II
« pas votre grâce, j'irai vous rejoindre en Espagne ou a en Italie, et noua vivrons en paix, loin des curieux, ff des indiscrets et des jaloux.
« Sinon , nous rentrerons ensemble au château de c Fénestrange, où Tibéria viendra nous rejoindre Tan- « née prochaine, car elle n'a plus que dix mois à demeuf rer au couvent.
< C'est là, mon ami, que nous jouirons d'un bonheur a d'autant plus doux que nous l'aurons plus chèrement « acheté J'ose à peine croire qu'aucun obstacle nouveau « ne se dresse entre nous.
« AdieU) cher et bien-aimé Robert. A bientôt. Mon « cœur est avec vous.
« Clélie di F^nbstrangk. v
A cette lettre était joint un court billet de Tibéria :
« Cher monsieur Robert,
« On vous aime encore quoique vous ne m'aimiez u guère ; on pense à vous tout le jour ; (m apprend la a géographie pour suivre vos exploits sur la carte ; on d sait que Lahore est dans le Pendjab» et Burgos en Cas* a lille ; on sait que Madrid est à trois cents lisues au « sud de Paris ; on sait que les Anglais sont de grands tt hérétiques roux, qui tirent des coups de fusil sur les « honnêtes gens ; on sait que les Espagnols sont aussi « irès-méchantB et l'on vous engage à vous défier de
« leurs poignards ; on vous prie d*ètre bien prudent et de a les tenir à distance ; on fait des vœux pour que vous « mettiez à mort ce scélérat de Partbenay, Tassassin de « papa ; on vous regrette beaucoup ; on se promène tous 9 les jours dans la forêt avec le grand lévrier d'Ecosse a qui vous suivait partout. Ce pauvre Diomède sent que c vous êtes parti, et il en est tout trisie ; il pleurerait, ff s'il osait... Oui, monsieur, Diomède et moi^ nous vous « regrettons beaucoup. Cette nuit il a hurlé et aboyé à <K la lune, signe certain qu'il vous aime et qu'il gémit de (( votre absence... Je l'ai embrassé à cause de cela...
c Enfin, et pour conclure on vous embrasse, vous « aussi, de tout son cœur et Ton prie Dieu pour votre « prochain retour.
« TiBKRtÂ, »
Après avoir baisé mille fois la lettre de Clélie et le post-scriptum de Tibéria, je m'habillai en toute hâte pour déjeuner chez Son Excellence le comte Ettore Spada, mayordomo-mayor de Sa Majesté le roi de toutes les Espagnes, car la protection de Son Excellence n'était pas k dédaigner dans la situation dangereuse où je m« trouvais engagé:
En arrivant au palais je fus reçu avec toute l'étiquette espagnole par les valets de Son Excellence , et j'aurais peut-être été fort embarrassé de tant d'honneur si madame Spada n'était venue elle-même audevant de moi et ne m'avait fait un accueil tout à fait cordial.
Émilia n'était presque pas changée, en vérité. Grâce à Dieu,^ son caractère n'était pas de ceux qu'altèrent ou qu'aigrissent les chagrins de la vie. Tout glissait sur elle comme l'eau sur une toile cirée.
Elle ne haïssait jamais, elle se vengeait rarement, elle jouissait du présent, elle ne se plaignait pas du passé, elle ne craignait pas l'avenir, elle était née marquise et ne se désolait pas d'être devenue comtesse; elle aiaiait à plaire à tous, et elle plaisait, elle ne voyait autour d'elle que des visages riants, elle était l'âme d'une cour où les grandes dames n'abondaient pas, oii les jolies femmes étaient rares, où le roi lui-même — excellent homme qui n'avait que le défaut de croire à sa royauté — était ravi de retrouver quelquefois l'abandon, la grâce, l'esprit, la bonhomie et la simplicité de sa chère ville de Naples ; enfin elle était heureuse et contribuait au bonheur de tous ses amis.
Parmi tant de prospérités, elle engraissait un peu trop vite; unique défaut de sa cuirasse. Sa beauté lombarde s'épanouissait comme un fleuve qui déborde par-dessus ses rives et se répand dans la campagne. En un mot, elle mûrissait.
Elle avait atteint son midi. Elle était dans tout son éclat; elle ne pouvait plus que décroître.
