‹ L'aventurierChapitre 13 sur 16 · II · texte numérisé non relu

II

reconnaissance, me laissa, au bout de cinq minutes, en téte-à-tête avec la dame.

Le lieutenant ne se trompait pas. Elle avait de beaux restes, mais je n'en fus pas ébloui.

— Par quel hasard êtes-vous ici, mon cher Fénestrangeî demanda-t-elle. Je vous croyais mort depuis longtemps ou caché au fond des cavernes.

Je répondis succinctement et avec défiance à ce maigre compliment, n'ayant aucune envie de raconter mes affaires intimes à personne, et bien moins encore à Tancienne amie de Mauléon.

— Mais, répliquai-je à mon tour, Mauléon vous a donc abandonnée ?

Ce mot : abandonnée la piqua vivement, comme je l'avais espéré, et la força de parler.

— Je l'ai quitté, dit-elie. 11 est allé en Espagne, dans rinde, en Angleterre.

— Et il est en Portugal, à présent ?

— Oui, dit-elle.

— Je regrette qu'il ne soit pas dans nos rangs. J'aurais voulu embrasser ce cher ami.

Elle me regarda d'un air soupçonneux.

-- Souhaitez-vous vraiment de le voir ? demanda-telle.

Ici je craignais de montrer trop d'empressement et de la mettre sur ses gardes. Je répondis donc d'un air assez indifférent :

— Oui, certainement. Après tant d'années.... Est-ce

que vous avez encore quelques communications avec lui?

Mais elle se récria vivement sur cette question. Pouvais-je penser?...

Et elle prit un air indigné dont je ne fus pas dupe. Cependant, pour passer le temps et pour attendre les instructions de Masséna, je fis quelques compliments à Catherine sur sa beauté, et la conversation devint assez intime.

A ce moment Masséna rentra.

— Je viens de voir la position de l'ennemi, dit-il. Avant de donner un second assaut, il faut voir si l'on ne peut pas tourner la gauche de Wellington et le couper de la route de Lisbonne. Robert, c'est à vous de chercher ce chemin dans les montagnes. Partez à l'instant même. Cent dragons du 6® corps vous attendent au bout du camp. Vous en prendrez le commandement. En route ! ne revenez qu'après avoir trouvé le passage. Le colonel Croche, mon aide de camp, vous fera reconnaître de la troupe, et vous fournira un cheval et un uniforme. Bonsoir, bonne chance.

Je saluai le prince et Catherine, et je sortis de la tente, fort intrigué et encore plus inquiet de la rencontre de madame d'Albret. Je ne doutais pas que Mauléon ne dût être prévenu de mon arrivée dès le lendemain, et je craignis pour le succès de ma vengeance.

L'AVENTURIEI

La mission que Masséna venait de me confier était des plus importantes, sinon pour le salut de l'armée, du moins pour le sort de la campagne.

La Sierra de Busaco, traversée par une route étroite que dominaient les batteries anglaises et portugaises, . était trop visiblement inaccessible, ainsi que le prouvait la sanglante expérience faite le matin même par les Français. Wellington, il est vrai, n'était ni vainqueur ni vaincu, et n'avait pas bougé d'une semelle. Cependant, ce demi-succès lui sufQsait. Son but n'étant pas d'avancer en Espagne, mais de garder le Portugal, il avait réussi, et Masséna avait échoué.

Or, Masséna n'était pas homme à s'arrêter au or©-

partie et se^fit donner un cheval et des armes, mais il garda son froc de moine franciscain, aux grands éclats de rire de ses nouveaux camarades qui rappelaient : « Mon révérend. »

— On ne sait pas, dit-il, à quoi peut servir un froc dans ce pays de brigands. Sans mon froc et mon latin , qui sait où nous serions, le colonel et moi ?... Enterrés peut-être dans le jardin du curé Vêlez.

Nous longeâmes ifuelque temps en silence le pied de la Sierra. Les sentinelles anglaises et portugaises, entendant le pas régulier de nos . chevaux, cherchaient à nous voir du haut du plateau de Busaco; mais Tobscunté de l'a nuit dérobait notre marche à tous les yeux.

Par un hasard assez rare et qui expliquait bien Téchec qu'on avait subi le matin, pas un homme dans l'armée ne connaissait cette partie du pays, quoique beaucoup de soldats fussent déjà entrés en Portugal avec Junot. Nous avancions donc avec la plus grande circonspection, de peur de tomber dans un fossé ou dans une embuscade portugaise.

Tout à coup Carbon, qui était à ma gauche, me dit tout bas :

— Colonel, j'entends un bêlement de chèvre.

Je fis faire halte sur-le-champ. Tout le monde garda le plus profond silence. Dans ce pays désert et dévasté systématiquement par ses propres défenseurs, k rencontre d'une chèvre était un événement.

