‹ L'aventurierChapitre 10 sur 16 · II · texte numérisé non relu

II

il8 L'AVENTURIER

— Je pense, colonel, qu'il aurait mieux valu ne point partir.

— Oui, mais puisque nous sommes partis...

— Et bien, colonel, il faut aller en avant, vaille que vaille.

— Nous y périrons tous, dit un des assistants. Mina est suivi d'une véritable armée.

— Ma foi, repris-je alors, nous n'avons guère que le choix entré périr en combattant, ou périr eh fuyant.

— En fuyant ! dit le colonel, qui roUgit de colère.

— Ou en faisant retraite, colonel ; je ne tiens pas aux mots... Soyez sûr que, si Mina nous voit tourner le dos, il nous poursuivra jusqu'à la frontière, et comme ses soldats marchent trois fois plus vite que nous, comme ils ne traînent avec eux ni convois, ni bagages, ni femmes ni fourgons, ils nous fermeront très-aisément le retour vers la France... Donc, il faut prendre le retranchement, fût-il défendu par le Cid en personne et par douze mille hidalgos de sa force.

— 11 a raison, dit le colonel.

— Et pour preuve que j*al raison, regardez devant vous ce nuage de poussière qui s'avance. Entendez ces cris de triomphe et ces insultes. Mina n*attend même pas une seconde attaque. 11 a vu notre petit nombre et il vient au-devant de nous.

En effet, le fier Espagnol croyait marcher à une victoire assurée. Suivi de ses meilleures troupes, il s'avançait en colonne serrée sur la route, pendant qu 'une

nuée dé tirailleili^ , s'embusquant derrière tous les rochers et grimpahl le long de la montagne^ menaçait de déborder notre flanc droit et de nous en?elopper. Déjà leis balles pleuvaient autour de nous, et lefi pierres roulaient du haut de la montagne sur la route.

Tirotiville, quoiqu'un peu trop fat, n'était ni sans courage ni sans mérite; il donna ses ordres avec beaucoup de sang-froid , fit rapprocher Tarrière-garde du centre de la colonne, afin de défendre plus aisément le convoi; fit mettre en batterie trois pièces de canon chargées à mitraille et, sans s'inquiéter des tirailleurs qui étaient plus gênants que dangereux, attendit de pied ferme l'attaque de Mina. A cinquante pas des Espagnols le colonel cria :

— Feu ! Au même instant, une efiftoyable volée de

mitraille renversa les premiers rangs de la colonne

espagnole. Trente ou quarante hommes étaient étendus

sur le terrain. Les survivants étaient ébranlés.

C'est en vain que Mina voulut les ramener en avant. 11

j; y eut un instant d'hésitation dont nos soldats profitèrent

g polir recharger leurs pièces. Celle vue calma l*ardeur

ji des plus braves, et Mina lui-même, faisant bonne con-

ji tetiance, attendit pour renouveler Tattaque, de voir si ses

tirailleurs ne parviendraient pas à déborder et envelopper

j. notre petite troupe.

j. Ce calcul n'était que trop juste. Trois ou quatre cents . guérilleros, devançant tous leurs caniarades, avalent

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grimpé dans les rochers, redescendu sur la route et commençaient le fea sur nos derrières.

Dans le premier moment de surprise et d^épouvante, ils ne rencontrèrent qu'une faible résistance et pénétrèrent jusqu'au convoi même et jusqu'à la calèche où la belle Emilia, toute tremblante, attendait, en invoquant tous les saints, que la Providence voulût bien décider de son sort.

En voyant ces figures basanées, Emilia poussa des cris affreux, appelant le colonel de Trouville à son secours.

Le colonel me dit :

L'arrière-garde est en danger. Vous, Robert, continuez ce que nous avons si bien commencé. Mitraillezmoi ces bandits. Je vais rallier Farrière-garde. Si je suis tué, prenez le commandement. Bardache seul avait de l'expérience , mais il est mort. Tous les autres officiers sont des jeunes gens qui voient le feu pour la première fois, ou de vieilles culottes de peau, qui devraient garder le coin de la cheminée... C'est entendu, n'est-ce pas? '

Je fis signe que j'acceptais son offre, et me fiant à mes canons, dont la gueule chargée de mitraille tenait les Espagnols à distance, je ne gardai près de moi qu'une vingtaine d'hommes et lui laissai la libre disposition de tout le reste.

Par un rare bonheur, l'artillerie de Mina, excellente derrière ses retranchements n'avait pas pu le suivre,

la route étant coupée par une tranchée profonde. Mina, qui croyait, à ce que j'ai su plus tard^ avoir affaire à un petit corps d'armée, avait déployé ce jour-là une prudence qui ne lui était pas ordinaire , et cette prudence nous fut d'un grand secours.

Cependant Trouville avait rétabli l'ordre à Farrièregarde et repoussé les téméraires guérilleros. Soixante ou quatre-vingts furent tués k coups de baïonnette ou culbutés dans le précipice; le reste s'enfuit dans les rochers.

Mais, au moment où le beau colonel recevait les félicitations et les compliments de madame la comtesse Spada, il fut frappé d'une balle dans la poitrine et tomba mortellement blessé.

Cet accident aurait pu décourager nos soldats, mais la plupart ne s'en aperçurent qu'après le combat* Quand à moi, averti sur-le-champ, je pris le commandement de la colonne. Je fis placer à Tarrière-garde trois canons chargés à mitraille comme à l'avant-garde, et n'ayant plus dès lors à craindre que le feu des tiraiUeurs qui couraient dans les rochers, je pus enfin respirer et envisager tranquillement notre situation.

A dire vrai, rien n'était moins rassurant. Nous étions entourés par un ennemi implacable, cinq fois plus nombreux que nous-mêmes, bien pourvu de vivres et de munitions, et, par dessus tout, leste et dégagé dans tous ses mouvements.

Nous, au contraire, embarrassés d'un immense con-

3i2 L'AVENTURIER

voi, de femmes, d*enfants, de fourgons de toute espèce, nous étions à la merci de Mina. Nous avions des vivres, mais Teau manquait, et les mulets q'avaient pas de foin. Si ce supplice durait vingt-quatre heures, il faudrait se rendre.

