‹ L'aventurierChapitre 12 sur 16 · II · texte numérisé non relu

II

— Et ce sera bien fait, conclut le curé.

Ce plan de campagne arrêté, il monta lentement Tescalier et se trouva tout à coup en face de moi.

Cette vue, à laquelle il ne s'attendait pas, le troubla un peu. Cependant, il me tendit la main en souriant, et me dit :

— Bonjour, fray Ambrozio. Vous avez bien passé la nuit? Voulez-vous venir prendre le chocolat avec moi ? Fray Eugénie est-il levé ?

Je le pris par le bras, je le poussai dans la chambre, et refermant la porte à double tour, je dis à ce brave homme :

— Maintenant, mon ami, causons.

Probablement ma physionomie n'avait rien de rassurant, car il pâlit et me dit d'une voix étouffée :

— Que voulez-vous î

— C'est vous, lui dis-je, qui avez ameuté tout le bourg contre noua î

— Seigneur Dieu ! s'écria Vêlez. Est-il possible. Ce n'est pas moi, cher fray Ambrozio ; c'est Juaoita qui s'est doutée de quelque chose. Elle a écouté cette nuit a la porte de votre chambre, et comme vous parliez français avec votre compagnon...

— Elle est allée nous dénoncer. Très-bien , curé ; très-bien ! Faites votre dernière prière.

— Ne m'assasainoz pas, s'écria-t-il. Ne m'assassinez pas!

J'appuyai le canon d'un pistolet sur sa poitrine, je

me tiils prêt à faire feu. Le pauvre homme s'assit tout tremblant.

Cependant, le bruit et les cris redoublaient au dehors*

— Mort aux Français ! mort aux excommuniés 1

Les plus hardis entrèrent dans la maison et essayèrent d'enfoncer la porte de la chambre à coups de hache : Le danger était pressant. Je dis au curé :

— Si la porte est enfoncée, vous êtes , vous ^ uh homme mort !

Il vit bien que je parlais fort sérieusement et se mit h réciter son In manus.

Mais ce n'était pas mon affaire. Quoique fort décidé à le tuer si je ne pouvais pas m'échapper , je pensais d'abord à mon salut et à celui de mon compagnoni

— Ordonnez à ces gens-là de se retirer, lui dis-^je. Il se leva, et à travers la porte :

— Mes amis, descendez ! Au nom du ciel, descendez, ou vous allez me faire égorger !

— Ah ! grand Dieu 1 s*écria Juanita. Les brigands ont fait prisonnier M. le curé» N'entrez pas ! ils l'assassi-^ lieraient.

— Eh bien, dit un des assaillants, le curé sera martyr étira tout droit au ciel.

-r- Domingo ! Domingo I s'écria le curé épouvanté, je te maudis à jamais, toi et ta race, et je t'excommunie si tu ne descends pas à l'instant I

Domingo grommela je ne sais quoi et descendit^ Les autres le suivirent.

i80 L'AVENTURIER

Le balcon de notre chambre dominait la grande rue du bourg. J*y poussai le curé avec l'aide de Carbon, et du haut de cette chaire improvisée, nous haranguâmes le peuple, — nous, c'est-à-dire Carbon, qui seul savait assez d'espagnol pour faire un discours suivi :

— CabaJleros , ricos hombres et autres espèces de messieurs castillans, dit Carbon qui n'avait rien perdu de son sang-froid et de sa gaieté railleuse, M. le curé que voici, vous a convoqués ici pour nous assassiner, et moi je vous avertis que si quelqu'un de vous nous attaque, je vais faire sauter la cervelle à M. le curé,

— Mort aux Français ! mort aux chiens d'excommuniés I cria Domingo, une espèce de boucher au regard louche et aux jambes torses qui paraissait plus acharné contre nous que tous les autres.

— Mais, continua Carbon sans s'émouvoir, fray Eugenio et moi nous sommes indulgents. Nous ne voulons pas la mort du pécheur; nous ne voulons que sa conversion et sa vie. Donc, à condition qu'on nous laisse aller en paix, nous ne ferons aucun mal à votre respectable et digne pasteur.

Les cris redoublèrent.

