‹ L'aventure d'une âme en peineChapitre 74 sur 102 · L'ANGE AIME ISRAËL · texte numérisé non relu

L'ANGE AIME ISRAËL

Un hurlement de rage sortit de toutes les poitrines.

— Ah ! chienne!... ah! chrétienne infâme! vociféraient les Juifs, et de leur poing levé, plusieurs menaçaient la pauvre fille. Dame Blémille eut peur sans doute, car ouvrant vivement une porte, elle poussa Dieudonnée loin de cet horrible lieu.

La pièce où la Nina venait d'entrer était une chambre étroite, entièrement boisée de chêne, réduit lugubre et délabré... Dieudonnée se sentait glacée d'effroi.

— Au nom du ciel, dame Blémille ! murmura-telle ; donnez-moi vite ce que je vous ai payé... et laissez-moi partir!

Dame Blémille la regarda bien en face :

— Ce que tu m'as payé?... Ah çà! te figures-tu, la belle donneuse de baisers, que pour cent cin-

quante pistoles, je vais risquer la hart, la corde ou le feu ?

— Que voulez-vous dire? demanda la Nina stupéfaite.

— Cent pistoles de plus! riposta la juive, et elle tendit impudemment la main.

La comédienne eut un geste de désespoir :

— Cent pistoles!... cent pistoles!... En vérité, je ne les ai pas... je les ai déjà données!... Ah! Madame, ayez pitié de moi !

— Cent pistoles! répétait l'impitoyable juive; sinon, va-t-en!... Libre à toi, si tu l'oses, d'aller te plaindre de mon petit emprunt au grand Procureur, ton ennemi... ou à ce beau Président, ton ami !

Sans montrer souci de l'offense , Dieudonnée avait arraché de son bras un superbe bracelet.

— Ceci vaut bien cent pistoles ? s'écria-t-elle suppliante.

Dame Blémille saisit la parure, la soupesa, la tourna, la retourna, parut supputer la valeur de l'émeraude, le prix du diamant; enfin, hochant la tète d'un air aimable :

— Allons, allons!... passe pour aujourd'hui!... La fois prochaine, j'exigerai davantage.

S'approchant de la muraille, dame Blémille promena lentement sa main sur les lambris. Soudain

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la boiserie glissa, et le panneau déplacé décuiivril une mystérieuse cachette.

C'était une arinùire prolbnde. coupée en casiers divers, uù viuH-t et vingt fioles de cristal et de plondj jetaient dans l'ombre leur scintillant éclat. Dame Blémille semblait transfigurée. Son œil étincelait, son échine s'était redressée, un fier sourire courait sur son visage. Elle s'empara du bras de Dieudonnée, et amenant la visiteuse devant l'abominable droguier :

— Contemple, ma fille, contemi)le ce que ta haine m'a demandé. Voici la mort! voici les poisons !... Us sont là, innombrables comme sont eux-mêmes les germes de destruction qui vivent et respirent en eux : doux ou atroces, rapides ou lents, selon le pouvoir maléfique qui les habile... D'abord ceux qui allument dans le corps humain un téu plus dévorant que la fiamme : la cantharide et la salamandre, l'arsenic, le mercure, le cuivre, le plomb, l'antimoine et leurs sublimés qui brûlent le sang!... Ensuite ceux qui sont pour les esprits animaux glace et stupeur : l'opium , la ciguë , l'acunit, le napellus, l'ellébore!... Ali 1 ah! tu regardes de ce côté? — tu regardes les venins!... La vipère, le scorpion, l'aspic et le basilic m'ont abandonné leur virus redoutable!... Voici encore le gypsus assus! voici le diamant en poudre!...

