‹ L'aventure d'une âme en peineChapitre 59 sur 102 · LESE-MAJESTE DIVINE · texte numérisé non relu

LESE-MAJESTE DIVINE

UN GRAND ALLEMAND

Monsieur Epiménidès Aloysius Ponticus Secundus. PÂilosophus et Medicus, c'est-à-dire, en langue du sot peuple de France, Monsieur Louis von der Briicke fils, était l'héritier du nom, le successeur des gloires du platonicien Ponticus Lipsius, ce docteur doctissime dont la science avait été si fatale à la virginité de Diane Artémis. C'était un homme très-vaniteux, très-haineux, très-crasseux : de plus, il était allemand. Le Vicentin Joannes Imperialis — Philosophus et Medicus également, celui-là — nous a conservé dans son Muséum Physkui,} la fort laide figure de cet insigne personnage, non sans l'agrémenter de fort belles épigraphes; apophthegmes en hébreu, gnomes en grec, légendes en latin.

» Je suis un médecin, je suis un pJiilosophe cent » et cent fois inirnortel. proclame le moins pom-

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» peux de ces tétrastiques; la Germanie me 'pleure; y) -la Gaule me détient jalouse ; la Bretagne me » désire en m'' ouvrant ses hra s... tS'oleil coruscant, » j'éclaire, j'éblouis trois mondes! »

J'éclaire, j'éblouis trois mondes!... Avec quelle noble simplicité ces habiles gens en us ont toujours eu le talent de dire les choses !

Quoi qu'il en soit, et en dépit d'un si terrible débat entre les peuples, c'était d'abord sur l'Allemagne que ce soleil coruscant avait brillé : Ponticus Secundus était Allemand, Allemand iatuset in cute, ce qu'on appelle Allemand.

Mosbach sur l'Elzbach était sa patrie.

Saxon par son père. Franconien par sa mère. Rhénan par lui-même, Ponticus Secundus formait donc un nâv absolument teutonique.

A douze ans, ce rare génie savait déjà ce qu"est tenu de savoir un être venu au monde en qualité de prodige : la Totalité des connaissances humaines;

A vingt ans, an no œtatis suce vigesimo primo nondîim eœpleto, ce pansophiste von der Brûcke — unicus est plienix! — coiffait le bonnet professoral Artium Medicarum cathedram ascendébat, en l'illustrissime Université de Heidelberg , in Bupertino doctrinarum percelelri emporio illo; enseignant philosophiquement aux peuples la science

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de purger ou de saigner d'après les phases de la lune, Germanicas nationes Genuaiilrp docens:

A trente ans. le gyninasialre von der Briicke devenait archiatre, archiatre préposé aux sacrées entrailles de S. A. S. Friderich IV (ligne Simmern) eomte-palatin du Rhin, seigneur de Mosbach, Boehsberg, Simmern. Frankenthal, Heidelberg. Bretten, Ladenburg, Lidenfels, Gross Umstadt . Klein Umstadt; arcliidapifère el Prince- Electeur du Saint-Empire : — un noble souverain, vigoureux penseur, non moins vigoureux buveur, et qui avait bien changé jusqu'à Irois fois son Dieu, Tadorant tour à tour à la lutlKM'ienne, à la catholique, puis à la luthérienne encure, suivant les scrupules de sa conscience et les variations de sa bourse : Sdûeclit u ad Redit!

Trop heureux von der Briicke, si, comprenant son bonheur, il eut appliqué son étude exclusive à contenter son maître, son Palatin : un Auguste vraiment magnifique!... Mais non! tous ces fils de Teutsch sont ainsi faits — pliant bas Téchine et levant haut la main pour mieux recevoir' carolus, écus, ducatons ; puis, quand ils ont poche pleine, mordant les doigts d'où est tombée raumùne!... 0 Vaterland ! !

Lu soir, il était advenu ([u'à la tavei'iie du

Faisan dore, cet iiisigne Ponliciis, ayant couronné, puis absorbé quatre pleins cratères, avait roulé sous la table... Or, durant son sommeil, le vieux Génie de la vieille Allemagne lui étant apparu, l'avait si bien touché de son aile, qu'en se réveillant Ponlicus résolvait facilement le plus difficile des problèmes psycho-physiologiques : Ponticus connaissait le siège et l'habitacle de l'Ame humaine !

Le siège et l'habitacle de l'Ame humaine! Quelle découverte!... Oui; mais par les Nornes arbitres de la vie, quelle audace !... Car il faut savoir qu'en ce temps-là le péripatéticien Herinann Erhabenbergbewohner, Arminius Montanus Excelsior, affirmait avoir fait la même découverte : lui aussi, Monsieur Montanus^, connaissait le siège et l'habitacle de l'Ame humaine.

« L'àme est cardiaque ; elle loge au cœur, » enseignait depuis vingt années ce premier archiatre de l'Altesse Palatine, ce recteur de l'Université de Heidelberg.