— Monsieur, dis-je au curé, c'est le moment de vous montrer ; car, je vous le jure par tous les saints d'E^agne, je vous tue comme un chien, si l'on nous attaque.

— Mes amis, mes bons amis, s'écria le curé, en s'adressant à la foule, faites attention au crime que vous allez commettre. Ces deux étrangers ne vous ont

fait aucun mal. Laissez-les partir , je vous eu supplie.

Il parla longtemps. Je ne sais ce qu'il dit, mais l'auditoire parut fort touché du danger de son pasteur spirituel ; et, en effet, sauf la manie qu'il avait d'assassiner les Français, c'était probablement un excellent homme, justement vénéré de ses paroissiens.

Enfin la foule parut prête à se disperser.

— Êtes-vous contents, messieurs ? demanda le curé.

— Très-contents. Et maintenant , mon père, faitesnous donner du chocolat, du jambon, du pain et du vin, car nous sommes fort altérés.

Il obéit, et Juanita nous servit un déjeuner très-passable. Elle roulait des yeux terribles et nous regardait avec une fureur patriotique qui nous donna plus d'une fois envie de rire,

— Mangez et buvez ! dis-je alors au curé.

— Avant d'avoir dit ma messe du matin, jamais !

— Je vous préviens, lui dis-je, que je crains les drogues de Juanita. Si vous ne mangez et ne buvez pas comme nous, je me croirai empoisonné et je vous trair terai en conséquence.

— Mangez, monsieur le curé I dit Juanita. Les brigands le feraient comme ils le disent.

Il se résigna et déjeuna de bon appétit.

Après quoi :

— Va chercher nos mulets, Juanita.

Elle refusait ; mais le curé Tobligea d'obéir, et nous allions partir lorsque Carbon me dit :

na L'AYENTDBIER

— Colonel, à cent pas d'ici la chasse va recommencor. Emmenons des otages.

Je trouvai la précaution excellente , et , malgré sa résistance, je forçai le curé à nous suivre.

Pendant que Juanita harnachait sa mule, il nous dit en soupirant:

— Je jure bien que je ne me mêlerai plus des afiaires publiques.

Cette réflexion noua fit rire ; et, pour le rassurer un peu, nous reprîmes la conversation de la veille but le mérite comparé des saints et des apôtres. Carbon surtout était intarissable. Un flux de citations latines et de texte tirés (à ce qu'il disait, du moins) des Pères de l'Église, coulait continuellement de ses lèvres.

— Enfin, messieurs les Français, dit lo curé dont le benicarlo commençait à raffermir le courage et à délier la langue, que venez-vous faire en Espagne ? Piller nos maisons, maltraiter les femmes, lusiller ou pendre les hommes ! /

— C'est ce qu'on appelle civiliser, dit Carbon. Nous / vous apportons les principes de 1789 à la pointe de nos / baïonnettes. C'est l'empereur Napoléon qui Je veut.

— Eh bien, dit le curé, n'est-il paa naturel qu'on essaye de vous tuer par tous les moyen» possibles î

— Très-naturel, mon révérend, dit Carboo, — à'âutant plus naturel que ce que nous faisons en Espagne m ressemble pas plus aux principes de 1789 que l'eau du bourbier ne ressemble à votre délicieui ieniarlo. Haw

d'un autre coté, si nous n'obéissons pas, nous serons fusillés, c'est la consigne. Joseph veut être roi d'Espagne, et Napoléon veut qu'il le soit. Cela suffit. Joseph sera roi, quand toute l'Espagne se ferait tuer pour l'en empêcher.

A ce moment on amena la mule du curé. 11 monta lestement en selle, se plaça entre nous deux, et nous enfilâmes lestement la grande rue du bourg pendant que la foule irritée, mais craignant pour la vie de Vêlez, nous regardait passer d'un air morne et silencieux.

Quand nous fûmes dans la campagne, je commençai à respirer plus librement.

Le curé nous conduisit jusqu'aux portes de la \111e d'Avila, dont le général Hugo était alors le gouverneur. Là, comme nous n'avions plus besoin de ses services, nous le congédiâmes.

