pas ainsi par terre!... Non! non! je ne m'en irai pas!... je vous dis -que
IXFAME. 34'
je ne m'en irai pas!!... Pierre! le Maudit luimême...
— Tais-toi! s'écria Pierre d'une voix terrible; ne prononce pas ici ce nom redoutable !
— Je l'ai conjuré... je l'ai supplié... Il m'a chassée... entends-tu... il m'a chassée, cet homme!... Ah! Dieu juste! celui-là va me payer d'un coup toute sa dette!!
Et tirée, poussée, frappée, elle se traînait, elle se roulait, elle se tordait.
Cette houleuse scène menaçait de se prolonger. Deux fois Messire Picardet avait, sur une note indignée, requis la fin d'un pareil scandale. Sourde aux injonctions, insensible aux violences, la Nina luttait toujours contre les mains qui cherchaient à rétreindre. La nuit, complètement descendue^ prêtait son ombre au désordre. En vain avait-on al-, lamé les appliques de la muraille : leur vacillante clarté ne pouvait rien contre les vastes ténèbres de la salle. En si critique occurrence. Monsieur le Premier estima que Thémis n'avait plus qu'à se voiler la face, et se coiffant de son mortier, il leva brusquement l'audience.
— Messieurs de la Grand'Ghambre, dit-il d'une voix rogue, et vous autres, Messieurs de la Tournelle. vous êtes avisés que dans une heure la Cour
348 L'AVENTURE D'raE AME EN PEINE.
va se réunir à huis clos. Nous avons d'intéressantes explications à demander... Huissier Crochard, qu'on ne perde pas de vue la fille Dieudonnée, et qu'on la mette au secret !
— Oui, Monseigneur, répondit le sergent à verge, qui, maître enfin de la Nina, venait de la déposer sur un escabeau.
La sortie était libre : l'accusé et son cortège d'archers reprirent leur marche interrompue.
Pensif et la tête inclinée, Pierre fit quelques pas en silence. Il s'arrêta soudain et se tournant vers Dieudonnée :
— Pardonne à celui qui t'a recueillie, ma sœur !... pardonne, pour que je meure en vous bénissant tous les deux !
Un coup de bois de hallebarde le jeta hors la salle.
La Nina poussa un rire frénétique :
— Mourir!... mourir!!... Ah! je sais bien pourquoi tu veux mourir !... Va, tu ne le goûteras pas encore, ce bonheur tant souhaité!.,..
Et bondissant devant elle, elle traversa la salle en courant, et vint tomber aux pieds du président Bruslart :
— Monseigneur! Monseigneur! Écoutezmoi... au nom du Pioi notre Sire, écoutez-moi !
Monsieur le Premier descendait déjà les dernières marches de son haut siège. Il recula d'un pas.
— Toujours cette femme! Huissier Cro-
chard!!...
Mais la Nina se traînant sur les genoux :
— Parle Christ vivant! écoutez-moi donc!... Je n'implore pas votre pitié... je ne sollicite pas une grâce... Je veux de nouveau dénoncer... comprenez-vous ?. . . dénoncer !
Monseigneur Bruslart abaissa la vue sur la femme, fit signe qu'on approchât un siège et y prit place.
— Parlez! ordonna-t-il.
Alors la Nina se redressa de toute sa hauteur; d'un effort de volonté, elle comprima ses sanglots, son œil lança sur le vieillard un regard d'audacieux défi, et, d'une voix sourde, irritée, menaçante :
— Moi... vous le savez. Monseigneur... moi, je suis une infâme... je ne dénonce pas gratis!... Donc je vous propose un marché... Accordez-moi la vie de mon amant, et je vous livre en échange un illustre, un puissant, un saint personnage... l'auteur véritable du régicide !