Je ne fis pas tout de suite ces remarques^ car Émilia ne m'en laissa pas le temps. Pendant qu'elle me parlait, j'admirais ses beaux bras nus et dignes de l'admiration d'un sculpteur, ses beaux yeux noirs remplis de bonté, et j'oserais presque dire de tendresse, et j'étais (pourquoi ne l'avouerais-je pas?) enchanté de rencontrer un visage ami en pays ennemi.
— Asseyez-vous là, cher capitaine, dit-elle en me désignant du doigt une place vide sur son canapé, asseyez-vous, Ettore va venir et sera enchanté de vous retrouver. Il avait tant de plaisir à vous voir autrefois.
Je remerciai Ettore absent du bon souvenir qu'il avait gardé de moi, et je protestai que, de mon côté... Mais elle, sans m'écouter :
— A propos, dit-elle, pendant ce long et terrible voyage, vous ne m'avez rien dit de ce qui vous amenait en Espagne... De quel pays de sauvages venez-vous donc? Cette longue barbe, ces cheveux qui flottent sur vos épaules vous donnent un peu l'air de Robinson Crusoé.
— C'est un vœu que j'ai fait.
— Un vœu! dit-elle étonnée; voilà un singulier vœu. N'auriez-vous pas mieux fait de promettre mille cierges à saint Antoine de Padoue? Mais vous avez toujours eu quelle chose de bizarre dans l'esprit. Est-ce un vœu d'amour?
Vin L'AVENTUHIER
— Non, d'est un vdBii de vengeande*
Comme elle allait pousser plus loin ses questions^ Ettore Spada fit soh entrée.
G'ëtait encore un beau gentilhohime, élégant» de fjrandes manières, Un peu affecté peut-ôtre dans sa mise et un peu trop chargé de bijoux et de breloques ; cependant il représentnit bien.
11 s'avança vers moi d'un air empressé, me serra dans ses bras comme un vieil ami et me dit :
»-» Je sais, mon cher monsieur, quelle reconnaissance j6 voUs dois. C'est votre courage qui a sauvé la vie à mori Émiliai Tout Madrid eh parle, et Sa Majesté ellemême a voulu vous erliretenir.
— ■ Sd Majesté est biôn bonne, répliquai-je à mon tour ; je n'ai fait que mon devoir en défendant madame la comtesse. Quant au convoi...
-^ Oui, oiiij je sais^ interrompit Spada; vous avez été fbrcé d'en abandonner la plus grande partie sur le chemin pour sauver le reste, ou, pour mieux dire, vous avez distribué l'argent aux soldats... Sa Majesté a daigné dire qu'il était fâcheux, sans doute, de perdre un argent sur lequel Elle avait compté, mais...
— Mon ami, dit à son tour Émilia, qui vit que je commençais à froncer le sourcil, Sa Majesté devrait être enchantée, et Elle Test certainement, et si Elle ne l'est pas, elle a tort... Monsieur le capitaine, donnez-moi la main, et allons déjeuner.
Nous mangeâmes de fort bon appétit quelques ragoûts
italiens qu*ava{t préparés Un élève du célèbre Méot, cuisinief en chef de Sa Majesté. Pendant tout le repas quatre grands diables de valets espagnols qui nous survèillâîent en apportant et remportant les plats, empêchèrent toute effusion. Mais la belle Émilia, aussi ennuyée que moi de cette surveillance, finit par les congédier, et nous commençâmes à causer à cœur ouvert.
— Ne vous occupez pas de tiioi, dit Ëttore, je vais faire la sieste.
En effet, il s*étendlt comniodéJîient sur un divan turc, et s*endortait souâ nos yeux, oU feignit de dormir.
— Mon cher ami, dit alors Émîlia, à brûle-pôurpoint et sans préparation, — qUel gt'ade ave^-Vdus dans l'armée française ?
— Aucun.
— AuduU ! dit-elle étonnée. Vous avez dotic quitté le service ?
— Je l*ai quitté depuis l'?97.
— Et qu^avez-vous fait depuis ce temps-là ?
^— ^ J'ai parcouru I^Europe et TAsie.
— Voulez-voUs qu'on vous donné de l'emploi?
— Je viens ici pour en chercher.
