UNE NUIT DANS L'ESPACE
En somme, où cela va-t-il les conduire? Ce moteur peut fonctionner des heures, qui sait? des jours peut-être. Alors?
« Et dire, gronde-t-il en se croisant les bras sur la poitrine et en regardant les deux Américains, qui, très calmes, à présent, se sont installés commodément dans des fauteuils d'osier et se mettent flegmatiquement en devoir de rouler des cigarettes, dire que tout ce qui nous arrive là, c'est à vous que nous le devons !
— A nous? fait Count étonné.
— Parbleu! Vous n'allez pas jouer la surprise, à présent que le coup est fait. Vous vous êtes introduits, par la fenêtre du salon, chez le docteur, mon maître. Vous savez bien que je vous ai surpris et même... »
Mais Harry Genfoc l'arrête du geste, et d'un ton froid, posé :
« Pardon, Master Gorbin, ditil, mais vous divaguez.
— Certes, affirme Gyrus Count,
— • Evidemment, continue lentement le capitaine , nous ne pouvons nier notre venue insolite chez le docteur Abraham Wigson, mais ce que nous nions, c'est d'y être entrés par une fenêtre. Mon honorable ami et moi nous vous en donnons notre parole d'honneur. »
Ahuri, Nicolas Gorbin les regarde l'un après l'autre, puis :
« Mais cependant,... dit-il.
— Cependant nous étions bien chez le docteur, répond Gyrus Count; oui, c'est l'évidence même, et la preuve c'est que nous sommes ici. Mais nous ne nous y trouvions qu'après avoir franchi le mur qui s'étend sur la droite du jardin de sir Wigson, et attirés par des détonations successives éclatant dans la nuit.
— Alors, fait Nicolas, ce n'est pas vous qui tiriez sur moi?
— Nous ? Jamais, affirme Gyrus Count.
— Au bruit de coups de feu, continue le capitaine, nous avons eu, tout de suite, la pensée d'une attaque nocturne, et comme, à ce moment, sir Count et moi prenions le frais dans ma propriété qui borde celle de votre maître, nous n'avons pas hésité et avons franchi le mur séparant les deux jardins. »
Stupéfait, le Parisien murmura :
« Mais alors, pourquoi vous êtes-vous dirigés vers l'endroit précis où se trouvait ce navire aérien? Pourquoi vous êtes-vous hissés jusqu'à la cabine, au lieu de gagner le pavillon? »
Count n'hésita pas.
« Parce que, cher monsieur Corbin, déclare-t-il, nous pensions que là était le laboratoire du docteur Abraham Wigson, du docteur que, depuis un mois, de la propriété voisine et qu'il croyait déserte, nous surveillions attentivement et que nous devinions fort occupé à quelque découverte remarquable.
— Gomment! vous saviez?
— Presque tout, affirme le capitaine. Un homme de la valeur du docteur Wigson ne disparaît pas de la scène du monde sans que cette disparition brusque n'intrigue ses contemporains. Ce fut ce qui se produisit pour nous. De là à nous lancer sur la trace de ce cher savant, il n'y eut qu'un pas. Une propriété était libre à côté de celle où nous découvrîmes qu'il s'était installé, nous n'en demandâmes pas davantage, et, laissant croire au savant qu'elle demeurait inhabitée, nous vînmes y loger, mon ami Cyrus et moi.
— Mais c'est de l'espionnage, cela ? s'écrie Nicolas Corbin.
— De l'espionnage utile, cher monsieur, rectifie le capitaine Genfoc, car nous savions que le docteur, très riche naguère, avait perdu une grande partie de sa fortune dans des aflaires malheureuses, et nous craignions qu'il ne pût mener à bien son invention. C'est même pour cette raison que nous nous présentâmes chez lui, il y a quelques jours, dans l'intention de sonder le terrain et de mettre notre argent à sa disposition. La façon un peu brutale avec laquelle nous reçut cet excellent homme ne nous permit pas de lui faire nos offres de service, et nous dûmes remettre cela à plus tard.
— A vrai dire, remarque Gyrus Count, nous ne savions pas au juste à quelle découverte merveilleuse le docteur donnait tout son temps. Nous savions seulement qu'il s'enfermait souvent dans cette cabane, en laquelle nous nous trouvons présentement, et y demeurait des heures entières. Nous pensions que là était son cabinet d'étude, que là était peut-être son invention. Dès lors, en entendant des coups de feu, et dans la crainte que cette attaque nocturne ne fût faite dans le but de voler à sir Wigson son bien et son secret, que d'autres que nous avaient pu découvrir, notre premier soin fut, dès que nous nous trouvânies dans le jardin du docteur, de nous précipiter vers son laboratoire, afin de lui porter secours. Nous ne savions pas alors, Master Corbin, que le docteur n'y était pas, mais que vous vous y trouviez déjà.
— Et, achève le capitaine en souriant et en désignant tour à tour le front de son compagnon et le creux de son estomac, de quelle façon vous deviez nous y recevoir. »
Le Parisien sourit. La bonne humeur évidente avec laquelle les deux Américains parlent des coups qu'il leur a octroyés, le charme. Pourtant :
« Parfait, tout cela, fait-il. Je vois que j'ai fait erreur sur les personnes, et