Et depuis vingt années,, en le Scldos Palatin, en l'Université de Heidelberg, toutes les âmes étaient cardiaques... Magister dlxerat!

Cardiaque, l'àme humaine? Docli hait!... A hypothèse, hypothèse et demie ; à grand Allemand, Alli'iiiaiid phis grand (Micore : à Jean Tet-

UX GR.^'D ALLEMAND. 'Ml

zel, Martin Luther — à Moiitaïuis, Ponticus!....

Donc, moins d'une heure après son réveil, Ponticus Secundus avait su composer métliode nouvelle, la synthétiser discursivemont, la relever de lemmes, d'enlhymèmes, d'épichérèmes, en ratiociner la zètétique par baralipton et baroco... L'ame humaine n'était plus cardiaque : elle devenait cérébrale : elle abandonnait le cœur pour aller loiier au cerveau.

Le cœur ou le cerveau? Terrible alternative pour les âmes des habitants du Palatinat! Bientôt Heidelberg entier, depuis la A7//^.^/^/ jusqu'au Zec/j- I/aus, le quartier Saint-Pierre comme le quartier Saint-Esprit, fut en proie aux horreurs de la guerre scientifique ; bientôt une haine violente, irréconciliable, armait les uns contre les autres Cérébraux et Cardiaques.... Tous 'es soirs, dans le Trink-saal du Faisan doré, transformée en Aadiioriam Magnum, le galénique Ponticus soupait et dogmatisait: — tous les soirs, dans le Trink-saal du Faisan argenté, l'aristotélique Montanus soupait également, également dogmatisait... Puis, autour d'eux, disciples, écoliers, étudiants d'accourir : ici, Messieurs les Cœurs enflammés; là. Messieurs les Crânes pensants : Messieurs les Philistins partout!... Et ron.argumenlail. et l'on >yllogisait, et l'on buvait.

— L'âme est cardiaque ! s'écriait Montaniis; car l'àme, c'est la vie : or, la vie, c'est la chaleur du sang; or, la chaleur du sang, ce sont les veines: or, les veines sont l'essence même du cœur !

— Oui, oui... Mais les esprits vitaux? répliquait le triomphant Ponticus : Ecquid ^... Les esprits vitaux, qu'en fais-tu, nehulo triplex, Infonde carnifeœ, schnappMhn ?

Chaque matin, sur les neuf heures. Arininius Montanus Excelsior gravissait le Schlos, et tout en inspectant la langue de l'Altesse Palatine, disait :

— Altesse ! le propre d'un État bien organisé est d'avoir une capitale, une capitale située à égale distance de ses frontières — I^ome, Babylone, Heidelberg!... Or, le cœur tient le milieu du corps, ergo, l'âme a le cœur pour résidence, le cœur pour capitale !

Ainsi parlait Montanus, et l'Electeur archidapifère du Saint-Empire approuvait, inclinant la tête du côté gauche... Mais à dix heures, Ponticus à son tour gravissait le Schlos. tàtait le pouls séi-énissime, et disait :

— Altesse! le propre de la Puissance Royale est le trône, le trône qui s'élève au-dessus du sol, le trône qui vous rapproche, ô monarque, des rieux !... Or. le cerveau est le Irône du coi'pp hu-

UN GRAND ALLEMAND

main, ergo, l'àme est assise dans le cerveau, le cerveau son véritable trône.

Ainsi parlait Ponticus, et rÉlecteur archidapifère du Saint-Euipire approuvait encore, inclinant la tète du côté droit. Toutefois, devant promulguer son Hénoti(iue, le sage Friderich se sentait perplexe; il en perdait le manger, même le boire, et, dans la tristesse de son esprit, à peine trouvait-il plaisir maintenant à voir schlaguer ses dragons et ses reîtres.

Une situation aussi tendue devait se dénouer violemment : violemment elle se dénoua.

Il arriva donc en ces joui's-là qu'une femme du quartier de Mnnrli mit au monde, non sans louables efforts, un enfant orné de deux tètes... Un enfant ! était-ce bien un seul, un unique enfant? Telle fut la question que se posa la mère d'abord, le révérend doyen de Hyllg Geist ensuite.. Un seul cœur à la vérité, mais deux tètes! Quid juris ranoiikU... Deux àraes rationnelles, ou simplement une àme? Le révérend doyen consulta saint Augustin, et saint Augustin consulté — Enchirid. c. 87. Epist. 03. ml Vifalem — répondit : « Deux âmes. » Donc deux baptêmes... et par deux fois l'eau sainte descendit sur les cerveaux de l'enfant dédoublé Les Cérébraux triomphaient!

Or. le soir même du jour où la double tète

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avait reçu le premier des sacrements de joie, le victorieux Ponticus, entouré de ses fidèles satellites, Messieurs les Crânes pensants, faisait irruption dans Wiufliforivm Magauni du péripatélique Montanus. Ce fut une mémorable bataille : coups d'arguments, coups de poing, coups de wiederkommen ! Le sang coula... Au matin. cin(j corps mortels gisaient sur le carreau en l'honneur de Tâme immortelle.