— En vérité ( s*écria-l-elle joyeusement. Comme cela se trouve! Pourquoi n*en avez-vous pas sollicité en France?
— Paice que je suis condamné à mort dans ma patrie.
— Vous avez conspiré, sans doute?... Tibérius me disait bien, eti effet, que vous étiez un vrai sauvage, un
BrutuSy un Cassius. . . £h bien^ mon cher ami, c'est un grand bonheur pour nous que vous soyez proscrit en France, car nous allons vous garder ici... Écoutez-moi... S. M. le roi Joseph a besoin d'hommes sûrs et dévoués..,
— Comme le comte Ettore Spada ?
— Oui, sans doute, Ettore est tout dévoué; il se ferait tuer pour le service de Sa Majesté; mais enfin Ettore est raayordomo-mayor du palais ; son devoir le retient à la cour, loin des dangers où son ardeur naturelle le pousserait si volontiers. Le roi a besoin d'Ettore... Il y a mille soins d'étiquette, bien frivoles en apparence, et d'où dépend néanmoins le salut de l'État; Ettore est unique dans ces occasions. Il connaît mieux que personne la manière de saluer, les distances, les préséances, il règle les cérémonies; il sait par cœur Dangeau... Mais ce n'est pas tout. Le roi a besoin aussi d'hommes intrépides, propres à le défendre d'un coup de main dont les guérillas le menacent tous les jours. Car, enfin, il ne faut pas s'y tromper, si le maréchal Masséna jette les Anglais à la mer, comme nous l'espérons. Sa Majesté • sera maîtresse absolue de l'Espagne et du Portugal; mais s'il est repoussé, rien n'est fini. Croiriez-vous que les guérillas viennent lever des contributions jusqu'aux portes de Madrid? Leurs receveurs sont payés beaucoup plus strictement que les nôtres. L'autre jour, El Empecinado, l'un de ces chefs de brigands, a enlevé d'un seul coup toute la recette de la province d'Avila. Et ce n'est rien que cela... nous n'osons pas nous hasarder
dans la campagne. La garde royale, composée d'Espagnols et de Français, nous fait trembler quelquefois. L'an dernier après Talavera, qui n'était pourtant pas une bataille perdue, deux ou trois ministres quittèrent la cour et le roi sans prendre congé, et n'ont pas reparu. Jugez par là du reste...
J'avais grande envie de rire en écoutant le récit des infortunes de la cour d'Espagne, mais Émilia s'en aperçut et me dit :
— Voulez-vous être colonel de la garde royale, baron, et avoir une dotation proportionnée? Je sais que Sa Majesté, à qui j'ai parlé de votre courage, serait heureuse de vous attacher à son service.
— Et je resterai à Madrid ?
— Vous suivrez en tous lieux le roi Joseph.
— Colonel, oui; mais à une condition qu'on me laissera servir dans l'armée de Portugal. C'est un vœu que j'ai fait.
— Ah ! dit Émilia en me regardant d'un air auquel peu de gens auraient eu le courage de résister, je croyais que vous ne refuseriez pas cette faveur à d'anciens amis...
A ce moment, Ettore ouvrit un œil, puis l'autre, étendit les bras, bâilla longuemfent, se mit sur son séant et dit :
— Mon cher capitaine, il est quatre heures moins un quart. A quatre heures la sieste de Sa Majesté sera terminée, et j'aurai l'honneur de vous présenter.
lo.
tRt L'AVKNTURIER
Je saluai Émilia et je le suivis dans les appartemmits du roi Joseph.
Sa Majesté me reçut fort gracieusement.
Le frère aine de Napoléon était un homme de qua* rante-deux ou quarante**trois ans, de taille moyenne, de figure agréable et douce, que le hasard avait fait roi, et qui aurait fait son métier avec autant de succès que tous ses confrères s'il avait eu le bonheur d'èlre fils ou petit* .fils de roi. Malheureusement la Providence ne le permit pas.
En ce temps-là, cependant, il venait de conquérir toute TAndalousie, excepté la seule ville de Cadix ; Mas«* séna s*avançait sur la route de Lisbonne , Suchet sur celle de Valence, et il pouvait se croire en passe de s'asseoir sur le trône de Charles-Quint.
C'était donc un vrai monarque.
— Vous êtes le capitaine Robert? demandait 4L
— Oui, sire.
