ROIS CROISSANT CROISSANT CROIS
crilége ! criaient les uns. Quoi ! porter à la t'ois de Jésus et de Mahomet!... Et quelle devise. Monsieur Saint-Christophe? Quelle devise!! Proclamer de la sorte sa foi dans le croissant, son mépris de la croix? Ah! les mécréants! les païens! les renégats! » — D'autres faisaient observer que Fécusson^ sans support ni tenant, était timbré d'un de ces odieux casques contournés, emblème si désagréable d'ordinaire aux gens qui manquent de philosophie. « Bâtards fds de bâtards! se plaisait-on à dire; félons et ruffiens de par leurs ancêtres, ceux qui étalent au soleil armoiries si diffamées!... » Bref, vingt et vingt sornettes semblables, qu'on s'entredonnait dans les , gentilhommières à la ronde, alors que les portes étaient closes, et la valetaille absente.
Quant au menu peuple d'alentour, serfs et manants, depuis longtemps il avait coutume de saluer d'un funèbre De Profundls la venue au monde de ses amés seigneurs.
Le nom patronymique de la famille, ce sinistre nom de Mauldict, était prétexte aux récits les plus bizarres, aux plus épouvantables histoires. On prétendait que, maudits dans leur race, marqués du doigt de Dieu à travers les âges, ces barons sans aveu étaient tous condamnés à laisser leur dépouille en pâture aux corbeaux des jachères, aux loui)S de la varenne. Aussi, à chaque baptême nouveau, en-
tendait-on le môme lamentable refrain : « Allons, allons! encore un Mauldict dont le destin est d'avoir Tagonie du juif, la sépulture du chien!.,. Pieux Jésus ! à celui-ci du moins feras-tu miséricorde?. . . » Toutefois le pieux Jésus ne faisait guère miséricorde, et la mort semblait s'acharner, sanglante, mystérieuse;, implacable, frappant sans répit et le père et l'enfant.
De mémoire d'homme, pas un seul IMarlincourt n'avait eu l'heur d'obtenir cette laide chose qui se nomme belle mort, et de trépasser dans son lit, avec l'accessoire voulu de confesseurs et de cierges.
Rodolphe III, le Louche, celui-là môme qui s'étonnait que le bon pape Alexandre ne sût pas dire la messe, avait subitement disparu au combat de Fornoue, et jamais nul n'était venu raconter si le decujus était mort hacquebuté ou bien arquebuse, détail toujours intéressant à connaître pour celui qui hérite.
Son fils Henri, l'ami du jeune Advontureux Meurange, était passé de vie à trépas d'une façon plus tragique encore. Surpris, grâce à une ingénieuse trahison, dans la l)icoque où il commandait, par les Suisses du cardinal de Sion, ce capitaine avait été, en l'honneur de Nolre-Saint-Père le Pape Jules, pendu haut cl court à l'un des créneaux du donjon.
CROI? CROISSANT CRnlSSAXT CR^IS.
Seul peut-être;, Jean le Taciturne avait quelque peu fak mentir la légende. Un matin, on Tavait trouvé expiré. — clans sa chambre, il est vrai, — mais empoisonné, fort joliment d'ailleurs et à la vénitienne. L'enquête ne put établir si c'était œuvre de fils, de frère ou de maîtresse.
Et de même pour toute la lignée, de mâle en
mâle, d'aïeul en arrière-neveu En vérité, pour
lui valoir si terrible damnation sur terre, quel sang criait donc contre cette race infortunée?...
C'est ainsi que devisaient les bonnes langues, rustres, hobereaux, dames, damoiselles, sur le compte de leur prochain détesté, les sieurs de Martincourt. Mais, soit insouciance, soit plutôt superbe, lesdits sieurs laissaient jaser à l'aise: le casque contourné s'étalait impudemment comme timbre de leurs armoiries, ni plus ni moins que couronne de roi ou bonnet d'électeur, et, maudits ou non, ces gens-là se montraient aussi fiers de leur parage qu'un Lévis de son cousinage avec la Vierere.
