‹ L'aventurierChapitre 9 sur 16 · II · texte numérisé non relu

II

tlO L'AVENTURIER

celèrent; je vis qu'il aurait voulu me dévorer. Mais il garda le silence.

— Tu es l'espion de Mina !

— Croyez ce que vous voudrez.

)St il prit un air dédaigneux.

— Sais-tu que je vais te faire fualler ?

— Faites.

Je ne voulais, bien entendu, que le mettre hors d'état de nuire, et surtout Tintimider pour en tirer quelques renseignements, mais cet entêté ne voulut rien dire.

Sur ces entrefaites, Bardache arriva, regarda mon prisonnier, et dit :

— Il faut pendre ce coquin.

— Voyons, dit le Navarrais, avec un sang-froid qui me parut tout à la fois plaisant et admirable, serai-je fusillé ? serai-je pendu ? Car vous n'êtes pas du même avis, messieurs.

— Je crois, répliqua Bardache en colère, que ce brigand se moque de nous. Çà, une bonne corde ! Et qu'on le pende !

— Quel est mon crime ? dema nda Pernambuco.

— Que de raisonnements ! s'écria Bardache impatienté.

— C'est un espion de Mina, je n'en doute pas, dis-je alors.

Et je racontai à Bardache ce que j'avais entendu, en ajoutant ;

— Il suffit de le garder prisonnier à Irun ou de l' envoyer en France.

Sur ces entrefaites, le colonel de Trouville arriva, et s' étant fait rendre compte de l'incident :

— Choisis, dit-il à l'Espagnol : de nous servir de guide demain matin ou d'être pendu ce soir.

Naturellement, l'Espagnol opta pour le premier parti.

— Fameux guide ! dit Bardache en grommelant.

— Commandant, interrompit Trouville, vous vous rendrez pendant huit jours aux arrêts en arrivant à Madrid... Faites garder cet homme à vue; s'il essaye de trahir, il sera fusillé sans délai.

Le lendemain, le convoi repartit, suivi, outre sa première escorte,, de trois compagnies de soldats Westphalieils nos alliés, qui prenaient comme nous la route de Madrid, Ceux-là furent mis à Tavant-garde.

Vers le milieu du troisième jour, pendant que le convoi s'avançait avec une lenteur majestueuse dans un chemin étroit et tortueux, creusé sur le flanc de la montagne, et que M. le colonel de Trouville causait gaiement avec madame la comtesse Ettore Spada dans Tintérieur de la calèche, on entendit tout à coup des cris d'alarme et quelques coups de fusil.

-^ Voici Mina ! dit Bardache.

21t L'AVENTURIER

Au même instant un effroyable désordre se répandit tout le long de la colonne. Les soldats westphaliens, nos alliés, qui formaient Tavant-garde, surpris par cette attaque imprévue, se rejetèrent sur le œntre, c'efet-àdire sur le convoi lui-même, .et voulurent traverser la foule compacte pour chercher un asile à l'arrière-garde. Ils entraînèrent avec eux le peloton français qui était chargé d'éclairer la route. Quelques femmes, qui avaient suivi le détachement, poussèrent des cris affreux. Les muletiers et les mulets, se poussant et se culbutant pour échapper à un ennemi invisible, une dizaine d*hommes et d'animaux furent précipités dans Tablme qui était à notre gauche, et au fond duquel grondait un torrent profond et rapide. Enfin, de ma vie je ne m'étais trouvé à pareille fête.

Bardache se tourna vers moi et me dit :

— Vous avez du sang-froid, restez ici. Ralliez-moi tous ces braillards qui crient et qui ont plus de peur que de mal. Je vais à Tavant-garde voir ce que c'est. Faites •

avertir M. le marquis, et, en attendant quil arrive, prenez le commandement. '

Il me quitta et courut ^ri avant, , piquant ayec son sabre les fuyards pour les ramener à Tennemi.

Une vingtaine d'hommes se rallièrent autour de lui. Le noyau grossissant toujours, il leur fit mettre la baïonnette au bout du fusil et jura en invoquant, suivant son habitude, le saint nom de Dieu qu'il ferait tirer sur ceux qui fuyaient aussi bien que sur les Espagnols.

Cette menace fit tourner visage à la plupart; mais un capitaine westphalien, qui ne paraissait pas pressé de donner sa vie pour la cause de Joseph ou de Ferdinand, essaya de passer outre et de chercher asile à l'arrièregarde. Bardache, indigné, lui porta un tel coup de pointe dans le ventre que le malheureux Allemand tomba en arrière, les bras étendus et râlant à faire pitié.

— Et maintenant, cria le chef de bataillon, en avant î

Français et Westphaliens le suivirent au pas de course, et comme le chemin faisait de nombreux détours et semblait un lacet jeté autour de la montagne, je les perdis de vue pour un moment.

Au reste, j'étais trop occupé moi-même pour regarder longtemps ce que faisait le voisin.

Muletiers et mulets se pelotonnaient sans ordre les uns contre lés autres et n^avaient ni le courage d'avancer, ni la force de fuir. Un nuage de poussière, soulevé par les pieds des hommes et des animaux,

empêchait de rien distinguer dans le convoi à une distance de dix pas.

Ne pouvant me faire voir, j'essayai de me faire entendre, et je criai d'une voix retentissante :

— C'est une fausse alerte I Camarades, à vos rangs ! Puis, donnant Texemple, et frappant à coups de plat

de sabre mulets et muletiers, je les forçai de reprendre la file.