-*• J'ai entendu parler de vos exploits. Vous avez battu Mina, m'a dit madame la comtesse Spada.
— J'ai fait de mon mieux, sire.
— C'est bien, c'est très-bien. J'aime à voir ce dévouement à ma personne. Il ne restera pas sans récompense,
A vrai dire, je n'avais pas soufflé mot de mon dévouement ; mais puisqu'il plaisait à Sa Majesté d'en parler, je ne crus pas devoir la contredire.
— J'ai de grands desseins sur vous, continua Joseph
et je veux vous attacher à ma personne. Dès que j'aurai fait disparaître les derniers vestiges de troubles, mon peuple me reviendra. Ce bon peuple est égaré, je le sais, par quelques factieux que soudoie For de TAngleterre;mais la masse est honnête; avant trois mois je serai maître de Lisbonne et de Cadix. Pour les deux Amériques, ce n'est qu'une question de temps; et alors je pourrai faire la fortune de tous mes fidèles serviteurs... Il s'arrêta un instant pour voir quel effet produisait sur moi cette brillante perspective ; puis , comme je ne bronchais pas, il reprit :
— La paix du monde est à Lisbonne. Mon auguste frère Napoléon P'* VA promis. Aussitôt que les Anglais auront repris la mer et seront confinés dans leur île, l'Empereur leur accordera la paix et les mettra pour toujours dans l'impossibilité de nuire au continent. .
J'avais sans doute l'air un peu distrait, car il sentit la nécessité de frapper un grand coup, et me dit :
— « Capitaine Robert... car vous étiez capitaine au temps de la République, m'a dit M. le comte 8pada ?
Je fis un signe d'assentiment.
**^ Capitaine Robert, reprit le roi, je vous fais colonel dans ma garde royale, comte de Barbastro , et je vous assigne une pension de trois mille ducats sur ma cassette particulière.
— Sire, répliquai-je aussitôt, je suis vraiment touché des bontés de Votre Majesté que je n'ai pas encore suf • samment méritées, mais.».
Joseph fronça le sourcil et parut indigné d'entendre ce dernier mot auquel il ne s'attendait guère.
— Mais ?
— Mais, sire, je ne puis accepter.
En effet, j'aurais été forcé d'abandonner ma vengeance et Mauléon.
— Vous refusez ?
— Sire...
— Craignez-vous de changer de patrie ?
— Sire, je suis proscrit en France.
— Raison de plus. Je vous garderai près de moi. Quel crime avez-vous donc commis ?
— Aucun, sire... Un duel malheureux avec un officier d'un grade supérieur au mien!..
Je ne mentais pas, mais je ne jugeai pas nécessaire de lui dire toute la vérité.
Cependant j'eus le courage de lui faire confidence de mon véritable nom, et, à quelques circonstances près, de mon histoire. Il parut touché de ma confiance, car il était bon homme au fond , n'ayant pas toujours été roi; et quoiqu'un peu blessé de mon refus d'entrer à son service personnel, il m'offrit lui même de demander ma grâce à Napoléon.
— Mais , ajouta-t-il , vous savez par quels services il faudra mériter cette faveur L'empereur pardonne beaucoup à ceux qui le servent bien. Allez donc en Portugal, portez cette dépêche li Masséna, qui me demande des renforts que Soult peut seul envoyer, et qu'il n'enverra
pas. Dites au prince d'Essling le véritable état des choses. Il ne doit compter que sur lui-même.
Je passe les termes de la dépêche et les recommandations détaillées dont je fus chargé pour Masséna.
— Vous partirez ce soir» ajouta-t-il. Le maréchal Jourdan vous fournira une escorte.
— Sire, je n'ai pas besoin d'escorte.
— Vous savez que tous les courriers sont arrêtés et égorgés !
— Je le sais.
— Et vous voulez partir seul ?
— Oui, sire. En pays ennemi, il faut avoir dix mille hommes sous ses ordres, ou passer seul.
— Je vois, dit-il, monsieur de Fénestrange (car j'avais dit mon véritable nom), je vois que madame la comtesse Spada ne m'avait pas trompé. Vous êtes un brave... Au moins ne refuserez-vous pas une somme de mille ducats pour former votre équipage et entrer en campagne.