29i L'AVENTURIER

— Or, continua Carbon, la chèvre n'est pas seule, j'en suis sûr. Le propriétaire n'est pas loin.

Nous écoutâmes encore. Le bêlement continuait, mais faiblement, et paraissait venir des entrailles de la terre. Nous étions alors à deux lieues du camp.

— Va voir ce que c'est, lui dis-je. Veux-tu que je te donne un ou deux compagnons ?

— Merci, colonel. Mon froc suffit pour me garder de tout accident.

Il mit pied à terre et appuya son oreille sur le sol. Deux secondes après il se releva tout joyeux.

— La pauvre bête n'est pas loin, dit-il.

Et s'avançant à travers un champ pierreux et semé de broussailles, il se mit à sonder le terrain avec la pointe de son sabre.

Tout à coup nous le perdîmes de vue. Il parut s'être enfoncé sous terre ; puis il revint à nous et me dit :

— Colonel, je viens de trouver une famille entière : la chèvre d'abord, une vieille femme qui n'a plus de dents, une jeune qui n'est pas laide, tant s'en faut, quoiqu'un peu moricaude, deux petits enfants qui dorment comme des loirs, et un grand gaillard à face basanée, qui doit être le mari de la jeune femme et le chef de la famille.

— Bien. L'homme nous guidera. T'a-t-il vu?

— Non. Tout ce monde-là dormait pêle-mêle. Je n'ai pas voulu les éveiller sans votre permission.

— Où sont-ils !

— Dans une espèce de souterrain qui, peut-être, leur servait de cave en temps de pajx, et dont l'entrée est cachée par d'épaisses broussailles.

Je mis pied à terre, je fis cerner les broussailles par dix soldats de ma troupe, et je m'avançai avec précaution vers le souterrain. Carbon m'accompagnait.

Le spectacle dont je fus témoin était vraiment navrant. Ces pauvres gens, demi-nus, ruinés par la guerre, réduits à se cacher pour échapper aux soldats ds tous les partis, m'inspirèrent une pitié profonde.

Au bruit que je fis en marchant dans les broussailles, toute la famille s'éveilla, et le Portugais saisit son bâton pour se défendre. Il m'avait pris pour un de ces maraudeurs qui suivent toutes les armées et qui dévorent le pays conquis.

— Laisse là ton bâton, dit Carbon dans un patois demi-espagnol, demi-portugais. Nous ne voulons pas te faire de mal.

Le Portugais regarda autour de lui, aperçut les dragons et reconnut que toute résistance était impossible. U attendit d'un air résigné ce qu'il nous plairait d'ordonner de son sort.

— Comment t'appelles- tu ? demanda Carbon.

— Vicente, répondit-il.

— Pourquoi n'as-tu pas suivi les autres du côté de Lisbonne ?

— Parce que ma mère, qui est infirme, ne pouvait pas marcher.

— Tu es donc du pays ?

— Je suis le meunier du moulin de Gardao.

— Pourquoi n'es-tu pas dans ton moulin ?

Son regard brilla de colère.

— Ah! les brigands d'hérétiques! s'écria-t-il. Ils m'ont tout pris , tout pillé, tout volé. Les Anglais sont venus à Gardao, et le curé a dit en chaire qu'il fallait emporter ses meubles, ses provisions, son argent, ses troupeaux, et ne rien laisser aux Français qui allaient venir. J*ai voulu résister. Qu'est-ce que les Français pouvaient me faire de pire que nos amis les Anglais ?... Alors les habits rouges sont venus, commandés par le colonel Parthenay, et ils ont brûlé mon moulin, jeté à l'eau ma farine, cassé mes meubles, emmené mon cheval, mon âne, mes deux vaches, trente moutons ; et ils voulaient m'emmener moi-même, ou plutôt ce n'est pas moi qu'ils voulaient emmener...

Ici il jeta un regard sombre sur sa femme ; puis il continua :

— Inez s'est sauvée dans la montagne avec les enfants et la chèvre. C'est cette pauvre bête que vous voyez et dont le lait nous fait vivre. Quant aux chevreaux, qui étaient trop jeunes pour se sauver avec leur mèrje, les habits rouges les ont mangés... Oh I je prie Dieu que ce repas les étouffe ! Pour moi, obligé de porter ma pauvre mère sur mes épaules, je suis venu jusqu'ici, j'ai creusé ce petit souterrain, et j'attends que la sainte

Vierge fasse coudre les Français et les Anglais dans le même sac et les jette au fond de la mer.

La fureur de ce pauvre homme était si naturelle que j'écoutai très-patiemment les injures et les malédictions dont il nous combla. Dans son discours, je n'avais remarqué que deux choses, toutes deux^ il est vrai, essen tielles pour moi ; — c'est qu'il connaissait le pays et qu'il avait vu Mauléon de Parthenay.