Pendant que je faisais ces tristes réfle^pion^, j'aperçus par hasard un des muletiers, Espagnol de naissance, qui portait sur le front un signe étrange, h lui dis d*ap« procher, et regardant de plus près ce signe , je lijs les mots suivants, imprimés avec un fer rouge :

— Vive Mina !

— D'où vient ce signe? lui demandai-je,

-^ Ah! dit-il, c'est ce brigand de Mina qui pi'a fait marquer ainsi, parce que j'avais servi de guide au général Kellermann (1). Ah! le scélérat! Je voudrais lui arracher les entrailles avec mon couteau et lui dévorer le cœur.

— Comment t'appelles-tu !

— Pedro Garcia.

— Mon cher Pedro Garcia, combien donnerais-tu de piastres fortes et de doublons pour pouvoir graver avec un fer rouge, sur le front de Mina, cette magnifique inscription : Vive Pedro Garcia 1

— Oh ! dit-il avec transport, je donnerais tout l'or du Mexique et du Pérou; je donnerais mon salut étemel \

— Eh bien , je te vendrai moins cher ce plaisir. Écoute-moi.

(1) Historique.

UN DUEl. SOUS L'EMPIRE 223

La nuit, qui n'était pas fort éloignée, allait favoriser mon projet.

— Connais-tu bien le pays ? demandai-je èi Garcia.

— Oui, seûor. J'y suis né et je suis muletier dès mon enfance; c'est tout dire*

— Aussitôt qu'il fera nuit, je te ferai descendre avec des cordes dans ce précipice que tu vois et au fond duquel coule la rivière. De ce côté, Mina croit n'avoir rien à craindre, tu ne rencontreras donc personne. Tu prendras le chemin de Burgos où commande le général Kellermann : tu lui diras notre danger, et que je vais tenir aussi longtemps que je pourrai dans ces rochers. Qu'il vienne au plus vite nous dégager.

— Burgos est bien loin, senor. Avant que Kellermann arrive, vous serez tous hachés menu comme chair à pâté.

— Aussi n'iras-tu pas jusque-là. Le commandant d'Irun m'a dit que le général doit être en ce moment entre Vittoria et Mondragon. Mina, qu'il poursuivait, lui aura sans doute dérobé sa marche. Es-tu prêt ?

— Oui, senor.

— Tu sais à quel danger tu t'exposes ?

— Oui, senor ; mais vous n'oublierez pas la récompense que vous m'avez promise au retour ?

— De l'argent?

— Non, senor, la tête de Mina.

— Je t'en donne ma parole. Si nous prenons Mina, il est à toi.

En même temps, je commandai à l'officier payeur de donner un rouleau d'or de mille francs à Pedro Garcia, comme arrhes du marché.

— Mais , dit l'officier payeur, que dira Sa Majesté Royale, car enfin le roi Joseph compte sur cet argent?

— Sa Majesté dira ce qu'elle voudra. Mina, s'il nous prend, fera bien d'autres brèches dans vos fourgons.

Le payeur s'exécuta en soupirant. C'était un brave homme et un bon comptable, mais il n'entendait rien à la guerre et à ses nécessités.

Cependant le feu des tirailleurs espagnols, après s'être graduellement ralenti, avait enfin complètement cessé. Je ne savais à quoi attribuer cette trêve.

Tout à coup un parlementaire s'avança de notre côté, et dit que Don Francisco Espoz y Mina voulait parler au commandant de l'escorte.

J'acceptai l'entrevue avec plaisir pour gagner du temps, et je fis quelques pas pour aller au-devant de Mina.

Il était seul aussi bien que moi et parut un peu étonné d avoir affaire à un homme en habits bourgeois. Gepen-

dant il me salua très- courtoisement et avec beaucoup de gravité.

C'était un homme de trente ans environ , de taille ordinaire, dont les larges épaules et la maigreur annonçaient une force et une agilité remarquables. Ses yeux noirs et vifs pétillaient d'intelligence, mais l'ensemble de sa physionomie était extrêmement sombre. li roulait dans ses doigts une cigarette et me Toffrit en s'asseyant à côté de moi sur un tas de pierres au bord du chemin.

J'acceptai la cigarette et j'attendis qu*il voulût prendre la parole.

— C'est vous, monsieur, qui commandez l'escorte ? demanda-t-il.

— Oui, monsieur.

— Et moi, dit-il, je suis don Francisco Espoz y Mina, capitaine général des armées de Sa Majesté le roi Fernando VII, en Navarre.

Je fis un signe de tête, mais je gardai le silence.

— Vous voyez, dit Mina, que toute résistance est impossible. Il faut vous rendre.

Pour gagner du temps, je feignis de discuter les termes de sa prbposition :

— A quelles conditions ? demandai-je.

— Vous aurez la vie sauve.

— C'est tout ?

— Oui, c'est tout. Je vous tiens en mon pouvoir.

— Si vous nous tenez, répliquai-je, vous avez tort de nous faire grâce.

— Vous vous êtes bien défendus, ajouta-t-ih Mais vous n'avez pas d'eau à boire. Demain vous sere? forcés de vous rendre à discrétion.

— Nous avons du vin.

— Souvenez-vous de ma promesse. Si je vous prends sans capitulation, vous serez tous pendus.

— Souvenez*vous de la mienne. Si je vous prends, vous serez tous fusillés.

Mina vit bien que je parlais fort sérieusement. U m'offrit une seconde cigarette, se leva, me salua et dit :

— Vous comptez sur Kellermann ?

— Probablement.

— Je vous avertis qu'il me cherche à quarante lieues d'ici, dans les environs de Valladolid.

— Je compte aussi sur moi-même,

— Eh bien, à demain.

— Soit, à demain !

II se croyait si sûr de nous prendre au piège, qu'il ne voulut pas renouveler ses attaques pendant la nuit.

En retournant vers ma troupe, je rencontrai Pedro Garcia , qui guettait de loin tous les mouvements de Mina, et qui me dit :

— Commandant , tenez-vous beaucoup à sauver le convoi ?