J'acceptai volontiers, mais le Trésor espagnol était tellement à sec que le ministre des finances eut grand'peine à me faire donner vingt ducats, de sorte que je retirai peu de profit du don gracieux de Sa Majesté. A la vérité, toute l'armée en ce temps-là vivait sur l'ennemi, et je me promis bien, recevant une si maigre solde, de suivre l'exemple de mes camarades.
Pour comble, Joseph me donna, sur ma demande, le brevet de colonel au service d'Espagne, et écrivit luimême une IçMre de recommandation très-pressante au
maréchal Masséna pour le prier de me donner de Fem* ploi dans son armée.
Si vous me demandez comment j*avais mérité tant de faveurs» je vous répondrai que j'avais eu le bonheur de plaire à madame la comtesse Spada, qui jouissait ellemême d'un grand crédit auprès de Sa Majesté.
De tout temps les dames ont eu dans les mains le cœur des rois et des califes.
J'allai prendre congé de la belle Émilia, et je vis bien qu'elle était fâchée de mon départ. Mais elle était femme k se consoler vite.
Elle reçut mes remerciments avec beaucoup de grâce, m'invitant à revenir la voir à Madrid.
Ëttore ne fut pas tout à fait aussi cordial. Je le soupçonne même d'avoir vu mon départ avec plaisir. Je lui pardonne. Il connaissait sans doute par expérience la fragilité d'Émilia.
Je partis de Madrid le soir même. J'allais enfln retrouver Mauléon, et j'espérais bien qu'il ne m'échapperait pas cette fois.
Mon projet n'était pas de traverser de vive force la Vieille Castjlle et TEstramadure pour rejoindre en Portugal l'armée de Masséna. Marcher le sabre nu et le pistolet au poing au milieu des bandes de guérillas qui couraient dans la campagne et qui interceptaient toutes les communications aurait été une tentative insensée, digne tout au plus d'Amadis de Gaule, de Tinvincible Esplandian, ou du fameux don Quichotte de la Manche. 11 était trop clair qu'après un voyage de cinq ou six lieues je serais tombé entre les mains d'El Empecinado, d*El Pastor, d'El Medico, d'El Cura, ou de quelque autre chef de bande, et qu'on m'aurait fusillé sur place*
J'employai donc la ruse.
Dans l'escorte, qui avait ramené le convoi de Bayonne à Madrid, j'avais remarqué un soldat, nommé Carbon , dont le sang-froid et l'intelligence m'avaient rendu de grands services pendant la lutte que nous soutenions contre Mina.
J'allai le chercher à la caserne avec l'autorisation de ses chefs et je lui demandai s'il voulait me suivre.
— Très-volontiers, colonel, dit-U (car, grâce au brevet de Joseph, j'avais déjà ce titre dans l'armée espagnole).
— Jusqu'en Portugal?
— Au diable si vous voulez. Vbicumque voles.
Je le regardai en riant.
— Où donc as-tu appris le latin ?
— J'avais étudié pour être prêtre. La conscription est venue. J'ai jeté le froc aux orties, et me voilà.
— Et pourquoi n'as-tu pas obtenu d'avancement?
— Me faites-vous cette question comme chef, colonel, ou comme ami? '
— Comme ami, puisque nous allons vivre côte à côte pendant trois semaines, et peut-être trois mois,
— Et vous ne me rappellerez jamais ce que je vais vous dire?
— Jamais.
— Eh bien, j'ai voulu faire le savant, j'ai récité du latin à mes chefs, qui ne savaient pas très-bien le français; on m'a mis à la salle de police ; j'ai résisté. On m'a mis au cachot. J'ai fait, pour me distraire, des chansons qui amusent tout le régiment, excepté le capitaine, le lieutenant, et le sous-lieutenant et les sergents de ma compagnie. Toutes les corvées ont été mises sur mon dos; je suis devenu féroce, presque enragé, et si l'Empereur, qui fait grande consommation de conscrits, n'avait pas recommandé de nous ménager, on m'aurait peutêtre fusillé. Au moins, on me donne toutes les commissions périlleuses, dans l'espérance que j'y laisserai ma
peau; mais elle est si dure aujourd'hui et si tannée par cinq ans de guerre en Allemagne, en Pologne et en Castille, que les balles n'entrent plus et que les baïonnettes s'émousseraient, je crois, à vouloir la percer.