Par bonheur, le bruit des coups de fusil avait cessé, de sorte qu'on se rassura aussi facilement qu'on s'était effrayé, et qu'on se remit en marche après un retard de dix minutes:

Au même instant, le colonel parut. Il était à cheval, en grand uniforme, paré de cinq ou six croix, frisé comme un petit chien de la Havane et répandant autour de lui l'odeur du musc et de la vanille.

— Qu'est-ce donc? demanda-t-il sévèrement. D'où vient tout ce tapage ? Oi!i est Bardache ?

— Colonel, lui dis-je, le commandant est parti en éclaireur avec l'avant-garde.

En même temps, nous entendîmes distinctement le grondement du canon, et* le pétillement de la fusillade.

— Ah I ah I c'est donc sérieux ! dit Trouville ; il faut voir si cette canaille osera venir devant nous.

Et se tournant pour donner un ordre à un détachement de deux cents hommes de quitter l'arrière-garde et de le suivre, il aperçut José Pernambuco, mon pri-

sonnier d'Irun^ dont les yeux étincelaient d'une joie sanguinaire.

— Coquin ! dit-il, tu ne jouiras pas de ta perfidie.

D tira de la fonte de sa salle un pistolet, Tarma, et fit feu sur le Navarrais.

Heureusement (car ce meurtre était injustifiable puisque Pemambuco n'était pas un traître, mais un ennemi), TEspagno], dont les pieds et les mains étaient libres, échappa aux deux soldats chargés de le garder, escalada avec la rapidité de l'éclair le talus escarpé de la route, se glissa dans les buissons comme un chat sauvage et s'enfuit sous une pluie de balles.

Pour ma part j'en fus bien aise, car le courage 4© Pemambuco et son sang-froid intrépide m'avaient vivement intéressé.

Cependant le bruit du canon redoublait.

— Il paraît, dit Trouville^ que nous aurons une vraie bataille à livrer, fiardache s'est lancé en avant comme un étourdi. Il faut le dégager.

Mais une voix suppliante sortit de la calèche de madame la comtesse Ëttore Spada. -

— Où courez-vous , monsieur le marquis ? Nous sommes tous perdus ! Restez ici, monsieur le marquis, si vous nous quittez, tout est perdu.

— r Ma belle Emilia, répliqua Trouville à demi-voix, calmez-vous. Rien n'est perdu. Calmez-vous, je vous en conjure... Je vais vous ramener Mina dans un quart d'heure, pieds et poings liés.

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Et me prenant à part :

— Mon cher Robert, dit-il, veillez sur cette pauvre femme qui va se trouver mal. Je vais soutenir Bardache.

A ces mots, il partit au trot, suivi de son détachement, traversa la foule compacte, pendant que ses soldats, grimpant à Taide des saillies du rocher le long de la montagne, allaient le rejoindre en tête du convoi.

Il était temps, car la fusillade et la canonnade redoublaient de fureur, et je vis de loin reparaître les soldats de Tavant-garde, diminués de moitié, harassés, couverts de sang et sans chef.

Le colonel leur barra le passage, et s'adressant à un sous-lieutenant :

— Où est le commandant Bardache ? demanda-t-il. — 11 vient d'être tué d'une balle au front.

Celte sombre nouvelle rembrunit le visage du colonel.

— Oii Ta-t-on tué ?

— A l'attaque du retranchement.

— Les Espagnols sont retranchés ?

— Oui, ils ont coupé le chemin par une tranchée profonde, planté des chevaux de frise, placé six pièces de canon derrière ce retranchement, et couvert toute la montagne de tirailleurs.

— Combien sont ils ?

— Cinq ou six mille, commandés /par Mina.

— Toujours Mina I s'écria le colonel. On ne voit que lui dans ce chien de pays.

Et après un instant de réflexion :

UiN DUEL SOUS L'EMPIRE tl7

• - Bah ! dit-jl, vous vous y serez mal pris. Vous aurez fait quelque sottise. Allons reconnaître la place. Nous ne pouvons demeurer l'arme au bras en face de cette canaille sans essayer de forcer le passage.

Le sous-lieutenant, jeune homme imberbe qui venait (i3 quitter l'École militaire de Fontainebleau, et qui ne demandait qu*à faire ses preuves, s'inclina devant son chef d'un air de déférence et se tint prêt à le suivre.

Ils s'avancèrent donc tous deux sans précaution jusqu'à deux cents pas du retranchement ennemi ; mais là ils furent salués d'une grêle de balles par les tirailleurs espagnols et revinrent promptement sur leurs pas.

Jusqu'alors, le beau colonel n'avait point pajru se soucier beaucoup de mes conseils ; mais il commençait à voir le danger de notre situation et à sentir qu'il était responsable de la vie de sept ou huit cents hommes. Il s'adressa donc à moi et dit :

— Qu'en pensez-vous, Robert ? Faut-il forcer le passage ou faire une retraite prudente et revenir dans quelquesjours avec des renforts ? Kellermann, averti, partira sans doute de Burgos pour attaquer Mina par derrière et dégager le convoi.

— Oui, dit un officier, mais qui se chargera d'avertir Kellermann ?

— Et, en attendant, reprit un autre à demi-voix, nous serons tous dans la poêle à frire.

— Voyons, qu'en pensez-vous, Robert ? répéta le colonel impatienté.

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