FILS DE DIANE
— « Or donc, s'était dit cet insigne Ponticus Lipsius, von der Briicke de Leipsick, nous lisons dans Claude Donat. le grammainen, que Virgile Maron, le poëte, reçut d'Octavian César, Tempereur, trois cent vingt mille sesterces pour trentedeux vers en Thonneur du défunt ^larcel, cette fleur si tôt moissonnée. Quoi! vingt, trente, quarante mille grands blancs par hexamètre! ô Dieux du Pindo !... Certes, je ne suis pas le Cygne Mantouan : mais, irroli Jovem ! ma prose a bien son prix ! » — et, ce disant, Finsigne Ponticus Lipsius, von der Briicke de Leipsick, s'était mis en route pour la châtellenie de Martincourt.
Introduit dans Tappartement de messire Rodolphe, quatrième du nom, il avait trouvé cet illustre capitaine occupé à défoncer de son poing ferme un solide morion de fer : c'était pour essayer la force de son bras. l>o temps on temps, le digne
FILS DE DIANE
gentilhomme s'arrêtait, saisissait un lianap, l'emplissait de vin de Moselle et le vidait d'un trait : c'était pour éprouver la capacité de son estomac. En apercevant l'homme en v.s, messire Rodolphe voulut bien interrompre son noble exercice, et prenant place dans un" fauteuil, il prêta l'oreille à l'importun.
^Monsieur l^onticus ouvrit un livre qu'il tenait à la main, et commença d'une voix toute glorieuse :
« Septième Ogdoade. Livre III, Chapitre iv.
» Des Amours de la vénasoue Diane, et des 11- » gnées et (lesreiuJances issues (Vicelle déesse. »
Le sieur de Martincourt, demeuré longtemps en Italie, était quelque peu clerc ; le récit des amours de Diane, déesse de chasse et de chasteté, lui parut chose plaisante à écouter : il écouta.
Voici donc ce que Ponticus Lipsius débita tout d'une haleine :
« Ainsi qu'il advint à Vénus Aphrodite, déesse de » Beauté, éprouver humaine faiblesse pour divers » humains, et entre tous pour Paris, pasteur, fils » de roi, lequel, comme oncle de Francus, a donné » son nom à la cité et vicomte de Paris, encore
12 LWVENTURK HTXE AME EX PEINE.
» qirauciins docteurs veiiill<Mit y voir la senleuce » grecque parrliésos^ en langue latine verlosus, à » cause que le peuple de Paris est gent discou- » reuse. friande de beaux discours, grande amie » des clameurs, émotions et troubles populaires, » laquelle Vénus, dis-je, aima aussi Anchisès, dcs- » quelles amours est issu ,'Enéas, vrai fondateur de » Rome, lequel /Enéas est le père d'Ascanius, » lequel Ascanius eut pour arrière-neveu Tempe- » reur Julius Ca?sar, triomphateur de la nation » française »
Le sieur de Marlincourt poussa un gros soupir, et, se levant, alla remplir son hanap jusqu'aux bords : imperturbable, le docte von der Briicke poursuivit :
« ainsi advint-il à Diane, déesse de chasteté,
» se sentir un jour brCder pour un mortel de mor- » telle flamme. Car, comme la bonne déesse Diane, » nommée aussi par les Grecs Phœl^è et Hécate, et » par les Piomains Astréa et Lucine, grande chas- » seresse. allait chassant par les bois et forests » d'Arcadie, se plaisant ouïr loups hurler, sangliers » grogner, cerfs bramer, daims bêler, oiseaux ca- » quêter, si trouva-t-elle délice à écouter les » amoureux soupirs du chasseur Actéo, et encore » qu'elle en eût, lui fallut-il passer par où tous » dieux et déesses, avaient déjà passé. Et d'icelles
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)) amours n acquit un fils. Et comme elle était assise » près reniant, qui geignait, criait et piaillait, ainsi » qu'ont coutume nouveau-nés piailler, crier et M geindre, se prit-elle, la bonne déesse, à réputer » amèrement à quelle risée elle allait être en butte, » pour s'être montrée si cruelle aux Olympiens, » mais si humaine aux Humains. Lors donc l'âme » courroucée, s'écria-t-elle en regardant le petit » pleurard : MauJdict sois-tu! soit par esprit de » détestation, soit plutôt pour conjurer sorts et » maléfices, et par emploi et usage de cette formule » familière aux anciens Grecs, que professeurs et » pédagogues nomment antiphrase, comme pour » dire : Béni sois-tu! ainsi que l'on voit appeler » bienfaisantes les malfaisantes Euménides. et hos- » pitalier l'inhospitalier Euxin... »