— Et tu ne crains pas de venir avec moi?
— Oh! vous, colonel, c'est différent. Je vous ai vu travailler le jour oii nous avons rencontré Mina, et vous expédiez la besogne lestement et proprement. C'est plaisir d'être avec vous. On sait qu'on ne passera pas sa vie à fourbir et astiquer.
— Tu connais la route de Portugal?
— Comme si je l'avais faite, colonel. D'ailleurs, les Espagnols nous l'indiqueront eux-mêmes. Qui a langue peut aller à Rome.
— Voici, lui dis-je, ce que j'attendfe de toi. Au premier mot que je prononcerai, l'on me reconnaîtra pour Français. Toi, au contraire, tu parles l'espagnol comme un Castillan. Tu vas donc acheter deux frocs de moines, l'un pour toi, l'autre pour moi, deux rosaires et deux mules. Si quelqu'un nous interroge, tu répondras et tu termineras ta réponse par quelques mots latins, auxquels j'ajouterai : Amen, Par précaution, nous aurons chacun une paire de pistolets et un long poignard cachés sous nos robes. Si quelqu'un veut nous fouiller, il est mort.
— Bravo ! colonel! voilà parler! dit Carbon.
A six heures du soir, nos préparatifs étaient faits, et nous prenions, déguisés en moines, et montés sur de bonnes mules, la route du Portugal.
270 L'AVENttlUlEll
Grâce h la clarté des étoile^, notre première étape se fli sans accident. Une plaine immense et sombre 8*dténdait à perte de vue devant nous. Point d'arbres, poiftt àe collines, rien que le désert.
Vers dix heures, nous arrivâmes à l'entrée d'un gros bourg. Nos mules, lassées de trotter, ne demandaient que le repos ; et nous-mêmes, quoique fort pressée (moi du moins) de rejoindre Tarmée de Portugal, nous sentions qu*une trop grande précipitation pourrait exciter là défiance des habitants du pays. Nous allâmes donc tout droit, suivant T usage des moines, dans la meilleure auberge, demandant un gtte pour nos mules et pour nous.
L'hôte, qui dormait dans son lit, se leva en se frottant les yeux, ouvrit la fenêtre et nous cria de passer notre chemin.
— Que la paU[ de Dieu soit àved vous 1 dit Carbon en bon espagnol. Pax Del vobiscum ! mon frère.
A quoi j'ajoutai pour opiner du bonnet, suivant nos conventions :
— Amen,
En entendant ce latin, Thôte ouvrit la porte et s'excusa de nous avoir fait attendre.
— Mais, dit-il, eh ce temps malheureux les chiens de Français nous causent des inquiétudes perpétuelles. On ne sait plus où se cacher. Ils prennent tout, et souvent ils mettent encore le feu à la maison. Demandez au pauvre Felipe, le pharmacien, ce qu'ils ont fait de ses deux filles... Les malheureuses, aujourd'hui^ courent la cam-
pagne à la suite de céS brigands... Mais Felipe fe'est bien vengé. 11 y a huit joufô, ttoïÉ soldats àllertiands, au ^eN vice de France, sont venus couchet* daas le bourg, frelipe est allé les inviter à souper^ Il les a empoisonnés tous trois et il a jeté leurs cadavres dans la rue^ puis il s'est sauvé dans la montagne et il a rejoint la bande d'Ël Empecinado»
Tout en vantant la belle action de Felipe, notre hôte, avec l'aide de son garçon d'écurie, donnait lui-même à manger à nos mules.
Quand cette importante opération fut terminée :
— Et nous, mon brave homme, dit Carbon, qu'estce que vous nous offrez pour souper ?
— Mes révérends pères, s'écria rhôtelier, il ne me reste pas un poulet, ni un canard, ni un pigeon. Les Français ont tout dévoré. Mais je vais voir si le curé, mon voisin...
Un instant après, il revint accompagné du curé, qui nous fit de grands compliments et nous engagea fort à souper avec lui, assurant qu'il avait déjà soupe lui-même, mais que, pour nous faire plaisir, il recommencerait volontiers. Je n'ai, ajouta-t-il, que la moitié d'un lièvre rôti et les restes d'un hachis de mouton; on peut y ajouter une omelette et un poulet que je destinais à mon diner de demain.