Cette question m'embarrassa. Il est bien vrai que j'aurais donné pour peu de chose l'argent du trésor, les fourgons, les calèches du beau colonel de Trouville et de madame Spada, et toute cette longue file de bagageâ

qui faisaient la plus grande partie de notre danger; mais je n- aurais à aucun prix abandonné nos blessés. Et comment les transporter sans le secours des fourgons 7

— Je connais, continua Pedro Garcia, un petit sen-r tier, impraticable aux chevaux et même aux mulets, qui pourra nous conduire tout droit du fond de la vallée au petit fort de Santa-Cruz, à deux lieues d'ici, sur les derrières de Mina. Ce fort est occupé par une garnison française de trois cents hommesvà cinquante pas de la route. Si nous arrivons là, nous sommes sauvés. Le général Kellermann aura le temps de nous secourir, et nous pourrons alors faire la chasse à Mina, au lieu d'être chassé par lui.

— Et les blessés î

— Vous n'avez pas le choix , commandant. On ne peut pas les emmener.

— Eh bien, je reste. Nous nous sauverons ou nous périrons tous ensemble.

Là-dessus je posai des sentinelles et j'allai voir ie colonel Trouville, qu'on avait étendu dans sa calèche. Il ne parlait plus ; il avait perdu beaucoup de sang, et me regardait avec des yeux fixes où se peignait déjà la mort. 11 eut pourtant la force de me serrer la main et me dit :

— Surtout, ne vous rendez pas. Brûlez toutes vos cartouches, car Mina vous égorgerait jusqu'au dernier.

Madame Spada, saisie d'épouvante, tenait la tète du blessé sur ses genoux et cherchait à lui faire avaler quel-

ques gorgées de ce bon vin de Bourgogne dont le valet de chambre avait dû mettre une provision dans ses fourgons. Hélas I le pauvre Trouville ne devait plus boire de vin sur cette terre. Il expira quelques instants après.

A cette vue, Emilia s'aperçut que sa robe était tachée de sang, et se leva en poussant un cri : .

— Ah ! quelle guerre! monsieur, ah ! quelle guerre ! nous y périrons tous !... Quand on pense que ce pauvre colonel, il n'y a pas encore trois heures, me jurait... Et maintenant, le voilà mort !

J'essayai de la rassurer.

— Oh ! vous êtes bon, vous, monsieur, me dit-elle. Vous me défendrez contre ce sanguinaire Mina !

Je protestai de mon dévouement, et j'annonçai (sans y croire) l'arrivée prochaine de Kellermann. En même temps je voulus la quitter, mais elle me retint et me dit:

— Plus je vous vois, monsieur Robert, plus je crois déjà vous avoir connu... Est-ce en Italie ou bien en Espagne ?

— C'est à Milan que j'eus l'honneur d'être présenté à madame la marquise Emilia Sorbetti.

— Ah! dit-elle, je me souviens maintenant. C'est mon cher Tibecio qui vous amena chez moi. Qu'est-il devenu, Tiberio? Il doit être général pour le moins.

— Non, madame, lui dis-je gravement. Il est mort. Je craignais qu'elle voulût pousser plus loin ses ques-

lions ; mais j'avais tort de craindre. Cette aimable femme avait la tète trop légère pour s'occuper longtemps des morts.

— Le comte Spada, mon mari, sera bien aise, ditelle, de renouveler connaissance avec vous. J'espère que vous viendrez souvent nous voir à Madrid, car nous sortirons de ce coupe - gorge , n'est - ce pas , monsieur?

— Assurément, madame. Dans quelques heures nous serons libres.

U faut toujours rassurer les femmes. D'ailleurs, le discours de Pedro Garcia avait fait naitre en moi une lueur d'espérance. La trêve que m'accordait Mina, soit qu'il fût fatigué d'une longue marche à travers les montagnes, soit qu'il eût la certitude de nous prendre tous sans combat dès le lendemain, me parut une excellente occasion de m'ouvrir un passage.

Mais passer de vive force était impossible. 11 fallait donc écarter Mina par une ruse de guerre, et Mina, rusé comme un sauvage, n'était pas facile à tromper.

Cependant le temps pressait. Je communiquai mon projet aux officiers. Je choisis cent cinquante montagnards bien armés parmi les muletiers et les soldats qui formaient l'escorte ; je leur fis déposer tout bagage inutile, je ne leur laissai que leurs armes, et quand tout fut prêt, je donnai le signal du départ.

Pedro Garcia descendit le premier dans le précipice, au moyen d'une longue corde qu'il avait attachée à sa

ceinture. Je descendis après lui, et tous mes hommes suivirent la même route. La nuit, qui était tout à fait obscure, favorisait notre entreprise.

La descente était longue et périlleuse. Cependant il n'y eut pas d'accident. Aucun coup de feu, parti par hasard comme il arrive si souvent dans les expéditions de nuit, n'éveilla l'attention des soldats de Mina.

Les miens, chaussés, outre leurs souliers, de lambeaux de toile arrachés aux bâts des mulets, glissaient sans bruit parmi les rochers et les broussailles.

Partout un silence profond. Quand il y va de la vie, les plus bavards et les plus bruyants deviennent muets comme des portes de prison.

Tout le monde étant descendu, je dis à notre guide :

— Tu vas nous mener sur les derrières du camp de Mina.

— Bien, senor. Je comprends.

Nous suivîmes le ruisseau retentissant qui coulait sur un lit de rochers de granit. Nous avions de l'eau jusqu'à

mi-jambe, situation fort incommode, surtout pour les jeunes soldats, mais le bruit du ruisseau étouffait celui de nos pas, — précaution nécessaire, — et d'ailleurs, de distance en distance, d'énormes murailles de rocs escarpés se dressaient devant nous et auraient pu nous arrêter.

Par bonheur, la journée avait été chaude et la saison n'était pas encere assez avancée pour que ce demi-bain devînt dangereux.

Enfin, après une marche d'un quart de lieue environ, Pedro Garcia me prit la main, fit faire halte et dit :

— Commandant, voici le pont.

Je regardai attentivement, mais je n'aperçus qu'une masse noirâtre d'une hauteur prodigieuse qu'on distinguait à grand'peine dans l'obscurité.

— C'est là qu'est le sentier, continua Garcia. Suivezmoi,

En même temps il commença à monter en s'aidant des buissons et des broussailles qui se trouvaient à droite et à gauche du chemin; Je suivis son exemple, et, après dix minutes, nous arrivâmes essoufflés sur la grande route, à l'endroit même où le major Bardache avait voulu forcer le passage du pont.

