LES HAUTS FAITS D'ISRAËL
Le soir du sixième jour du mois de Sivan, Tan 5370 de la Création — qui fut le 27 mai 1610 — à la tombée de la nuit, une femme enveloppée d'un sombre manteau s'arrêtait devant l'échoppe de Gédéon Lévy. Les vantaux étaient fermés, la maison complètement close : aucun bruit ne se faisait entendre en ce mystérieux logis. La femme appuya son oreille contre les volets; puis elle frappa trois coups à intervalles égaux. A cet appel, un judas pratiqué dans la devanture de la boutique se leva, encadrant la maigre figure de dame Blémille.
— Qui frappe ainsi? gTommela la juive d'une voix rude.
— C'est moi, répliqua la femme au manteau ; moi, Nina Hermosa... Je viens fidèle au rendezvous donné.
Le judas fut baissé; bientôt une clef grinça dans
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la serrure, et la poi-te du réduitroula sur ses gonds. Dame Blémille approcha vivement le flambeau qu'elle tenait du visage de Dieudonnée, et Texaniinant avec défiance :
— C'est bien vous? dit-elle. Entrez.
La Nina pénétra dans la sordide échoppe. Aussitôt dame Blémille verrouilla la porte, et la cadenassa solidement.
— M'apportez-vous l'argent? demanda brutalement la juive.
— Voici la somme, répondit la comédienne qui semblait fort troublée; voici cent cinquante pistoles en or : le prix convenu.
Elle tendit à la vieille une bourse de soie. Dame Blémille posa son flambeau sur un bahut crasseux, délia la bourse, répandit les pistoles, les compta, les fit trébucher, et entre-bâillant un tiroir du meuble, y entassa fébrilement tout cet or étalé... Et elle riait, cette fille d'Abraham, tandis que sa main hâtive refermait la cachette; elle riait, en montrant ses longues dents, en clignant ses grands yeux allumés par la concupiscence.
— Venez ! dit-elle enfin à la Nina.
Elle ouvrit une porte au fond de la boutique, et poussa devant elle la visiteuse.
La Nina se trouva introduite dans une salle d'assez vaste dimension, qu'éclairaient plusieurs flam-
beaux. x\u centre de cette pièce s'étendait une large table que recouvrait un drap pareil à un linceul: sous ce voile , un objet soigneusement dissimulé saillissait en arêtes bizarres. A l'entour, se tenaient silencieux une douzaine de Juifs, à la barbe épaisse, aux cheveux noirs et roux, fripiers ou maquignons bien connus dans la ville. Rabbi Gédéon Lévy présidait la réunion. Chacun de ces hommes avait en main soit un fouet de cordes garnies de plomb, soit un bouquet d'orties mêlées de ronces... La brusque entrée de Dieudonnée fut accueillie par un grognement de colère.
— Rabbi! dit dame Blémille à son époux, c'est la Nina Hermosa : tu sais ce qui l'amène... Et vous, frères! poursuivit-elle s'adressant à l'Israël assemblé, vous pouvez continuer; celle-ci n'est pas à craindre ; elle ne parlera pas.
— Continuez! répéta rabbi Gédéon.
Le voile qui recouvrait la table fut enlevé, et laissa voir un Crucifix de bois d'un travail barbare, d'un aspect repoussant. Jamais ouvrage n'avait présenté plus grossier modèle de naïveté sauvage. On eût dit que l'artisan s'était complu à faire exprimer par ce bois les angoisses, les affres, les tortures de l'agonie. Il avait choisi le moment solennel où Tout allait être consommé. Le supplicié du Goleotha tordait ses membres en d'atroces contor-