Douze heures après ce conflit meurtrier, Friderich IV mandait en son Schlos. en sa chambre seigneuriale, par devers salace, les chefs des belligérants. L'Altesse Palatine tenait Cour plénière. Elle avait en tête son bonnet d'hermine, en main s:i boule d'nr. Autour (TEUe siégeaient ministres et conseillers, les poliatres de ses bonnes villes, les archiatres de Sa bonne Personne. Devant Elle s"ctalait sur une table le monstre à deux tètes, objet du litige.

— Argumentez d"abord. enjoignit sévèrement le r*ère des peuples du Palatinal ; ensuite, vous disséquerez !

On argumenta.

Arminius Montanus Excelsior invo(]ua F*arménidès, Diogène, Empédocle.

Aloysius Épiménidès Ponticus Secundus riposta i>:u' Straton. Érasisirate. Eropliile. Galien. Il cil;!

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le cas de Pallas, jaillissant tout armée de la tête de Jupiter...

Tels lurent les topiques tournis par les profanes. Le Conseil ne trouva pas la démonstration suffisante.

On passa aux textes sacrés.

— Il est dit, allégua Montanus: « Ou est ton trésor, ta est ton cœur. » Et plus loin: « La louche [jarte suirant Taljonâance (tu cœur. » Et ailleurs : « Qucttes pensées luaumises roulez-rous dans vos cœurs ^ »

Mais PonticLis s'écria :

— Il est écrit : « Je verserai sur ta tète te trésor (te mes grâces. » Et plus loin: « Qu'it soit rendu (jrâce à ta tête ! » Et ailleurs : « Je f instituerai le (jardien de ma tète! » ... (juoi! poursuivit-il s'exaltant jusqu'à l'éloquence, j'ai déjà pour moi Hésiode, Pallas, Jupiter! Il me faut plus encore : il me faut saint Paul... et j'ai saint Paul lui-même"! Le disciple de (Tainnliel a dit: « Le Christ est la tête de V Église. »

— Disséquez ! commanda péremptoirement le Palatin du Pdiin.

On disséqua.

Les bistouris rencontrèrent un seul cceur.

— Une seule âme! murmura Montanus; 3Ie ILerrlc! voilà qui est net !

392 L'AVEXTIRE DTXE AME EX PEINE.

Les bistouris niiri-iità nu deux cerveaux.

— Deux àmcs î exclama Punticus. Nr, t:v A(x, voilà qui est lucide !!

C'était net, c'était lucide en effet.

Donc, une moitié du Conseil se déclara cardiaque, l'autre moitié cérébrale. Il fallut s'en remettre à rinlaillibilité du prince.

Alors Friderich le Sage, un jour plein, une pleine nuit, se mita penser... Et lorsque de rechef, le soleil éclaira les châtaigneraies du Geissberg, leSalomon du Neckar, formula son arrêt. Un troisième grand x\llemand venu de Kostock, médecin également, ('gaiement philosophe, et de plus R?stitutor atque Rcsi/i lira for in infei/ru m des doctrines d'Ejncure, le lui avait inspii'é.

" L'àme rationnelle ne log«^ait pas au cœur, » moins encore au cei-veau : l'Ame rationnelle y Idgeait dans Testomac. »

Ainsi décida le sage Friderich. Le Conseil apitlaudit: les peuples s'inclinèrent. >htntanus se [)rosterna.

Plus fier. Ponticus sentit en son Moi subjectif gronder d'altières révoltes... Un soir, au Faisan /larr'. il engloutit couj) sur coup six hanaps, et ■>(tiidain. ce (pie la nature n'avait jamais pu faii-e. l'iiidio'nation le lit. De c(^ cerveau, siéue d'une àme

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ralioniit-'Ue, jaillirent en un instant trois décades dMambes archilochiens.

« Tu te crois un Périclès^ osait dire Ponticus » invectivant son prince, un Périclès à bonnet de » fourrure : hélas ! tu n'es (|u"un Maclianidas. un » Maclianidas à tète d'àne 1! »

La satire entière se poursuivait ainsi, empreinte d'une aménité, d'un esprit, d'un haut goût tout germaniques. Le sage Friderich voulut lire le factum. comprit qu'il était grec, se le fit traduire, en jugea les dangers... et bientôt Ponticus. descendu dans les oubliettes du Schlos. pouvait longuement méditer sur \e périlleux plaisir d'insulter aux Majestés sereines...

Mais ces comte? Palatins du Kliin ont des trésors d'indulgence !

Un an après telle déconvenue, M. Epiinénidès Aloysius Ponticus Secundus, ce grand Allemand méconnu du Vaterland, avait licence de transporter son génie à Dijon, en ce pays de France, l'habituel refuge de tous les grands Allemands méconnus.

Soleil coruscant. il se levait sur un nouveau monde !

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