Là, comme dit le poëte, la sombre clarté qui tombe des étoiles nous laissa voir une vallée profonde qui s'élargissait à partir du pont et au bout de laquelle brillaient dans le lointain plusieurs lumières.

— Ce que vous voyez, dit notre guide, c'est le fort,

OU, si vous voulez, le château de Santa-Cruz qui est occupé par les Français. On dirait qu'il est à portée de la main; mais, à cause des détours de la route, on ne peut guère y aller d'ici en moins de deux heures.

— Tiens, dit un jeune soldat, c'est le château de l'ogre et du Petit Poucet.

— Eh bien, dis-je à Garcia, le reste nous regarde. Toi, va-t'en avertir nos compatriotes de Santa-Cruz pour qu'ils se tiennent prêts à nous recevoir.

— Et vous, commandant, ne venez-vous pas?

— Non. Il faut que je sauve le convoi et surtout que que j'emmène mes blessés.

— Seigneur commandant, dit Garcia, le premier venu peut avertir les Français. Ne m'enviez pas le plaisir de tuer Mina moi-même.

Je lui accordai volontiers sa demande, et j'envoyai un de nos muletiers français avertir le commandant du fort de Santa-Cruz et demander du secours.

Puis, après une halte de dix minutes, je fis former ma petite troupe en colonne et je donnai ordre de marcher.

Mais aux premiers pas un soldat trébucha et tomba à terre. Il se releva en poussant un cri d'horreur. Il avait glissé dans le sang, et sa main droite avait touché un cadavre décapité.

Un de ses camarades battit le briquet, et nous reconnûmes avec épouvante le corps du pauvre major Bardache. Sa tête, sciée à coups de sabre, avait roulé à quel-

ques pas de là, et ses yeux ouverts et fixes semblaient regarder et menacer encore.

Dans un espace de cent pas, nous aperçûmes environ cent cinquante cadavres français et espagnols. On reconnaissait les premiers à ce signe qu'ils avaient tous la tète coupée.

Je ne puis vous dire la consternation que celte vue répandit dans ma petite troupe. L'obscurité de la nuit redoublait encore Teffet terrible de ces cadavres mutilés.

Je sentis que c'était fait de nous si je laissais le temps de la réflexion. Je fis distribuer dans les rangs une double ration d'eau-de-vie, seule provision que j'eusse voulu emporter. Puis, élevant la voix, je dis :

— Camarades, vous voyez comment on a traité nos amis. Nous n'avons le choix qu'entre être tués ou tuer. En avant ! et sans quartier !

Est-ce Feau-de-vie, est-ce le danger qui ranima tous les cœurs? Je n'en sais rien, mais tout le monde cria : En avant ! et me suivit au pas de course.

A deux cents pas environ de l'ennemi j que nous cachaient les détours de la route, je dis à Garcia :

— Sais-tu où se trouve Mina ? Si nous pouvions le tuer ou le prendre pendant qu'il n'est pas sur ses gardes ce serait un coup de maître.

— Attendez-moi là, dit Garcia.

On fit halte.

Par un bonheur extraordinaire, il se trouva que Mina se gardait mal. Croyant sans doute n'avoir rien à crain-

dre par derrière ^ il dormait tranquillement au milieu de sa troupe, devant un feu de bivouac. Autour de lui tout le monde était étendu et se reposait des fatigues de la journée^ car j'appris plus tard que les Espagnols avaient fait une marche de vingt lieues en quinze heures pour surprendre le convoi.

Nous arrivâmes jusqu'à une distance de vingt pas sans être aperçus. Le factionnaire, assis sur un rocber, tenait négligemment son fusil et chantait à demi-voix le couplet suivant de la belle romance des Abencer^ges :

Bella Zayda de mis ojos,

Y del aima bella Zayda, De las Moras la mas bella,

Y mas qne todas ingratal

Tout à coup il tourna la tête de notre côté, arma son fusil, et cria d'une voix forte :

— Qui vive ?

Dès lors, il n'était plus possible ni même utile de cacher notre marche. J'ordonnai à deux tambours que j'avais amenés avec moi de battre la charge.

Au bruit, le factionnaire fit feu sur nous, et tout le camp espagnol, s'éveillant, courut aux armes. Mais je ne lui laissai pas le temps de se reconnaître.

Une première décharge faite à bout portant par une moitié de ma petite troupe que je commandais en personne abattit une trentaine d'hommes. Aussitôt, sans

perdre 46 temps à recharger les fusils, nous attaquâmes à la baïonnette une troupe cinq ou six fois plus nombreuse que la nôtre, mais surprise et découragée. Quelques-uns serrés de trop près se jetèrent dans le précipice. D'autres voulurent se faire jour en traversant le convoi ; mais l'officier que j'avais chargé de veiller en mon absence dt une décharge de mitraille si bien dirigée qu'il renversa un grand nombre d'assaillants. Les autres, sans s'obsliner davantage, s'enfuirent à travers les rochers suivant leur habitude.

Mais ils rencontrèrent là un nouveau danger. L'autre moitié de ma petite troupe, commandée par un jeune sous-lieutenant plein d'ardeur, essayait au même instant d'enlever ou de tuer Mina en personne. C'est Pedro Garcia qui servait de guide.

Don Francisco Espoz y Mina n'était pas homme à se laisser prendre.

Au premier coup de fusil il se trouva debout et voulut rallier sa troupe ; mais tout le monde fuyait autour de lui, et lui-même, se croyant sans doute surpris par Kellermann ou par quelque autre ennemi supérieur en nombre, finit par fuir à son tour.

Pedro Garcia ne l'avait pas perdu de vue et s'acharnait à sa poursuite. Il criait à l'officier français :

— Par ici, senor ! par ici 1 je le tiens !

Et en effet il en était si près que Mina, craignant d'être frappé par derrière, se retourna.

Il vit Pedro Garcia et le reconnut à la lueur d'un feu

de bivouac. 11 remarqua en même temps que Garcia était seul : car les soldats français, moins agiles que les Espagnols, et moins accoutumés à courir dans les rochers, étaient à plus de soixante pas des deux adversaires.

— Ah ! ah ! dit-il, c'est toi, traître ! Judas Iscariote !

— C'est toi I brigand ! cria l'autre. Prépare ton âme à paraître devant Dieu !