L'insigne von der Brïicke crut opportun de respirer après cette magnifique et cicéronienne période. Quant au sieur de Martincourt, il ne buvait plus ; son poing laissait en repos le morion défoncé : pâle, le cou tendu, le regard fixe^ ce gentilhomme écoutait avec une émotion mal contenue l'intéressant récit des ébats de Diane et d'Actéon. Debout, en face du capitaine, le savant allemand put jouir un instant de son triomphe. Il reprit cependant sa lecture, non sans redresser légèrement son échine, jusqu'alors courbée :
« Mais bientôt vit-on qu'elle était vraiment
» mère, la bonne déesse, car elle commença par » prédire hauts et nobles destins au rejeton issu » d'elle, et à la race d'icelui, disant : Crois f crois- » sant, crois/ par nouvel emploi de cette ligure » commune aux antiques poëtes, et qu'aucuns » appellent métomjriiie, c'est-à-dire : Crois, fils » du croissant, crois! car, le sait un chacun^ crois- » sant est emblème de Diane Astrée, comme soleil » de Phœbus Apollo, et hibou de Minerve Athénè, » déesse des Athéniens... Et depuis lors, ont porté » les descendants de Diane écu d'argent par » image de la lune argentée, et croissant de » gueule par sanglant emblème du sang que ré- » pandit le chasseur Actéo. Et après fortunes di- » verses, ils vinrent s'établir au pays de Lorraine, » où ils forment unj maison redoutable dans les » après jeux de la guerre, et plaisante dans les » doux loisirs de la paix, »
Telle fut la lecture de l'insigne Ponticus ; et quand celui-ci eut fini, Rodolphe le Mauldict de Martincourt, saisissant de ses larges mains le maigre bras de l'Allemand, honora coup sur coup son hôte d'une double accolade :
— Homme divin, lui disait-il, honneur et miracle de notre temps!... '\\\ as raison : nous soni-
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mes bien les arrière-neveux de la vénasque Diane !
Puis il ajoutait à mi-voix :
— Le croissant d"Astréa!... Qui donc osera désormais parler des sacrilèges de ma race^ des
affronts faits à mon blason? Bâtards de déesse!
Cela vaut, j'imagine, fils légitimes d'honnête femme 1
Sur l'heure, le noble capitaine appela l'intendant de son château, et fit compter trois cents écus au merveilleux généalogiste. Le docte von der Briicke se confondit en remerciments: c'était dix fois plus qu'il n'avait jamais espéré. Le soir, Mcecenas toujours galant et généreux, Rodolphe IV, invitait Tinsigne Allemand à dîner à son banc de cuisine.
Or, quinze mois après cette belle lecture, la dame de Martincourt, une espagnole venue d'Irun, mettait au monde son second fils, et le nouveau-né, encore que son parrain s'appelât Thomas, recevait sur les fonts baptismaux Taimable nom d'Actéon.
MONSIEUR ACTEON.
j)e bonne heure, monsieur Actéon, cadet de Marlincourt, avait trouvé dans i'Eglise une mère des plus carressantes. Nul entant ne s'était senti choyer par TEpouse de Jésus-Christ à l'égal de cet arrièreneveu de la chasseresse Diane : tendresse qu'expliquait assurément la glorieuse venue d'un aussi beau fds, peut-être aussi quelques souvenirs accordés par les dieux du présent aux divinités du passé. Toutefois, M. de Martincourt, le père, était bien entré pour quelque chose dans la sainte prospérité de sa famille. On l'avait vu le suivant, l'assidu de messieurs de Guise, postulant et sollicitant ; obtenant beaucoup, demandant plus encore. Pour son aîné : compagnies et escadrons! pour son puiné : gros bénéfices et riches prébendes!