Avant tout, je pensai qu'il fallait le gagner.

— Quelle est votre nourriture ? lui dis-je.

Les figures pâles, hâves, exténuées de ces pauvres gens témoignaient assez de leur misère. Vicente me montra des racines de fougères et des écorces d'arbre qu'il avait fait cuire sous la cendre. C'était le souper de la famille.

Je me tournai vers Carbon.

— Va chercher dans ma sacoche le pain de munition que j'avais pris en partant.

— Mais, colonel, où renouvellerez-vous vos provisions î dit Carbon qui était prévoyant.

— Va toujours. Nous mangerons demain le dîner des Anglais.

Il obéit en secouant la tête ; mais pour ne pas être moins généreux que moi, il offrit à Vicente , outre mon pain, un morceau de viande de bouc séchée dont il avait espéré faire son prochain déjeuner, et une gorgée d'eaude-vie.

Le pauvre Vicente pouvait à peine en croire ses yeux.

«9fi L'AVENTURIER

Il se précipita pour me baiser les mains, nous remerciant, nous appelant ses bienfaiteurs, ses sauveurs. Les deux petits enfants, qui voyaient du pain pour la première fois depuis trois semaines, agitaient leurs mâchoires comme une paire de castagnettes, la vieille mère levait les bras et les yeux vers le ciel, et la jeune femme, qui était vraiment jolie, nous regardait d*un air de profonde reconnaissance.

Lorsque cette première joie fut apaisée, je tirai de ma bourse une pièce d'or, et, la présentant à Vicente, je lui dis :

— Puisque tu connais tout le pays, peux-tu nous conduire à Coïmbre?

Aussitôt il redevînt sombre et muet.

— Écoute-moi, Vicente, dit Carbon pour lever ses scrupules, c'est une œuvre pie, tu le sais, de tuer les chiens d'hérétiques. Tu vois donc qu'il est permis en conscience de guider les Français, qui n'ont pas d'autre désir que de couper la gorge aux Anglais qui sont ennemis de notre sainte foi.

Est-ce le raisonnement théologique de Carbon, est-ce le désir de venger sa propre injure qui décida Vicente? Je l'ignore, mais il se leva, tout prêt à nous suivre, ou plutôt, à nous montrer le chemin.

Nous remontâmes à cheval sur-le-champ, et à un quart de lieue plus loin, il nous fit entrer dans un défilé, à peu près semblable à celui de Busaco.

Après une demi-heure de marche, nous arrivâmes sur

l'autre pente de la Sierra, et comme le jour allait paraître, nous aperçûmes la vallée du Mondego, et la ville de Coïmbre, qui s'élève en amphithéâtre sur la rive droite du fleuve.

A cette vue, toute ma troupe poussa un cri de joie. Wellington allait être tourné, à moins qu'il ne reprît au pas accéléré le chemin de Lisbonne.

— Maintenant, dis-je à Carbon, notre mission est remplie. Il suffit d'avertir Masséna. Pars tout de suite. Je vais rester ici avec ma troupe, de peur que les Anglais ne se ravisent et ne s'emparent du défilé. Toi, crève ton cheval, mais ne perds pas une minute.

Il obéit sm:-le-champ.

Puis, me tournant vers Vicente :

— C'est le colonel Parthenay, lui dis-je, qui a brûlé ton moulin ?

— Oui, colonel.

— Où se trouve-t-il à présent ?

— Il parcourt le pays avec un détachement de cavalerie, quinze cents hommes environ. Il devait coucher cette nuit à trois lieues d'ici, dans le bourg de Castelnegro ; mais il doit être reparti ce matin.

— Si tu me le fais rencontrer face à face, je te donnerai cent napoléons.

— Ce n'est pas nécessaire, colonel, répliqua Vicente. Promettez-moi de lui couper la gorge sans rémission, et je vous promets, moi, de ramener à votre portée.

— Par quel moyen?

— C'est mon secret, colonel... Et, tenez, je crois que la sainte Vierge s'en mêle, car le voici.

En effet, un vent d'ouest assez fort commençait à souffler du fond de la vallée et nous apportait par intervalles le bruit des fanfares. Puis, à une grande distance, au détour de la route, je vis s'avancer un corps de quinze ou dix-huit cents cavaliers dont la plupart portaient Tuniforme anglais.

L^instant était décisif. Ma troupe, trop peu nombreuse, pouvait être écrasée avant que Masséna eût le temps de m'envoyer des renforts. Cependant je résolus de tenir bon.

Je remarquai du reste avec plaisir qu'aucun de mes soldats ne paraissait ébranlé par le grand nombre des Anglais. Chacun d'eux, éprouvé depuis trois ans par toutes sortes d'aventures, — car dans cette guerre de détail on était à tout moment en face de la mort, — avait pris l'habitude et le goût des surprises et des embuscades. On ne doutait pas de vaincre : n'avait-on pas vaincu en mille occasions?