Tous deux étaient armés de pistolets et firent feu en même temps à six pas de distance.

Mina fut blessé ; mais le pauvre Pedro Garcia tomba sur la face, en s' écriant :

— Jésus, Marie, Joseph, ayez pitié de moi !

Alors sans attendre les soldats français qui accouraient

pour le saisir. Mina continua sa course sous une pluie de balles. De tous côtés, les Espagnols fuyaient en jetant

leurs fusils.

Je ne crus pas nécessaire de les poursuivre, et je rejoignis en toute hâte le convoi.

Aussitôt, sans perdre de temps à recevoir les remercîments et les félicitations de madame la comtesse Spada, qui m'appelait son ami, son sauveur et son frère, je fis mes préparatifs de départ.

Mais instruit par l'expérience et sachant que Mina ne tarderait pas à venir et à réparer sa défaite, je fis enclouer et jeter dans le précipice mes dix canons. Je fis placer sur les mulets tous les soldats blessés, qui étaient au nombre de cent dix-sept ; je livrai au

pillage les douze cent mille francs destinés au trésor royal ; chaque soldat en eut sa part, car il n*y avait pas d'autre moyen d'empêcher Mina de s'emparer de cet or; mais je m'abstins soigneusement d'y toucher afin que personne ne pût attribuer ma conduite à un motif intéressé ; je fis précipiter tous les fourgons du haut du chemin dans la vallée, je chargeai de vivres et de munitions les mulets qui n'étaient pas destinés au transport des blessés, et je donnai enfin l'ordre du départ.

Tout à coup j'entendis le bruit d'une querelle à Tarrière-garde.

— Commandant^ me dit un sergent, madame la comtesse Spada refuse de quitter sa calèche.

J'expliquai en peu de mots la nécessité de ce sacrifice.

— Mais, dit la belle Emilia, la route n'est-elle pas libre?

— Sans doute; mais à un quart de lieue d'ici, Mina l'a fait couper par une tranchée de six pieds de profondeur, et les hommes et les mulets auront bien de la peine à traverser. Quant aux calèches...

— Mais, monsieur, pensez , je vous prie , que ma calèche contient six robes admirables, qui viennent de Paris en droite ligne...

— Madame, il faut partir.

— Eh ! mon Dieu, je ne demande pas mieux que de partir, moi; mais je ne pars pas sans mes robes... Et mes chapeaux ? Que dirait Sa Majesté si j'étais forcée, en arrivant de...

— Madame, nous sommes pressés ; hâtez-vous !

— Mais , enfin , monsieur , qu'est-ce qu*il vous en coûte ?

— Madame, je vous laisse en tête-à-tête avec Mina. En même teitips, je tournai le dos à la calèche et je

criai d'une voix forte :

— En route !

La crainte de rester seule fit enfin lâcher prise à la belle Émilia. Elle mit pied à terre, pleura len voyant sa calèche rouler dans l'abîme, et dit enfin avec assez de résignation :

— Allons, monsieur, je vous suis.

Au reste, cette résignation n'était pas aussi héroïque que vous pourriez croire. Elle avait trouvé moyen, malgré ma défense, de charger trois mulets de cartons à chapeaux, de cachemires de l'Inde et de paquets de toute espèce.

Je fermai les yeux sur cette désobéissance , et je pressai de toutes mes forces la marche du convoi. Il me tardait d'arriver à Santa-Cruz.

Cependant la route était si étroite et si encombrée de morts, de mourants, d*armes brisées et d'objets de toute espèce que j'arrivai, une heure seulement avant le jour, au retranchement que Mina avait fait construire en tête du pont.

Heureusement, le petit détachement qui le gardait s'ienfuit aux premiers coups de fusil, et alla rejoindre Mina. Mais il fallut employer trois quarts d'heure à corn-

bler la tranchée, à jeter des pierres, des planches et des fascines, et à rétablir le passage.

Je mourais d'impatience. Mina pouvait revenir à chaque instant. Enfin, le premier mulet passa, puis tous les autres, puis les soldats, et je passai le dernier, fermant la marche.

Il était temps. J'aperçus l'âvant-garde de Mina qui s'était ralliée Qt qui commençait à reparaître sur la montagne à une demi-lieue de moi.

Nous devioris être encore, suivant le témoignage du pauvre Pedro Garcia, à deux heures de distance de Santa- Cruz. Le jour naissant trahissait notre petit nombre. Que faire ? Et comment couvrir la retraite î

A trente pas au-delà du pont la route faisait un coude et tournait brusquement sur le flanc de la montagbe. C'est là que s'engagea le convoi.

Chargé de Tatrière-garde, je ne conservai près de moi qu^une trentaine d'hommes qui devaient occuper Mina par un feu de tirailleurs, pendant que leurs camarades marcheraient au pas accéléré vers Santa-Cruz.

Je laissai en batterie cinq pièces d*artillerie que Mina

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n avait pu emmener avec lui et qui défendaient rentrée du pont. Je mis mes tirailleurs à l'abri, les uns derrière une petite auberge les autres derrière un petit bouquet d'arbres, en face de l'auberge ; je plaçai deux barils de poudre sous le tablier de la première arche du pont, et voyant que la montagne était trop escarpée pour qu'on pût trouver un autre passage et me prendre en flaac ou par derrière, j'attendis avec un calme parfait l'arrivée de l'ennemi.

Mina, honteux sans doute d'avoir été surpris, lui qui surprenait toujours ses adversaires, descendait la montagne au pas de course et comptait prendre sa revanche.

Quoiqu'il fût à pied, aussi bien que ses compagnons, je le reconnaissais parfaitement. Il avait le bras gauche en écharpe, suite de la blessure que lui avait faite quelques heures auparavant le malheureux Pedro Garcia, et tenait son sabre de la main droite.

Le ravin qui nous séparait n'avait guère que quarante pas de large ou environ, de sorte qu'on l'entendait parfaitement donner ses ordres d'une voix retentissante. Nous aurions pu causer ensemble comme deux amis.

Quand il vit sa propre artillerie prête à le foudroyer, il s'écria :

— Ah ! les damnés hérétiques ! Que Belzébuth les confonde I

Puis se tournant vers ses soldats :

— Allons, en avant ! dit-il.

