‹ L'aventure de Nicolas CorbinChapitre 26 sur 28 · HEURES TRAGIQUES · texte numérisé non relu

HEURES TRAGIQUES

En attendant, ils n'ont toujours rien à se mettre sous la dent, et les souffrances se font plus fortes d'heure en heure.

Par bonheur, vers six heures du soir la chaleur diminue, l'air devient plus respirable, et, ô joie! vers sept heures une petite pluie fine s'abat autour d'eux et dure quelques minutes.

Mais ces quelques minutes sont suffisantes pour leur permettre de recueillir, grâce à la toile de tente, la valeur de trois à quatre litres d'une eau un peu chaude, mais qui, cependant, leur fait le plus grand bien.

La nuit vient bientôt.

Mais, à leur grand désespoir, la lune, sur laquelle ils comptaient pour pouvoir observer l'Océan, demeure cachée derrière d'épais nuages noirs.

Le capitaine et l'ingénieur ne font pas un mouvement.

Au-dessous d'eux, c'est dans ces conditions l'obscurité absolue. Ils s'en désolent, mais n'y peuvent rien.

Et toute la nuit cela dure ainsi, avec des éclaircies trop courtes pour pouvoir observer quelque chose.

Vers huit heures du matin, Nicolas Gorbin, qui, le dernier, a pris la garde près du moteur, se réveille brusquement et constate qu'il s'est endormi et que son sommeil a duré près de deux heures. Une chance, vraiment, qu'il ne soit rien arrivé.

Péniblement, il se hisse sur le pont.

Etendus l'un près de l'autre, le capitaine et l'ingénieur, les yeux grands ouverts, le regardent et ne font pas un mouvement.

Nicolas Gorbin comprend que tout doit commencer à leur être indifférent.

Gependant ils ont tort. S'ils restent ainsi, roulés dans les couvertures, qui surveillera la mer et la machine?

Il n'a pourtant pas le courage de les blâmer et se dirige vers la balustrade, mais, une fois là, il se rend compte de l'inutilité d'une veille.

Une brume épaisse, comme un brouillard opaque, s'étend entre l'appareil

et les flots. Il n'y a rieij. à faire, rien à surveiller de ce côté. Nicolas Gorbin remarque cependant que la température n'est plus la même que la veille.

Il fait presque froid à présent, et pour se préserver il doit, moins d'une heure après être monté sur le pont, redescendre dans la cabine, où, heureusement, il trouve encore une couverture.

II remonte alors et vient s'allonger près dé ses compagnons.

Pourtant, avant de s'étendre il leur rappelle que l'un d'eux doit descendre surveiller le moteur; mais ils ont, l'un et l'autre, un geste de renoncement.

Sans insister, le Parisien se couche alors et, comme eux, demeure là, les yeux ouverts.

De fait, que leur importe à présent que la machine s'arrête? Ils en seront toujours avertis assez tôt.

Le délire! ' '

Et la journée s'écoule atrocement lente et pénible.

Vers cinq heures du soir, Nicolas Gorbin, qui cherche à se lever, retombe comme pris de vertige. A côté de lui, le capitaine commence à parler seul, à mots hachés, brusques. 11 dit des phrases incohérentes.

Vers huit heures, le Français entend l'ingénieur pousser des grognements sourds. Lui aussi, comme le capitaine, se met à délirer.

Et le domestique du docteur Wigson sent que la folie s'empare aussi, peu à peu, de son cerveau qui lui paraît vide, vide.

Autour d'eux, la nuit revient à nouveau.

A bout de forces, ils sont toujours étendus tous les trois et somnolent. Combien de temps restent-ils ainsi? Ils ne pourraient le, dire. Mais, brusquement et d'un même mouvement, les voilà qui se dressent en poussant tous les trois une clameur effrayante. Et un seul cri s'échappe de leurs lèvres : « La machine! Le moteur ne fonctionne plus ! »

Et c'est vrai. Le bruit produit par le ronronnement de l'hélice et le battement régulier des pistons vient de cesser.

Epouvantés, ils se regardent. Puis, tout aussitôt :

« Ah! clame Gyrus Gount, nous tombons! nous tombons! »

Et il ne se trompe pas... L'appareil, qui jusque-là semblait planer, commence sa chute; les deux ailes qui formaient parachute viennent de se redresser verticalement et d'un seul coup.

LA FIN

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