M. TRICOT, UN ANGLAIS
L'ANGLAIS
Oh ! Monsieur n'est-il pas ici, le Théâtre français ?
TRICOT
Oh ! non, Monsieur, nous en sommes bien loin. ]
L'ANGLAIS
Tant mieux, je suis très-content.
TRICOT
Et pourquoi donc. Monsieur?
L'ANGLAIS
Pourquoi?... Cet diable de Molière il m'ennuie beaucoup— et je vois aujourd'hui sur toutes les... toutes les... Cornaient appelez-vous ces papiers attachés contre les murs?
TRICOT
A.h !... les affiches.
L'ANGLAIS
Oui.... je voulais dite que je vois son nom sur toutes les affiches, en grosses lettres.
Ce n'est pas étonnant.
Âia. de ta Sentinetle, Avec raison ils fêtent l'Lctireux jour Qui de Molière a marqué ia naissance ; De ses bienl'ails , c'e*t uo jusle retour. Ne blâmez point notre reconnaissance.
S'illiislrant dans tous les tra\aux , De tous les arts , la patrie est la mère La France, en ses jours les i>lus beaux > A fait naître mille liéros , Eta'aYu naître qu'un Moiiwre.,
L'AjNGLAIS.
Goddam... C'est encore beaucoup trop.
TRICOT
Pent-on savoir d'où vient la prévention que vous av©« contre lui?
L'ANGLAIS
Oh !... je ne puis le souDrir.
TRICOT
l^Iais pour quelle raison ?
L'ANGLAIS
Par la raison que je ne [)uis pas le souffrir.
TRICOT
Peut-être Monsieur ne le ronnaît-il pas?
L'ANGLAIS 7-i«nf.
Oh ! je le connais parfaileniesit bien, je vous jure; j« l'ai joué très-souvent dans ma maison de caimpagne , où milady donnait des spectacles magnifiques et très-chers. TRICOT C'était vous qui payiez?
L'ANGLAIS. Yes.... On donnait les comédies à mes dépers : je me rappelle que c'était un membre du parlement qui «vait joué le Tartuffe, et milady, mon femme, faisait un rôle dans le Georges battu, et puis content. TRICOT.
Ah ! Georges Dandin.
L'ANGLAIS
Yes C'était moi qui faisais le Dandin — La piècv
elle était fort à la mode, et ils avaient ri beaucoup dt moi.
TRICOT
Puisque vous devez un pareil succès à Molière, je n« conçois pas pourquoi vous ne pouvez le souffrir. L'AKGLAIS.
Ce était pour des considérations personnelles; car je suis comme tous les Anglais, grand admirateur de Molière. Cet diable d'homme il m'a ruiné.
TRICOT
Pas possible !
L'ANGLAIS
C'est très-possible.... J'avais un oncle «omplétement
riche, et très-avare; espéraiice bien confortable peur les hcrilicrs ! ci» bien !... pour avoir vu le Harpagon, il était devenu un petit dissipateur, et il ne se laissait nuuiquer (If; rien : il buvait, il mangeait tous les jours : c'est un« chose bien toriible [)Our moi.
TRICOT
Je conçois maintenant votre colère contre Molière. L'ANGLAIS.
Ce était rien encore.... Je .ivais un autre oncle trèsviel, (|ui avait vingt milles livres sterling tle revenu , et qui était attaqué du spleen.... du moins.... lu iamille.... il Tespérait
Aie : Du Partage dé la Richesse.
Triste et cli.igrin dans sa sombre enveloppe.
Il méditait un l'unesle dessein ;
Qtiiiiid par liasard il mit le Misantrope, ,
Voilà , Monsieur , qu'il hésite soudain.
Le Poiirceautjnac, avec l'apotliicairc ,
L'a pres4iic rendu guilleret ,
Et le Malade imaginaire ,
Il l'avait guéri tout-à-Tait.
Il faisait plus que rire... Il parlait toujours de Thomas Diafoirus; et quand je lui demandais de l'argent, il me disait: Ctisterium donave , ciisuila purgarc... Il y â de quoi se pendre.
TRICOT
Sans doute, c'e^t une horreur.. .. Un auteur qui guérit du spleen. . . chez vous c'est sans exemple. L'ANGLAIS.
Je croyais l)ien. . . Nous avons lord Bijron qui serait •apable pour le donner lui seul à toute l'Angleterre; mais ee n'est pas tout encore. . Je avais une tante. . . TRICOT.
Ah! mon dieu, quelle fanuîle!
L'ANGLAIS
Qui faisait des romans très-longs , aussi longs que lady Morgan, et qui les vendait aussi chers que IValicr Scott... Elle avait eu le malheur de voir à Argilii-Rooms les miladys savantes.
TRICOT
Ah ! les F&mmes savantes.
L'ANGLAIS, Yes... Et elle avait jeté au leu les dix premiers volumes d'un petite roman dont le libraire de London il offrait six mille giiinée5.. . et je devais payer les dettes à moi avec le roman de ma tante.
TRICOT
Je conçois alors qu'entre Molière et vous, c'est une guerre à mort.
L'ANGLAIS, Et ie arrivais Justement pour le anniversaire... car vous êtes bien sûr que ce était le Aiiniversaire... TRICOT.
Monsieur, on le dit... c'C'^t une de mes pratiquas , le carrilloiuieur de Saint-Eustache qui a fait cette découverte-là sur le» registre,* de la paroisse... L'ANGLAIS.
Il paraîtrait alors que le lieu de sa naissance...
TRICOT
Monsieur, on ne le connaît pas.
L'ANGLAIS
Ah !.. . et le jour précis ?
TRICOT
On n'en est pas sûr.
L'ANGLAIS
Mais... son tombeau.
TRICOT
Blonsieur , c'est fort incertain,
L'ANGLAIS
Ai» : Muscs des bois.
Convenez-en, vous ôtes économes Dans les honneurs que l'on doit aux talents; Si nous avons, moins que vous, de grands hommes, Sur leurs autels , nous brûlons [.lus d'encens. Rende!', au moins justirc à l'Angleterre, Votre Molicie , applaudi tant de fuis. Obtint chpz vous à peine un peu de terre : Garrick repose à coté de nos rois.
TRICOT
AIE : Vaudeville de la Partie carré*.
Il est trop vrai, par une aveugle rage , Ce grand homme fut outragé ; Mais des préjugé d'un autre âge, TJolre siècle l'a bien vengé.
L'homme obscur tout entier succombe; Mais Molière est encor debout :
Qu'importe enfin où se trouve sa tombe , Son génie est partout. ( i>it. )
Et je ne dois pas vous cacher, Monsieur, qitc le mo-
( 7 ) deste Gymnase se permet aussi de fêter aujourd'hui l'anniversaire de sa naissance.
L'A?fGLAlS.
Goddem ce Molière, qui avait persécuté moi....
qui avait poursuivi tous les ridicules.
TRICOT
Vous ne pouvez pas lui échapper.
( Le Théâtre change^ et représente l'intérieur d'un temple, au fond duquel on voit te truste de Molière, 'placé sur un piédestal. Tous (es acteurs du prolo^ gue sont groupés autour de lut , et s'apprêtent à it couronner. )