Je voulus d'abord me défendre d'accepter l'hospitatalité de ce brave homme, mais Carboh, qUe la faim pressait, s'éfcrlâ:
— A quoi pensez-vous, don Ambrosio ? (C'est le nom que j'avais pris.) J'ai un appétit de loup.
Il fallut donc se mettre à table.
Le bon curé s'appelait Geronimo Vêlez. Il était gros et gras, frais, fleuri, et même un peu bourgeonné, — excellent homme au fond et très-hospitalier.
Dès les premières bouchées, Carbon fut pris de la
manie de parler théologie, soit qu'il voulût nous montrer son érudition, soit qu'il voulût empêcher que le curé ne remarquât mon silence forcé.
La discussison s'engagea d'abord sur le mérite comparé des saints.
— Pour moi , dit Carbon , mon patron est saint
Eugène, et je le préfère à tous les autres, d'abord parce qu'il n'y a pas dans tout le paradis un seul saint qui soit digne de dénouer les cordons de ses souliers, et ensuite parce qu'il était pape.
— Je conviens, mon révérend, répliqua le curé, que
saint Eugène était un très-grand saint...
— Je ne dis pas un très-grand saint ; je dis le plus grand de tous les saints du paradis... Curé, donnez-moi un verre de ce benicarlo.
Il but et fit claquer sa langue avec satisfaction.
— Oui, reprit le curé, un très-grand saint, mais saint Jérôme, mon patron, n'est pas à dédaigner.
— Penh ! répliqua Carbon d'un air de mépris , un simple ermite ! J'aimerais autant, pour patron, un petit
saint de campagne... Encore, si c'était un évêque, un archevêque ou un cardinal I...
— Mais, reprit Vêlez avec chaleur, il ne faut pas toujours mesurer le mérite à la dignité. Tel petit curé qu'on méprise est peut-être aussi grand devant Dieu que Sa Grandeur monseigneur l'archevêque de Tolède.
— Assurément, mon cher curé, dit Carbon, dont j venais de toucher le genou pour l'avertir de ne pas s'engager dans une querelle théologique ou autre; assurément ! vous avez raison, et comme dit l'Ecriture sainte :
« Deponet potentes desede^atqueexaltabithumiles. » N'est-ce pas, don Ambrosio ?
— Amen.
Ma voix caverneuse et ma brève réponse étonnèrent un peu le curé; mais comme je mangeais fort et ferme, il ne conçut aucun soupçon.
Cependant il voulut sonder ses hôtes et connaître leur opinion politique.
— D'où venez-vous ? demanda-t-il.
— De Madrid.
— A-t-on des nouvelles de Soult ou de Masséna ?
— Non.
— Ah ! les brigands d'exconmiuniés ! Je voudrais qu'on leur coupât la tête, à eux et à tous les Français, pour les punir des sacrilèges qu'ils ont commis. Croiriez-vous qu'ils ont emporté mon saint ciboire en or et une petite statue de Vierge, en argent, qui faisait l'ornement de mon église ? Les deux meilleurs tableaux du
âU L'AVENTURIER
couvent des Franciscains ont été emballés dans les fourgons du général***. Ma servante, — pauvre fiUe assez jolie, qui ne faisait de mal à personne...
Ici j'interrompis le curé. Ses plaintes qui n'étaient que trop fondées commençaient à me peser. Ne pouvant ni empêcher ni réparer le mal que d'autres avaient déjà fait, je ne voulais pas entendre accuser mes compatriotes.
Je poussai donc un grand soupir et je remuai activement les grains de mon. rosaire en récitant trois ou quatre bribes des litanies latines de la sainte Vierge, que j'avais apprises dans mon enfance : Turris Davidica^ fœderis arca^ turris aurea^ turris eburneay refugium peecatorum.
A quoi Carbon, déjà très-écbauffé par le benicarlo, répondait d'un air paterne :
— Ora pro nobis.
Le curé Vêlez ^ qui lui tenait tète par complaisance, finit aussi par s'échauffer ; il parla de son patriotisme, de sa haine contre les Français, du mépris qu'il faisait de Joseph le Borgne (on avait persuadé aux paysans que le frère de Napoléon n'avait qu'un œil) et de tous les josephinos; enQn, il nous fit une confidence.