A ce signal les plus avancés partirent au pas de

UN -DUEL SOUS L'EMPIRE J4l

course, espérant enlever nos canons par surprise.

Quand ils furent à trente pas du pont, je criai :

— Feu!

Deux pièces chargées à mitraille renversèrent une vingtaine d'hommes.

Les soldats de Mina reculèrent.

Il voulut en vain les ramener à la charge. Trois autres canons, qui n'avaient encore rien dit et qui paraissaient prêts à parler, calmèrent l'ardeur des plus braves.

On se borna pendant quelques instants à tirailler. Mes soldats, bien abrités, tirant sur une masse nombreuse et qui n'avait point d'abri, tuèrent ou blessèrent beaucoup d'Espagnols.

Le combat traînait en longueur^ mais je gagnais du temps, — chose essentielle pour moi, et Mina était furieux de se voir arrêté devant un tel obstacle.

Enfin, je vis qu'il allait tenter un effort décisif. Je pensai qu'il forcerait le passage et que nous n'aurions pas le temps de nous retirer. Je donnai ordre à mes soldats de partir au pas de course dans la direction de Santa-Cruz oii ils devaient retrouver leurs camarades ; puis, ayant fait établir d'avance une traînée de poudre, j'attendis au tournant de la route que les Espagnols, encouragés par notre départ, se fussent engagés sur le pont.

Us s'y précipitèrent avec des cris de joie.

Je mis alors le feu à la poudre. Aussitôt les deux barils de poudre, cachés sous le tablier du pont, éclatélî. li

â4i L'AVENTURIER •

rent à la fois ; le pont sauta en Pair avec un fracas horrible, et les rochers volant en éclats^ retombèrent en grêle sur la tète de Tavant-garde espagnole.

Cette fois, nous étions sau\ré3. Avant que Mina eût rétabli le pont qui dominait de plus de deux ceiits pieds Teau du torrent, ou qu'il eût, par un détour, rejoint le convoi, je pouvais facilement mettre ma troupe en sûreté.

Deux heures plus tard, en effet, nous nous retrouvâmes tous sains et saufs au fort de Santa- Cruz, et tout le bataillon fut d'accord qu'il me devait la vie.

— Monsieur, me dit le commandant du fort, qui était un vieil officier de la République, je vous félicite. Votre coup d'essai, si c'est là première fois que vous portez les armes, est un vrai coup de maître. Sur dix convois attaqués comine Ta été le vôtre, il n'en échappe pas deux; encore faut-il que l'escorte soit très-nombreuse et très-bien commandée.

Madame Spada>' dans l'excès de sa joie, m'embrassa sur les deux joues. Je m'y prêtai de bonne grâce.

— Ah ! dit-elle, je vous aime comme un frè'ra, cher monsieur hobert, et je vous prie de vous souvenir de moi si vous venez jamais à la cour. Ce bon Ettore sera enchanté de revoir un vieil ami.

Je ne sais si ce bon Ettore aurait été charmé de toutes les confidences qu'elle me fit le soir môme, après dîner, pendant que le commandant du fort ronflait comme un orgue dans son fauteuil.

— Pauvre Tibérius ! me dit-elle. Il est donc mort !... C'était un charmant garçon, plein d'esprit, de courage, de gaieté, un peu trop jaloux peut-être....

Et elle souriait à ce souvenir et l'honneur.

Parler d'amour, c'est faire l'amour, dit-on. Je ne sais ce que vous pensez de cette maxime ; mais je puis dire que la belle Emilia était bien séduisante, et qu'Ettore Gourait bien des dangers... Enfin le commandant s'éveilla et offrit sa chambre à madame Spada.

— Et nous, dit-il en me prenant le bras, allons voir du haut du clocher ce qui se passe dans la campagne et donnons l-alarmo aux postes du voisinage; car Mina, furieux d'avoir manqué son coup, se rabattra sans doute sur quelque autre proie. Heureusement, Santa-Cruz est tellement inaccessible sur son rocher, que les aigles seuls pourraient y pénétrer malgré moi.

Deux jours après, nous apprîmes que Mina, prévenu par ses espions de l'arrivée prochaine du général Kellermann, avait décampé et tenait la campagne du côté de Pampelune. Nous reprimes donc notre marche sur Madrid, où. nous arrivâmes le 17 sepembre.

En me quittant, Emilia me dit avec effusion :

— Monsieur, mon devoir m'appelle au palais où mon mari, le comte Ettore Spada est mayordomo-mayor de S. M. le roi d'Espagne; si jamais vous avez besoin de moi, croyez que je n'oublierai point que vous m'avez sauvé la vie et l'honneur.

Je la remerciai de son offre obligeante, et je résolus de

rester deux jours à Madrid pour prendre langue et savoir où se trouvait Mauléon.

Dès le soir même, je lus dans la Gazette de la cour la nouvelle suivante :

« Alméida, 10 septembre 1810.

c L'armée anglaise continue sa retraite vers le Pora tugal, poursuivie Tépée dans les reins par M. le maréc chai Masséna, prince d'Ëssling. On s'attend à une « prochaine bataille sous les murs de Lisbonne. La c flotte anglaise occupe l'embouchure du Tage, toute « prête à embarquer les troupes de sir Arthur Wellesley. « Ce général présomptueux aura probablement le sort < de Moore à la Corogne.

c Des rapports dignes de foi assurent que les Anglais « sont tout à fait démoralisés. Ils abandonnent sur les « routes des voitures d'artillerie, des caissons ,. des c bagages de toute espèce, et poussent devant eux des c milliers de malheureux paysans qui sont réduits à la « mendicité. Sir Arthur Wellesley fait brûler sur son « passage tous les bourgs, toutes les villes non forti- « fiées, toutes les maisons de campagne. Ce pays autre- « fois si prospère ne se relèvera pas avant un siècle. « On reconnaît bien dans ces dévastations barbares la « soif de détruire qui anime ces étemels ennemis du con- « tinent.

« On annonce que le colonel Mauléon de Parthenay,

« commandant la troisième brigade de cavalerie portu- « gaise au service de l'Angleterre, a fait hier un retour « offensif pour protéger la retraite des Anglais ; mais il a « été vigoureusement repoussé et s'est replié sur le gros « de l'armée. »

Dès lors, mon parti fut pris. Je résolus de rejoindre Masséna, dans l'espérance de me rencontrer quelque jour face à face avec Mauléon sur le champ de bataille. Ce jour-là devait être le dernier de sa vie.