A douze ans^ monsieur Actéon, élève en l'Université de Paris et membre de la fi'h-honoraljle
MONSIEUR ACTÉUX. 11
Nation de France, avait déjà charge d'âmes dans trois paroisses;
A quinze ans, il recevait une belle et bonne abbaye, avec très-peu de moines et beaucoup de fermes ;
Enfin, le matin rnème où Théritier des croissants passait sa Sorbonnique , le chapitre de Langres apprenait qu'il comptait un chanoine en plus, une chanoinie en moins.
Depuis lors, la céleste rosée n'avait discontinué de tomber drue, serrée, abondante sur le tonsuré, le sous-diacre, le diacre, si bien qu'un beau jour, messire de Martincourt, prêtre, s'étant mis en tète de faire son pouillé général, l'avait trouvé composé de la sorte :
Six abbayes ou prieurés, bénéfices simples, tenus par économat ;
Soit, bon an mal an : dix mille et quelques cents écus;
Dix-sept chapelles, cures ou prébendes, bénéfices obligeant à résidence, — adoncques administrés par dix-sept petits vicaires, croquants du bas clergé ;
Soit encore, avec les grosses dîmes, les menues, les vertes et les novales, le charnage, la grappe et le champart : trente mille livres à l'actif du titulaire, et trois mille à son passif;
Ou bien encore : soixante écus annuels pour cha-
cun des petits vicaires, somme qui permettait à ces I braves gens de prêcher d'exemple, lorsqu'ils faisaient en chaire l'éloge de la pauvreté;
Au total : vingt-trois prébendes possédées en pluralité ;
C'est-à-dire, en langage de Mammon : soixante bonnes mille livres de rente, payées à la Saint-Jean en beaux deniers comptants, et non en monnaie de singe ou en gerbe de feurre.
Le tout était d'ailleurs fort magnifiquement dépensé à Paris par messire Jean-Thomas- Actéon de Martincourt, prêtre attaché à la Grande-Aumônerie et prédicateur par quartier de Sa Majesté le Roi Très-Chrétien . dernière faveur obtenue par l'intrigue paternelle. — Bien longtemps avant les Sept Sages, on savait déjà que l'eau va toujours à la rivière.
Messire Jean-Thomas-Actéon II de Martincourt était en ce temps-là un galant cavalier de frère et haute mine, aux yeux noirs, aux cheveux séraphiquement frisés, aux moustaches mignonnement troussées vers le ciel. Sa mère, d'origine espagnole, lui avait appris à jouer du luth, et il en pinçait mélancoliquement, tout en chantant de petits vers de sa façon, ariettes que mettait en bémol l'intendant de la Musique Royale, le sieur de Beaujoyeux. Dames et damoiselles en raffolaient.
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(Juant à Dieu, il avait aussi sa part dans les succès de son ministre. Maître passé dans le bel art de bien dire les beaux sermons, M. de Martincourt attirait tout un peuple à ses Carêmes et à ses Avents. On s'empressait, on s'entassait en l'église où prêcheur si joli aplanissait les voies du Seigneur. Il faisait beau contempler alors monsieur Actéon dans son surplis de dentelle , le voir déployer les séductions de sa théologie badine, lever les yeux au ciel, pousser de gros soupirs, implorer le « Jésus de son âme » et s'arrêter soudain comme étouffé par l'émotion qui étranglait sa voix. Cœur de chêne, enveloppé d'un triple airain, celui que la Grâce n'aurait su pénétrer en ce jour !
Orateur plein d'onction, mais par dessus tout aimable casuiste, monsieur Actéon était doux au péché, plus doux encore au pécheur. Où donc eûton découvert dans Paris entier plus agréable confesseur? Chaque matin, c'était merveille de voir chaises et carrosses stationnant aux portes de Saint- Germain l'Auxerrois; merveille encore de voir emplissant l'église, dévotes faisant pied de grue, femmes de tous âges, femmes de tous rangs, la fleur de la Cour^ la quintessence de la Ville ! Les hommes eux-mêmes donnaient l'assaut à ce confessionnal hospitalier... Il savait si bien son monde, ce fils de Diane caché sous la soutane du prêtre! Il en
comprenait si parfaitement et les obligations et les lois ! Quelle indulgente sagesse clans ses plus sévères réprimandes ! Quels trésors de miséricorde pour ramener vers Dieu les plus endurcis!
