‹ L'aventure d'une âme en peineChapitre 76 sur 102 · VERS LE HOURD · texte numérisé non relu

VERS LE HOURD

Neuf heures! !...

Le prros bourdon de Sainl-Bénigne s'ébranla pëniblemenl : les cloches des seize églises s'ébranlèrent à leur tour, rendant note pour note, glas pour glas.

Aussitôt une sinistre clameur, haro immense, monta vers le ciel : le parricide Pierre Maréchal sortait de la Conciergerie.

Au parvis Saint-Bénigne, un échafaud — un échafaud au Morimont... Hourd pour TÉglise — hourd pour le Roi... Dégradation du prêtre avant écarlèlement du citoyen : dégradation aux flambeaux — écartèlement au soleil... Fête de nuit et fête de jour.

Parles rues, s'amassait, s'entassait le peuple.

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bourguignon accouru de dix lieues à la ronde : canaille, racaille, fripaille : rustres des champs, bourgeois des villes.

Bien avant la tombée de la nuit, leur défdé avait commencé. Ils arrivaient par charrois de Fontaine, de Genlis, de Mirebeau, de Sombernon, de Saint- Seine, joyeux de vin, batifolant à la franquette, hurlant d'interminables lanterlus... Les heureux, les favoris du sort avaient pris place sur le parvis, à proximité de l'échafaud; les autres stationnaient aux abords de la prison ; les malchanceux s'étaient plantés sur le chemin que devait suivre le cortège. Sans façon les femmes s'asseyaient sur le pavé du Roi; les hommes faisaient pied de grue, mille et mille en vérité oià, en procession de Fête- Dieu^ ils eussent à peine tenu cent... Et ils riaient les beaux gars, s'envoyant de groupe à groupe quolibets et sobriquets, se montrant, pour user le temps, le haut bûcher et son prochain feu de joie, imitant la grimace du pendu, le hoquet du supplicié... Parfois, au plus épais de la cohue se poussait, bâton à la main, une troupe de malandrins, sabouleurs, rameurs de galères, piquant de ci, piquant de là quelque bourse ou quelque manteau ; parfois aussi un archer facétieux lançait son cheval en pleine bagarre, ruadant de droite, ruadant de gauche, bref, faisant de Tordre.

Au Parvis, en face du grand hourd de l'église, se dressait une estrade destinée à Messieurs de la Cour, à leurs cognats, à leurs agnats. Ils donnaient la comédie : donc ils avaient droit aux meilleures places. Galante attention de Monsieur le Premier, le plus aimable comme le plus austère des Présidents.

De bonne iieure, ces gradins réservés aux seules hermines de marque s'étaient trouvés remplis. Ici MM. du Parlement, là MM. de la Chambre des Comptes; plus loin MM. les Conseillers au bailliage. Partout c'étaient robins en pourpoint ou en soutanelle; partout nobles dames étalant jupes empesées et collerettes de dentelle : Présidentes, Procureuses, Conseillères. Quand une de ces dames les Présidentes entrait, ces dames les Conseillères se levaient aussitôt, offrant avec empressement leur propre siège, qu'avec non moins d'empressement madame la Présidente se hâtait de refuser. Puis révérences, compliments, embrassades d'aller leur train : « Ah! ma mignonnette !... Ah! mon adorée!... Ah! mon Ame, ma chère àme!... encore une heure, une longue heure d'attente!!... Pour prendre patience, un peu de ces friandises, de ces dragées, de ce cotignac, de ces muscadins!! » Et l'on causait, on jasait, on médisait, on riait...

Tous les cabarets, auberaes. hôtelleries, avant

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enseigne ou simple l)ouchon. étaient ouverts.

Sur la place Saint-Bénigne, le cabaret de la Pomme de Pin étincelait de lumière. Dans la cuisine l'aire flambait, les broches tournaient, la valei aille se démenait effaréo...

Au premier étage, bombance!

La troupe non pareille du sieur de Belle-Épine faisait débauche, débauche aux frais du fermier des Prisons... L'amoureux Démode Beau-Soleil s'était juché sur une table, et, le verre en main, chantait les gloires de M. de Blandimont :

— loPœan! mes enfants!... Blandimont est absent, mais c'est un Mécène!... A la santé de Blandimont! Blandimont, atavis édite refjïbus!!