Mais comment arriver jusqu'à Masséna sans dire mon nom et mon histoire à personne ? Et si je partais seul et sans uniforme, quels soupçons n'inspirais-je pas à l'armée française ?

La Providence vint à mon secours.

Dès le lendemain de mon arrivée, je reçus à mon auberge le billet suivant, accompagné d'une lettre de France.

Voici le billet :

« Le comte Ettore Spada, mayordomo-mayor de Sa « Majesté, prie monsieur le capitaine Robert de lui faire € l'honneur de venir déjeuner avec lui ce matin, au « palais.

« Le comte Spada, après déjeuner , se propose de « présenter M. le capitaine Robert à Sa Majesté le Roi « Catholique qui a daigné témoigner sa satisfaction pour « le zèle , l'intrépidité , le dévouement (ce sont les « propres termes de Sa Majesté), que le capitaine a « déployés pendant l'attaque du convoi. Sa Majesté

346 r/AVENTURIER

« serait heureuse, a-t-ejle daigné dire, d'attacher un si n bravQ officier au service de FEspagne.

<( Madame la comtesse Spada se joint à moi pour « remercier M. le capitaine Robert de lui avoir sauvé € la vie, et se fait un plaisir d'espérer que M. le capi- « taine ne refusera pas l'invitation qu'a l'honneur de « lui fairç,

« Son très-humble, très-obéissant et « très-reconnaissant serviteur, « Comte ËtTORK Spada.

« p. S. *— Madame la comtesse prend aussi la liberté « d'envoyer directement à M. le capitaine Robert la « lettre ci-jointe que le courrier de France vient d'ap- « porter et qui lui est destinée.

Le service de la poste étant en effet fort irréguUer, grâce aux guérillas, toutes les lettres de France n'arrivaient que sous escorte au palais. C'est là qu'on en faisait le triage et bientôt après la distribution.

La lettre était adressée è monsieur Robert, poste restante, à Madrid.

Je reconnus tout d'abord l'écriture de Clélie, et je tressaillis de joie.

Combien de fois ai-je relu cette lettre, ce jour là et plus tard ! Elle contenait, sans que je pusse le deviner encore, la clef de ma destinée et le secret de l'avenir*

La voici :

a Fénestrange, 6 septembre 1810.

a Mon ami, je ne sais où vous recevrez cette lettre.

< A tout hasard, je renvoie à Madrid comme vous me

ff l'avez recommandé. En quelque endroit que vous

: « soyez, ma pensée est avec vous, et ne vous quittera

« pas un instant.

- « Pénestrange est bien triste depuis votre départ. Il « semble que nous avons perdu celui qui seul nous fai^ ff sait vivre. Tibéria et moi, nous nous regardons quel- « quefois pendant une demi-heure sans rien dire. A f dîner, nous voyons votre place vide et je me sens « quelquefois envie de pleurer.

« Cette enfant m'inquiète. Elle aime la solitude, comme « vous savez; elle a parfois des pensées un peu sau- « vages dont on ne peut pas voir le fond.

« Hier, elle a disparu pendant toute Taprës-midi. Un « grand vent d'automne soufflait dans la forêt et cour- « bait les jeunes arbres jusqu'à terre; peu à peu ce vent « est devenu tempête et a déraciné quelques saules sur

le bord de la rivière. Plusieurs tuiles sont tombées du

« toit, et la charpente même du château paraissait crac quer sous le choc de l'ouragan.

« Des nuages noirs s'amoncelaient à l'horizon du côté « de Grangeneuve et faisaient craindre un orage violent. € J'ai cherché partout Tibéria; mais personne ne l'avait « vue, et cependant tout le monde, — hommes et trou-

< peaux, — était rentré au château pour chercher un « abri. "

« Enfin avec un serrement de cœur inexprimable (car c vous devinez de quelle idée funeste j'étais obsédée « malgré moi) je suis allée regarder ces rochers « effrayants qui surplombent le Thorion. C'est bien là c qu'eUe était, tranquillement assise ;*ses^. beaux cheveux « noirs flottaient, dénoués, sur ses épaules; elle con- « templait la vallée et regardait au-dessous d'elle cet « effrayant précipice au fond duquel coule la rivière « toute blanchissante d'écume.

« De temps en temps elle relevait la tète ; elle aspi-

< rait la tempête avec délices comme un cheval cosaque « qui sent le parfum sauvage des steppes. A côté d'elle « était un livre ouvert.

€ J'ai regardé le livre. C'était Ossian.

« — Que fais-tu là, mon enfant? ai-je dit. La pluie « va venir. Il faut rentrer.

« Elle m'a regardée avec étonnement et m'a dit :

« — Oh ! maman, laisse-moi respirer un peu. L'on c est si bien ici.

« — A quoi pensais-tu ?

« — A rien, maman; mais fêtais si heureuse !

« — Heureuse de quoi ?

« — Oh ! maman, il me semble que j'avais des ailes. « Il me semble que je ne tiens plus à la terre et que je « vais m'envoler dans l'éther.. . Oh ! je voudrais être un « homme pour courir à mon gré...

« — Et où voudrais-tu aller ?

« — A travers le monde, comme notre ami Robert, « qui a fait le tour de TEurope et de l'Asie.

« Mon ami, nous avons eu tort, vous et moi, d'en- « courager les idées romanesques de cette enfant. Elle « ne rêve qu'aventures terribles et touchantes ; elle lit « ou plutôt elle dévore les livres de voyages, les « romans de chevalerie, et même les romans d'amour... « Si nous ne vivions ici dans une solitude profonde, je « craindrais que cette imagination exaltée ne lui pré- « parât bientôt quelque désillusion profonde et qu'elle «ne crût trouver dans le voisinage quelque émule de « Renaud ou de Trancrède; heureusement notre plus « proche voisin, le seul que nous voyons quelquefois» « est un jeune notaire tellement enseveli dans ses « paperasses et préoccupé du soin de faire des contrats «de vente, des testaments et des liquidations, que « Tibéria lui a ri au nez, l'autre soir, au sortir de la « messe, en apprenant de lui-même qu'il avait écrit « huit cents actes dans l'année.

