‹ L'aventure d'une âme en peineChapitre 55 sur 102 · PETRUS MARESCALLUS PRESBITER SACERDOS · texte numérisé non relu

PETRUS MARESCALLUS PRESBITER SACERDOS

Laissant aller de nouveau sa main, il reprit le cours de ses pénibles aveux.

« Que de fois, Tœil fixé sur ces quatre mots,

y> durant les insomnies brûlantes, j'ai fait parler » les lettres! Que de fois les lettres interrogées » m'ont répondu, confirmant les menaces renfer- » niées dans les Livres!... Effroyable, formelle )) comme une sentence, l'anagramme du nom de » cet homme me disait, me disait sans cesse :

« PLEURE, l'aspic SAURA TE MORDRE. >

« Pierre Maréchal! c'était mon arrêt de mort :

» c'était également le tien! La main qui frappe

» le serpent trouble-t-elle la divine harmonie du

» monde? Le pied qui écrase la vipère offense-t-il

» l'adorable Architecte de l'univers? Non, non :

» et nos pieux casuistes, nos saints auteurs par

» moi pris pour juges ont unanimement condamné

» mes scrupules »

Vinçrt volumes de reliures comme de formats

divers, étaient amoncelés sur la table. Le P. de MartincoLirt se mit à les feuilleter d'un doigt rapide, relevant attentivement les textes, les transcrivant ensuite :

« J'ouvre les Aplwrismes de notre P. Emma-

» nuel Sa, et j'y lis: — « On peut tuer l'iiomme qui » se prépare à vous tuer : pareil acte est légitime » défense et non pas homicide. »

« Être homicide! détruire la créature faite à

» l'image de mon Dieu! répandre le sang racheté » par le sang de la Grande Victime!! Mon cœur » s'épouvantait, mon être se révoltait... J'étais » clerc, prêtre, religieux : je n'osais! — Ose donc, » puisque tu ne saurais pécher contre la Justice » » me disaient alors à l'envi tous nos docteurs, « le » clerc ou le religieux ne peut être soumis à d'au- » très règles que le laïque, lorsqu'il défend le sou- » verain bien donné à l'homme : la Vie! » ... « Qui » t'oblige d'aimer actuellement un prochain, la » cause imminente, la cause fatale de ta mort? »... « Ignores-tu que l'Amour de soi-même, sui ipsius » dilectio, est un amour divinement, éternellement, » immuablement voulu : le Créateur gardien des » êtres l'a providentiellement déposé au cœur de » sa créature. »... Donc « frapper celui qui se pré- » pare à frapper, ce n'est pas haïr autrui, c'est

l'ARCE, DOMINE, PARCE, PuPULO TUO. 361

» s'aimer soi-même »... Eh quoi! « ton emiemi a » versé le poison dans ton verre ; ton ennemi tourne » la tête... et tu croirais pécher contre la Justice » en offrant lialiilement ce poison à ses propres

» lèvres? » Va! «tuer ainsi, ce n'est plus tuer,

» c'est simplement se sauver soi-même. »

» Formidables, mais logiques conséquences d'une » vérité première, discutées^ développées, démon- » trées, rendues probables par les plus illustres » de nos théologiens : un Léonard Lessius, un Adam » Tanner, un Henriquez, un Rebel, un Grégoire » de Valence, un Valère Reginald — l'honneur et » l'édification de notre glorieuse Compagnie!.., » 0 mon père, pouvais-je douter encore? pou- » vais-je sans présomption et sans fol orgueil oppo- » ser les ténèbres de ma raison à l'encontre d'un » si lumineux enseignement?

» L'avouerai-je cependant? j'hésitais toujours. » Un scrupule me tourmentait. — La poussière hu- » maine est-elle d'un si haut prix, et mon misé- » rable corps valait-il tant de soins? Ah! que ne » m'était-il donné d'affecter, d'appliquer à notre » salut public l'acte de mon salut privé... de tra- » vailler, même en telle occurrence, à la plus » Grande Gloire de Dieu!.... Ff r/iKërens inveni; » ijercutientl apertitm est

» Ce lut alors vous, mon père, oui vous, ô mon

'MS L'AVENTUIIE DTNE AME EN PEINE.

» Christ, qui, faisant luire votre flambeau dans » ma nuit, m'avez indiqué du doigt la route à » suivre.

» Vers ce temps-là notre P. Azor de Lorca pu- » blia son Traité des Institutions morales, nota- )) ble ouvrage, examiné par quatre délégués de » notre Compagnie, hautement approuvé de tous » nos supérieurs — bien plus, spécialement recom- » mandé par vous-même à l'étude et à la médiw tation.

» Pour sauver la République, demandait le pro- » fond casuiste, est-il permis de livrer un innocent » entre les mains d'un tyran, son ennemi, c'est-à- » dire de livrer l'innocent à un trépas certain? »

» Et vous, mon père, vous qui approuviez » cet écrit, avez répondu à la question terrible :

« Oui;, tu peux livrer l'innocent, si la mort de » l'innocent doit profiter à la République. »

» Vous parliez ainsi et moi j'écoutais, je

» méditais — je compris! Alors, oh! alors plus de w doute en mon ame, plus de tremblement à mon » bras!... Depuis longtemps, Pierre Maréchal se » débattait, tour à tour en proie à la fureur et à » l'épouvante. Misérable jouet de l'Enfer, il vint » me poursuivre jusqu'en ma retraite de Douai. » Ce jour-là, je soufflai sur ce possédé, je l'encou- » rageai, je l'excitai, je lui mis le couteau à la

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