— Buvons à Blandimont! cria la salle d'une seule voix...

Et l'on but à Blandimont.

^lademoiselle Belle-Rose Friscatine quitta brusquement la conversation d'un très-tendre barbon.

— Où donc est la Nina? demanda-t-elle.

Démode Beau-Soleil se versa une douzième rasade, puis, avec la mimique de ses plus beaux r()les :

Dans un cachol affreux, plaintive, abandonnée....

Le directeur Belle-Épine se leva de table, et

s'approchant de Frascatine, lui posa lourdement trois doigts sur Tépaule, Mademoiselle Belle-Rose poussa un petit cri de douleur; un bruyant éclat de rire salua cette facétie directoriale.

— Ainen! fit en larmoyant Démode Beau-Soleil; Lugete vénères cupidinescim!... De Profundis!

— Pauvre Nina! s'écria le barbon sexagénaire... Bast! entre nous, c'était une caillette!

— Une suzette!

— Une nitouche !

— Une pecque !

— Une pécore !

Et le barbon, fredonnant un hallali lamentable :

— Ninette, Ninon!... Tontaine, tonton!

Ce requiem fut suivi d'un assez long silence. Tout à coup Mademoiselle Belle-Rose se pencha hors la fenêtre, et battant des mains :

— Les voici! les voici! cria-t-elle. Voici le cortège !

Le cortège approchait...

C'était un fort beau cortège en vérité, plaisant et galant, bien fait pour soulever l'admiration de Mademoiselle Frascatine Belle-Rose.

D'abord cavalcades et caracoles : Messieurs les archers, leur prévôt en tète, bottés, housés, épe-

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ronnés^ la moustache en croc, le plumet au vent, en dignes gentilshommes :

A distance respectueuse de la ruade, Messieurs les gardes bourgeoises, guerriers ventrus, joufflus, fourbus, pliantsous leur hallebarde... etgris comme en un jour de patrouille :

Messieurs de la Cour prévôtale, lieutenant de robe longue et lieutenant de robe courte; plus, les greffiers d'iceux Gâtons, tous drapés de noir, en gens qui portent le deuil de ceux qu'ils vont pendre.

Chapeau bas! c'est l'Eglise !... Frères majeurs, frères mineurs, chantant d'une voix sépulcrale, agitant leur barbe de dolente façon ; puis les Pénitents : les noirs, les bleus, les blancs; toutes les benoîtes confréries de la ville... Bone Deus! qu'un dévot personnage est laid, quand il a cagoule sur la face et cierge jaune à la main !

Ah! les tourmenteurs!... et derrière eux le souverain maître de la corde, de la barre, du couperet, des verges et des lys, le dernier ministre du Roi: le bourreau!... Comme il s'avance superbe, tout de rouge habillé : on dirait Monseigneur le Premier Président en personne !

— Le voici ! . . . le voici ! !

La foule immobile s'agita ; un sourd murmure courut les rangs. La charrette s'avançait.

Debout sur le tombereau ignominieux, se tenait Pierre Maréchal, en habit sacerdotal , paré de l'aube, de l'étole et de la chasuble.

— Ha ! ha ! le méchant !

— Ho! ho!... le traître!

— Tue ! tue ! le parricide ! !

La charrette approcha.

— Vive le Roi ! . . .

Une pluie de projectiles, boue du ruisseau, cailloux du chemin, s'abattit sur le régicide... En ce temps-là, les peuples aimaient tant les rois!

Impassible, Pierre Maréchal n'abaissa point la tête, ne ferma pas les yeux.

La charrette passa.

— Bandit ! glapit à son balcon Mademoiselle Frascatine Belle-Rose. Elle détacha de ses lèvres son verre à moitié plein et le jeta sur la charrette.

Et cependant, là-haut, sculpté au portail de Saint-Bénigne, dominant le bûcher et Testrade, les juges et le condamné — ces honnêtes gens et cet infâme — un grand Ciirist de pierre regardait tout cela.

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