Quelques jours après, nous arrivâmes au quartier gênérai de Masséna, en Portugal, le soir même de la bataille de Busaco, et je fus assez étonné de me retrouver en face d'une ancienne connaissance que je n'avais pas vue depuis douze ans*

XXXVÏ.

L'accueil que nous reçûmes dans le camp français n'était pas encourageant.

A la première vue de nos robes de moine, la sentinelle cria :

— Qui vive ?

Et nous coucha en joue. Je me hâtai de répondre :

— Amis !

Un lieutenant qui commandait le poste vint à notre rencontre et dit à la sentinelle d*un ton bourru :

— Qu'est-ce que c'est que ces frocards-là ? Des corbeaux qui viennent pour se repaître de cadavres ? Tu ne pouvais donc pas tirer sur eux ?

— Diable ! dit Carbon, c'est un mauvais signe. Si le lieutenant est en colère, c'est qu'on aura été frotté dans la journée.

Et, en effet, nous avions entendu le bruit de la fusillade et le grondement du canon, répercuté par les échos des montagnes.

Je dis au lieutenant :

— Monsieur, nous sommes Français. Je suis, moi,

colonel au service du roi Joseph, et j'apporte des dépê* ches au prince d'Essling.

Il s'excusa sur-le-champ^ et s'offrit à nous conduire vers Masséna. Puis, tout en marchant :

— Est-ce qu'on s*est battu, aujourd'hui ? lui dis-je.

— Battu ! On s'est exterminé ! Nous avons eu plus do quatre mille tués ou blessés,

— Mais nous sommes vainqueurs, au moins ?

Il haussa les épaules:

— Bah ! dit-il, c'est à recommencer.

Et montrant de la main les hauteurs de la sierra de Busaco, qui étaient devant nous, éclairées en ce moment-là par les feux des troupes anglaises et portu*gaises :

— Ce matin, à six heures, nous sommes montés là par des chemins de chèvres où l'artillerie n'était qu'un embarras. Masséna avait à peine pris le temps de reconnaître le terrain, tant il était pressé de rencontrer les Anglais. L'ascension a duré une demi-heure. Nous étions tous essoufflés. A peine arrivés, nous sommes prisa droite, à gauche, par un feu de file à vingt pas, qui a duré dix minutes. Puis, quand le feu de file s'est ralenti, avant que nous eussions le temps de former les rangs, nous avons été abordés à la ^baïonnette. Ma foi, ce qui restait de la division (car cette mitraille à laquelle nous ne pouvions pas répondre, avait fait des trous épouvantables), a descendu la côte au pas accéléré... Wellington, qui n'est pas fier et qui sait bien à quoi s'en tenir,

SftO L'AVENTURIER

n'a pas osé nous poursuivre dans la plaine. Il est resté là haut planté comme un pieu^ sur sa montagne, et il attend qu'on aille le déraciner. Mais dans des positions pareilles, une artnée de petits enfants pourrait se défendre.

— Que dit Masséna ?

— Je n'en sais rien. Le vieux tient conseil dans sa tente avec Régnier, Ney, Junot et les autres grosses épaulettes. On n'était pas content de lui aujourd'hui. Les autres le détestent parce qu'il en sait plus qu'eux. Ils disent que Masséna en prend à son aise maintenant, qu'il est trop grand seigneur pour se battre, qu'il a du foin dans ses bottes et qu'il ne veut pas l'exposer, qu'il amène des filles à l'armée, et qu'il emploie à traîner la calèche de madame d'Albert les chevaux de l'artillerie.

— Madame d*Albret! dis-je avec étonnement. D'où sort celte dame ? Est-ce une marquise ?

— Marquise ou non, répliqua Tofficier, c'est uile jolie femme, un peu défraîchie aujourd'hui, mais qui garde encore de beaux restes. Le vieux, qui grisonne déjà, ne peut pas s'en séparer... Et tenez, vous allez la voir... Les généraux sortent du conseil, et Masséna va certainement la faire appeler. Qui dois-je annoncer à l'aide de camp de service î

— Le colonel Robert.

Cinq minutes après j'étais introduit dans la tente du général.