Un pénitent réclamait-il l'absolution avant de se rendre à un duel?
— Sans doute vous êtes gentilhomme? demandait monsieur Actéon ;
Et si la réponse du batailleur était affirmative, monsieur Actéon de morigéner doucement, puis de dire :
— La Sainte Eglise, mon fils, ne condamne pas toujours le meurtre. Un manant peut tuer pour sauver sa vie ; un bourgeois, pour défendre ses biens : Dieu n'a pas voulu que l'honneur d'un gentilhomme fût de moindre prix... Vous craignez le ridicule? Vous redoutez la note de lâcheté? — Battez-vous donc, cher enfant; oui, battez-vous sans crainte : « Duellum est mem defensio viri equestrisf... » Je n'exige de vous qu'une seule chose : si vous devez tuer^, hélas I... ô mon fils, ne tuez pas du moins par esprit homicide!
Un galant de Cour s'accusait-il d'avoir débauché quelque fille :
— Péché mortel ! se hâtait de dire le confesseur.
— Dois-je épouser? demandait parfois le séducteur; j'ai fait promesse solennelle de mariage.
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Monsieur Actéon regardait fixement le questionneur :
— Est-elle de noble race ?
— Non : le père vend du drap sous les piliers des Halles.
Alors monsieur Actéon, après un instant de silence :
— Rien ne vous oblige à répouser, mon fils. Telle est la distance de vous à elle que jamais l'espoir de devenir votre femme, la femme dim gentilhomme! n'a pu entrer dans son petit cœur de drapière. La cause probable de son péché, comme du vôtre, est donc un simple dérèglement des sens. Vous avez confessé la faute... voici l'absolution.
Ces décisions, d'autres encore, qui ne sentaient nullement leur bigot, avaient mis le confessionnal de l'héritier de Jupiter fort en crédit parmi les honnêtes gens. — On sait qu' « honnêtes gens » n'a pas toujours voulu dire « gens honnêtes. »
Au reste, à voir mignon d'Eglise si paré, si musqué, si frisé, on devinait que la Céleste Épouse, quoique « noire et belle^ » n'était pas l'unique maîtresse de ses désirs. Le fameux sonnet de « la Belle Pénitente » révéla aux moins clairvoyants la secrète raison qui mettait d'aussi mystiques sourires sur la lèvre du bel Actéon.
V'oici donc comment ce cœur dolent, trop ou-
22 L■A^^;xTnlE d'uxe ame ex peixe.
blieiix du Droit Canon, o<ail déplorer son martyre :
Vous, a qui mon regard sut parler en silence . Alors que ce regard n'aurait point dû vous voir : Vous dont l'œil aussitôt répondit : Espérance ! A celui qui ne peut savoir ce qu'est Espoir ;
A vos pieds bien aimés^ dans un jour de démence, J'ai jeté sans remords et serments et devoir.... Vous, 0 ma volupté ! vous, mon dpre souffrance ! Que je voudrais vous fuir si j'osais le vouloir '.
Vous fuir?.. Ah! vain propos! Fuit-on une Sirène?... Bientôt je reviendrais, courtisan de ma reine. Et de nia Pénitente amant impénitent !
Si dur est mon tourment, qu enfin je me rebelle ! Car, c'est du même coup souffrir deux morts, ô Belle ! Ne pouvoir vous aimer, las ! et vous aimer tant!...
Mourir deux fois! et cela parce que Ton aime en se défendant d'aimer ! Quelle adorable chute ! Quel extrait de quintessence du plus raffiné galimatias!... Et pourtant, il mentait, l'abbé: il mentait, en poëte; car il ne mourut pas, non, pas même une seule fois ! — car il put aimer! — car il aima !
Or, la « Belle Pénitente » n'était autre que Madame la Princesse de Condé, cette déité si dure à Monsieur dWnjoii. frère du Roi, la Daphné
MONSIEUR ACTÉOX. 23
qu'on accusait d'avoir jeté un sort sur le cceur de r Apollon Gaulois. L'aventure fit quelque bruit dans le monde, et parvint même aux oreilles du Valois. Celui-ci s^en montra fort irrité^ et guetta Toccasion de témoigner son dépit.