« Le pauvre garçon, indigné, nous a fait un grand « salut et a pris la fuite sans ajouter un seul mot.

« J'ai grondé Tibéria pour son impolitesse.

« — C'est vrai, maman, m'a-t-elle dit en s'excu- « sant, c'est vrai, j'ai eu tort; mais il m^ennuyait tant !... « Quelle différence de lui à...

€ Ici elle s'est arrêtée.

« — A qui donc ?

(( Elle a rougi un peu et m'a répondu :

c — A notre ami Robert, par exemple.

« Comme elle sait le pouvoir que votre nom a sur c moi, elle le prononce vingt fois par jour.

« — Robert aime ceci, Robert n'aime pas cela...

« Vos voyages et vos aventures ont fait de vous à ses c yeux un personnage singulier, héroïque et presque « fabuleux. Elle n'est pas éloignée de croire que vous < maniez le sabre comme Roland maniait Durandal, et c que vous êtes allé dans le pays des Maures et des Sar- « rasins pour délivrer quelque belle et tendre princesse c retenue dans une tour par le sultan de Mésopotamie.

« Vous ne sauriez croire quel merveilleux effet vos « récits ont produit sur elle. Elle a voulu, dès le jour « de votre départ, étudier la géographie de l'Europe « et de l'Asie jusque dans les plus minces détails.

« Elle m'a montré du doigt sur la carte Lahore et « Cachemire.

« — C'est là, disait-elle, que Robert a rencontré Ren- « djit-Sing.

« Elle vous suivait du doigt à travers les monts Hima- « laya et dans la Tartarie indépendante. Grâce à vous.

« noud savons maintenant où se trouvent Kbiva et « Bokh(H*a ; nous avons suivi les bords de la mer Cas- « pienne et de la mer Noire ; nous avons voyagé avec tf vous en Perse et en A^e Mineure.

c Enfin, nous sommes devenues l'une et Fautre si « passionées pour la géographie et pour les voyages, <i que je viens d'écrire à l'instant même à un libraire « de Paris pour qu'il m'envoie les Relations du moine « Rubruquis> de Piancarpin et de Marco Polo, et la Des- (i cription de Korakorum.

^ il n'est pas nécessaire de dire que nous savons sur « le bout du doigt la géographie de l'Espagne et tous «c les chemins par où Ton va de Bayonne à Madrid.

« Cela fait diversion à notre tristesse. Si vous saviez « mon ami, combien vous êtes aimé de votre Cléiie, et <c combien elle se réjouit de voir Tafifection que Tibéria et vous témoigne I Je suis vraiment trop heureuse que les « deux êtres que j'aime le plus sur la terre ne soient pas « étrangers l'un à l'autre; car vous l'aimerez, n'est-ce « pas, cette chère fille ? Tibéria n'est encore qu'une en- « fant, mais ses sentiments sont déjà aussi tendres et ff ausâi profonds que ceux d'une femme. Elle vous aime « et vous respecte comme l'ami de notre cher, de notre « regretté Tibérius ; elle ne vous sépare pas, dans ea « pensée, de ce père qu'elle n'a jamais vu, dont elle ne a connaît pas la fin tragique; elle attend votre retour « avec impatience; il vengera mon père, dit-elle tou- « jours.

€ Laissons-lui son erreur. A quoi servirait de lui dire « la douloureuse vérité et d'afQiger par le récit de nos « malheurs son âme innocente et pure ?

« Mon ami, je vous demande pardon ; je rouvre mal- < gré moi notre commune blessure. Je voulais vous « réjouir par le spectacle de noire bonheur à venir, et « je sens malgré moi s'agiter les douleurs du passé.

« Pardonnez-moi; ce qui me rend aujourd'hui si « mélancolique, c'est la pluie qui fouette les vitres et le c vent qui siffle dans les corridors du château. Pour « égayer un peu cette sombre journée, je viens de faire « allumer du feu dans la grande salie, et je vous écris « du coin de la cheminée.

<K Hbéria, qui est assise en face de moi et qui lit AtaUiy « s'interrompt de temps en temps pour regarder par la « fenêtre si la pluie va bientôt cesser. Elle s'impatiente « un peu.

«f — Quelle pluie I disait-elle tout à l'heure. Robert ff doit être bien mouillé...

« — Puis, sautant d'une idée à une autre avec la mo- € bilité de son âge :

« — Maman, a-t-elle dit, est-ce qu'il viendra bientôt ?

€ — Qui?

« — Notre ami Robert.

« — Oui , bientôt ; mais , auparavant , il faut qu'il obtienne sa grâce, car il est condamné à mort.

€ — Depuis quand ?

« — Depuis quinze ans.

« — Est-ce qu'il avait commis quelque crime?

(( J'ai gardé le silence, ne sachant que répondre.

« — Il avait conspiré peut-être ?

« — Oui, c'est cela môme, ai-je dit avec empressement,

oc — Oh ! maman, je ne croirai jamais que Robert ait « pu commettre un crime... Il est si noble, si bon, si € brave I... Quand il vous regarde, on a tout de suite « confiance. Te rappelles-tu le premier jour où je Tai « vu? J'avais trois ans et demi ; Catherine, pour m'em- « pêcher d'aller de son côté, me dit qu'il y avait là « un Italien avec une barbe noire et un air terrible, et « que cet Italien dévorait les petits enfants... Naturelle- « ment, j'étais curieuse de le voir, et je m'approchai^ « avec des palpitations de cœur. Mais quand je Taperçus, (t je sautai à son cou ; je devinai tout de suite que c'était < un ami... Te souviens- tu comme je fus étonnée quand « je lui arrachai sa fausse barbe ?

« Et de souvenir en souvenir, nous avons parlé de a vous pendant plus d'une heure. Enfin je viens de « reprendre ma lettre.

« Mon ami, ma vie tout entière vous appartient désor- « mais. Quand vous reviendrez, rien, excepté la mort, « ne pourra plus nous séparer.

« Pour hâter l'heureux jour de notre réunion, aussitôt « que Tibéria sera rentrée dans son couvent, c'est-à- « dire vers le !•' octobre, je partirai pour Bayonne. C'est a là q|ie je veux vous attendre. Si l'on ne vous accorde

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