André Masséna, duc de Rivoli, prince d'Ëseling, avait

alors cinquante-deux ans, et paraissait plus âgé. Les fatigues de la guerre et du plaisir Tavaient vieilli- de bonne heure. Mais son visage plein d'intelligence et do fermeté et ses yeux encore vifs étaient de ceux qu*on n'oublie pas.

En entrant, je rejetai mon capuchon en arrière.

— C'est vous, dit-il, qui êtes le colonel Robert ?

— Oui, prince, colonel au service du roi Joseph.

— Vous venez de Madrid ?

— Oui, prince.

— Voyons vos dépêches.

Je les donnai. Il les lut avec attention; et haussant les épaules :

— Soult ne viendra pas ! dit^il. Est-ce que jamais Soult s'est inquiété d'autre chose que de lui-même î On a eu là une belle idée de l'envoyer en Andalousie. Joseph a voulu paraden. Soult cherche des Murillo... Et pendant ce temps les affaires vont comme elles peuvent. Maudite galère 1

Puis, se retournant vers moi :

— Ou'avez*vous vu sur la route ?

— On égorge tous les courriers, et même les petits dét^hements. J'ai failli être massacré avec mon compagnon à sept lieues de Madrid, malgré mon déguisement. Depuis deux jours, je n'ai pas, môme à prix d'or, trouvé une seule bouchée de pain.

— Ce Wellington , dit Masséna , prend la bonne méthode? 11 brûle tout ce qu'il n'emporte pas; iléventre

ti88 L'AVËxNTURIËR

les maisons; il jette le blé et le maïs à l'eau; il pousse devant lui cent mille paysans affamés; il fait le désert. Je Tai déjà écrit à r£mpereur : il faudrait tout apporter de France : le pain, la viande, le vin, le sel. Ce miiord reçoit son pudding tout fait. C*est à Londres qu'on le pétrit. Pour comble de prudence, il va se planter là-haut sur une montagne où Ton ne peut monter qu'avec des échelles... Ah^! si jamais on le surprend en plaine!

11 relut la lettre qui accompagnait la dépêche de Joseph.

— Le roi, dit-il, vous recommande très-chaudement. Avez-vous déjà servi dans Tarmée française?

— Oui, maréchal, et sous vos ordres, il y a treize ans, dans la campagne d'Italie.

— En effet, dit-il en me regardant plus attentivement, je vous reconnais maintenant. Vous êtes le capitaine Robert.

— Oui, maréchal.

J'expliquai sommairement que j'avais quitté le service à cause d'un duel où j'avais eu le malheur de tuer un officier supérieur.

— Et vous voulez rentrer dans l'armée ? Les ca^Jres sont pleins, mon cher colonel.

— • Employez-moi comme il vous plaira. Je ne tiens pas au grade.

— Le roi Joseph m'écrit que vous entendez fort bien la guerre des guérillas et que vous avez battu Mina en

Navarre. Voulez-vous faire la chasse à ces animaux- incommodes?

Cette proposition comblait tous mes désirs.

— Vous allez prendre, dit-il, le commandement d'une centaine d'enfants perdus de l'armée. C'est vous qui ferez le service le plus difficile et le plus dangereux ; mais je me souviens que vous faisiez merveille en Italie... Vous éclairerez les flancs et les derrières de l'armée, vous escorterez les courriers, vous chercherez les passages des défilés... Et comptez sur moi pour faire valoir vos services auprès de l'Empereur... Êtes-vous fatigué ?

— Non, maréchal.

— Avez-vous soupe ? . .

— Non, maréchal. Je n'ai même pas déjeuné.

— Asseyez-vous là. Nous allons souper.

Je sortis un instant pour recommander qu'on prît soin de mon ami Carbon ; mais il mangeait déjà à la gamelle des grenadiers et réjouissait ses hôtes du récit de nos aventures.

En rentrant dans la tente de Masséna, je vis qu'on mettait trois couverts et que j'aurais l'honneur de souper avec le prince et madame d'Albret.

Elle-même était assise déjà et parut fort surprise de me voir; mais elle ne dit pas un seul mot qui pût faire croire qu'elle m'eût déjà connu.

Le souper fut sobre et court, mais assez gai. Masséna, forcé de sortir pour visiter ses avant-postes et faire une

Page 1