L'occasion ne se fit pas longtemps attendre.
Ce fut le dimanche vingt-deux juillet , jour de la Sainte Marie-Madeleine , que l'orage éclata sur le trop séduisant faiseur de rimailles.
Ce jour-là , l'église Saint-Germain contenait à grand'peine le fiot pressé des fidèles. Henri d'Anjou, prêt à partir pour la Pologne, avait voulu entendre une dernière fois encore les phrases dorées du Chrysologue franc-comtois. Chacun savait que le sermon de monsieur Actéon devait être semé de traits galants, de pensées neuves, de choses conçues et dites dans l'art du fin des fins. D'ailleurs la matière le comportait — et de reste. Tant d'espoir ne fut pas déçu, et l'orateur se surpassa lui-même. Ce fut, hélas! son dernier chant, le chant du cygne. Une heure durant, il parla, en termes d'une ineffable tendresse, de « la belle Amoureuse, cette mystique mouche accourue du fond des déserts, tout assoiffée des baisers du Seigneur. » La péroraison surtout était d'un merveilleux goût :
« Aimer ! s'écriait le prêcheur. . . toujours aimer ! . . .
puis te repentir, pour aimer encore!... Tel fut donc ton destin, ô marmoréenne enchanteresse du paradisiaque empyrée !... »
Et en prononçant cette l)rûlante homélie, monsieur Actéon semblait parler à la défunte Madeleine; mais son regard fixé sur « la Belle Pénitente » lui envoyait son âme dans chaque mot, chaque murmure, chaque soupir de sa bouche.
Monsieur d'Anjou paraissait ravi.
Quand Toffice fut achevé, au moment de quitter l'église. Son Altesse fit appeler le prédicateur : Elle voulait lui donner un témoignage de sa royale satisfaction. M. de Martincourt ^'approcha tout radieux :
— Monsieur, lui dit le prince, vous dont la voix sait trouver de si touchants accents, quand elle pleure sur la patrie céleste, n'avez-vous jamais accordé un soupir à votre patrie de la terre?
— Monseigneur?... répondit le bel Actéon assez intrigué.
Monsieur, frère du Roi, reprit :
— La seigneurie de Martincourt n'est pas, je crois, fort éloignée de Langres?
— Non, Monseigneur^ elle en est distante de quelques lieues seulement.
— Eh bien! Monsieur, partez sans retard... nujourfriiui mémo... Sur ma demande expresse.
MONSIEUR ACTÉON. 2ô
Monsieur de Langres vous a choisi pour son vicaire général.
M. de Martincourt devint très-pâle.
— Mais, balbutia-t-il , ce sont là des fonctions qui obligent à résidence sérieuse, et...
— Allez, Monsieur! interrompit le duc d'Anjou d'une voix rude, allez!... On vous dit plein d'indulgence pour le péché, de mansuétude pour le pécheur : vous aurez nombre d'occasions de montrer la douceur de votre âme dans ce nouvel emploi.
Et, tournant le dos. le Valois s'éloigna, sans rien vouloir entendre.
Une heure après ce gai colloque, l'impénitent confesseur était aux pieds de sa pénitente :
— Je vous aime!... disait-il d'un ton désolé... Je vous aime ! . . . et je pars ! . . .
— Fol ! fol! répondait la princesse, en menaçant le galant du doigt. Puis, entre deux éclats de rire :
— Partez, croyez-moi!... partez sans gémir ainsi... Monsieur de Langres est un vénérable prélat, chiragre et podagre, qui menace de bientôt mourir en odeur de sainteté, et...
— Ne plus vous voir!, continuait le dolent Actéon.
Mais la dame, moitié pleureuse, moitié badine :
— Fol adoré!... Ignorez-vous ce que disent en leur jargon ces Messieurs de la basoche? Le mort saisit le vif...
M. de Martincourt ferma les yeux. Dans son rêve éveillé, soudain il crut voir miroiter devant lui mître, crosse, anneau, couronne fleuronnée de duc, hermine de pair, bref, attirail et attifets d'évêque de Langres.
Lors, baisant discrètement le bout des doigts tant aimés, il partit pour sa résidence.