— Si vous promette» de n'en rien répéter, dit-il en baissant la voix, je vous ferai voir quelque chose qui vous surprendra.
— Faites voir, curé^ faites voir ! dit Carbon* Vous m*avez l'air d'un homme fm et rusé.
UN DUEL 80U8 L'EMPIRE m
Le curé se leva, nous prit par la main, nous conduisit au fond du jardin, et nous montrant un terrain qui paraissait piétiné à loisir :
— Deviurtz ce qu'il y a là-dessous, dit-U,
— Je parie, dit Carbon, que c'est la porte de la cave. Vêlez secoua la tête.
— Mieux que cela, dit-il, c'est là que j'ai enterré la semaine dernière un lieutenant français, qui allait tout
seul rejoindre son corps d'armée en Portugal. Ma ser* vante et moi nous l'avons tué pendant qu'il dormait. Cest toujours un excommunié de moins. Qu'en pensezvous, fray Eugenio î
Celte question dégrisa tout à fait Carbon.
— Oui... certainement , 'dit-il, vous avez bien fait, très^bien fait, mon cher curé, quoique... d'un autre côté... Si Ton considère les circonstances... Aidez-moi donc, fray Ambrozio.
— Amen^ dis-je, comme un écho.
— Et maintenant, reprit le curé, rentrons ; car la soirée est fraîche, et buvons à la santé du roi Ferdinand VII I Que Dieu le ramène dès demain sur le trône de ses pères, et qu'il confonde l'orgueil de ce fils de Satan qui règne à Paris I
— Je n'ai plus soif, dit Carbon.
Le curé, sans insister davantage, nous conduisit dans une grande chambre, blanchie à la chaux, nous montra deux lits et nous souhaita le bonsoir.
Je fermai la porte à double tour. Nous déposâmes nos
pistolets et nos poignards sur une chaise entre les deux liiSy et nous essayâmes de dormir.
Le sommeil de cette nuit-là ne nous servit guère, je crois. La pensée de ce pauvre lieutenant assassiné ne me laissait pas un instant de repos.
Enfin, vers six heures du matin, au moment où je m'assoupissais, un grand tumulte se fit entendre dans la rue. Cinq ou ^ cents hommes armés de piques, de haches et de mauvais fusils se précipitaient vers la maison du curé en criant :
— A mort'les Français I à mort I
— Voilà qui nous regarde, dis-je à Carbon,
Mon compagnon, qui s'était ainsi couché tout habillé, se trouva debout en un clin d'œil et commençait à barricader la porte de le chambre ; mais je Ten empêchai.
— Attends*moi, un instant, lui dis-je. Je reviens. Je vais seulement chercher le curé.
A ces mots, ouvrant la porte de la chambre, je descendis au rez-de-chaussée. Le curé Velez était occupé
à délibérer avec son conseil privé, — je veux dire sa servante. Je m'arrêtai pour les écouter.
— As-tu prévenu Talcade ?
— Oui, monsieur.
— Et le corrégidor î
— Oui, monsieur. Mais tous les deux ont refusé de venir. Ce sont de vrais josephinos. L'alcade a dit : Si Ton tue ces Français, il en viendra d'autres avant trois ou quatre jours, ils vengeront ceux-là et je serai pendu. Ma foi, je ne veux pas être pendu.
— Le lâche ! interrompit Vêlez.
— Que voulez-vous attendre de bon d'un pareil homme? demanda Juanita indignée. Il a du jambon, du vin, du sucre, des olives dans son magasin et jusque dans sa cave, et il est content de vivre. Quant au corrégidor, dont la femme a de si belles robes et monte sur sa mule pour aller à l'église, comme une princesse, c'est moins que rien... Je vois bien qu'il faudra terminer l'affaire à nous seuls.
— Oui, dit le curé ; mais si ces brigands-là ont des armes, s'ils font quelque résistance ?
— Ëh bien, dit Juanita, il faut les engager d'abord à poser les armes, en leur promettant que vous les protégerez.
— Tu as raison , dit le curé ; et ensuite nous les livrerons, ces chiens d'excommuniée, ces faces d'hérétiques et de schismatiques.
— Et on leur coupera la tête, ajouta la servante.