Détourne les yeux, ma fille, car là. dans cette fiole brillante, se trouve le suc de Therbe magique, de riierbe démoniaque : la Mandragore ! Je la cueillis moi-même, cette Maudite, à la première heure du premier jour de Ros Haschanah, Il m'en souvient. J'errais dans la campagne au lever de l'aurore, quand je m'aheurtai à la plante infâme. Appuyée sur ses deux pieds semblables aux pieds de l'homme, elle étalait, l'impudente ! ses rameaux au soleil. Elle m'aperçut, et me reconnut sans doute ; car aussitôt elle poussa un effroyable cri, puis, frappée^ de terreur^ se mit à pleurer tout le venin de ses membres. Je m'approchai, et sans pitié pour de pareilles larmes, je la saisis par le corps, je l'arrachai du sol : un flot de sang jaillit et m'éclaboussa la face !

Dame Blémille interrompit son surprenant récit. Le bruit d'une cloche tintant un glas funèbre s'était fait entendre,, et à cette voix avaient répondu les voix des autres églises.

— C'est le bourdon de Saint-Bénigne, dit la Juive. Le rabbin chrétien, le Pierre Maréchal, sort de sa prison ; il se dirige vers le hourd du parvis. Demain matin, au Morimont, on le brûlera. La joyeuse fête, ma fille! l'amusant spectacle!... J'ai acheté d'avance à maître Tollard deux os calcinés |)Oiir en tain' une aumlcllc.

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l)it'udonnée était devenue inortellemeiil pâle : pri>;e d"iine subite faiblesse, elle se laissa tomber contre la muraille

— Qu"as-tu donc, la belle? demanda rempoisonneuse. Comme te voilà émue, frissonnante, prête à défaillir!... Ali! je sais... Lt' ^rand procureur Picardet, l'impur Homan, Va donm; hier une de ses caresses... et tu souffres, mio-nonne î

— Le poison ! le poison ! s'écria impétueusement la Nina : pour Dieu, vit:^ le poison!

Mais Timpassible Juive :

— Donc lu souffres, chère b 'lie... tu soulTres. et pour te venger, tu veux qu'il meure?

— Non! répondit Dieudonnée: pas lui!... Moi!

La vendeuse de philtres lâcha le bras de la comédienne; elle étendit ses doigts vers Tarmoire vénéfique, et saisissant une fiole de plomb hermétiquement soudée :

— Écoute-moi bien, Nina ! Je t'aime, car tu hais ce que je hais. Je te veux aujourd'hui donner le poison terrible, le poison merveilleux, le poison implacable. Nulle autre que moi ne connaîtson secret. Une juive du Ghetto, Sarah Cahen, fille de Rachel, me Ta vendu pour de l'or... pour beaucoup d'or... Pendant quinze ans, la fille de Rachel put impunément arracher son venin au laurier, son virus à l'amandier sauvage : pendant quinze ans. elle sut

L'AVEXTURE DTNE AME EX PEIXE.

braver en paix la sotte ignorance des rabbins chrétiens et des juges amalécites... Va! des nobles, des cardinaux, des papes ont goîité son amer breuvage : ceux-là, ils ne sont plus!... Raziel, l'Ange de la Vie, l'Ange de la Mort, avait dit en songe à Sarah : « 11 faut tuer ainsi... >> L'Ange aime Israël!

Dame Blémille baissa la voix ; sa parole n'arriva plus à l'oreille de Dieudonnée que comme un léger murmure :

— Écoute encore, et comprends !... Tu verseras quelques gouttes de ce philtre dans la boisson de ton ennemi, et la mort viendra pour lui pi'ompte et sans souffrance. Si tu la veux plus rapide, tu tremperas une aiguille dans cette fiole ; puis tu piqueras la créature par toi condamnée — là — ou là...

Et l'empoisonneuse allongeant un doigt sur le visage de Dieudonnée, toucha successivement les carotides et l'artère temporale.

— Donne! donne donc! répéta celle-ci en tendant la main.

Mais la vieille s'était emparée de cette main, et, la face penchée^ en examinait attentivement lôs lignes. Une grimace railleuse plissa la bouche de la mégère :

— Preiul<. ma fille! pvend?^ ma belle! Le men-

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