A quelques pas de nous se trouvait un petit bois de pins qui bordait la route du côté droit ; à gauche et en face était une carrière de pierres depuis longtemps abandonnée. Des blocs énormes qu'on avait négligé d'enlever et de transporter à Goïmbre gisaient sur le sol. Je fis mettre pied à terre à toute ma troupe, et je fis rouler à grand'peine sur la route, très-étroite d'ailleurs et très-mal entretenue, quelques-uns de ces blocs, de manière à arrêter le choc de la cavalerie anglaise. La moitié de ma troupe fut cachée, en partie dans la carrière et les broussailles du voisinage , en partie dans les bois de pins, avec ordre exprès de ne faire feu qu'à dix pas, et sur mon oi^re.

L'autre moitié , placée sous mon commandement direct, s'assit derrière la barricade improvisée, et, le doigt sur la détente, attendit l'ennemi.

Ces préparatifs furent terminés très-promptement, le temps pressait.

Heureusement, Parthenay, n'étant pas averti de la présence des Français, s'avançait au petit pas avec sa troupe.

Je dis à mes dragons :

— Si nous tenons là pendant une heure, tout est sauvé. Montbrun va venir à notre secours- C'est l'Anglais qui sera pris comme un renard dans un piège.

Cependant les visages devenaient sérieux. On sentait l'approche et la grandeur du danger.

— Voyons, dit un maréchal des logis à son voisin,

Carnet, chante-nous quelque chose en attendant les Goddem.

— Volontiers, dit Camet, à condition qu'on me donnera un petit verre de rack pour m'éclaircir la voix.

Il eut son petit verre et chanta :

C'était la fille d'an gros marchand.

Grand Dieu I q'Ue est amoureuse !

A délivré ses amitiés A?ec un garçon boulanger.

Trois mois, six semaines, tout alentour, La belle deyint enceinte.

Elle écrit à son cher ami Qu'il fallait qu'il tourne au pays.

La lettre part le samedi ,

Le dimanche elle arrive.

Tout en entrant dans la maison,

Il dit : — Qu'as-tu, ma mie Suzon?

As-lu l'envie de déjeuner ?

Boirons le vin blanc ensemble.

Boire et manger, tout ça m'a bien passé, Car je suis fille abandonnée.

Abandonnée tu n' seras point ; J'ai du blé chez mon père .

Y a du seigle et du froment Pour nourrir toi, ma ton enfant.

Ma pour du seigle et du fromet,

Y en a bien chez ma mère; Mais il faudrait nous marier Et tous les deux allez rester.

Mais avant de se marier Y a ben quelq'chose à faire.

Je suis engagé pour neuf ans, Il faut que j'aille finir mon temps.

La beir se prend par les cheveux.

Ma se verse par terre.

Elle a maudit cent fois du jour, Ma son amant ma puis Tamour.

Comme Carnet terminait sa chanson, Tavant-garde anglaise, composée de sept ou huit hommes, parut au détour de la route. Elle s'avançait au petit trot, et fut fort étonnée de l'obstacle qui lui fermait le passage.

Ils regardèrent avec inquiétude autour d'eux, soupçonnant l'embuscade sans la voir. Ils s'avancèrent cependant jusqu'aux blocs de pierre derrière lesquels nous étions cachés, prêts à faire feu.

Là ils nous découvrirent, à cinq pas de distance, et l'officier qui commandait cette avant-garde voulut donner l'alarme et nous tira un coup de pistolet qui n'atteignit personne.

Au même instant je l'abattis d'un coup de fusil. Mes dragons firent feu à leur tour, et les huit Anglais, pris en face et de flanc, restèrent tous sur la place,

— Bien ! bravo ! les amis ! criai-je ; mais il faut ménager vos cartouches. Que chacun de vous choisisse, dorénavant son homme dans le tas.

Heureusement nos tirailleurs, cachés dans la carrière et dans le bois de pins, n'avaient pas tiré, réservant leur

feu suivant mon ordre. Je fis sur-le-champ recharger les armes, prévoyant que nous aurions bientôt affaire à forte partie.

Puis, comme l'un des Anglais remuait encore, quoique très-dangereusement blessé, je le fis transporter derrière ma barricade et je l'interrogeai.

Mais le pauvre diable, quoique vêtu d'un habit rouge, était Allemand et non pas Anglais. A la première question que je lui fis, il ouvrit les yeux péniblement et demanda :

— A boire I

Boire était, je crois, le seul mot français qu'il connût. On lui donna une gorgée d'eau-de-vie, et il parut ranimé.

— Combien étes-vous? lui dis-je en allemand.

— Dix-sept cents.

Ce chiffre me prouva la sincérité de mon guide Vicente.

— D'où venez-vous ?

— De Castehiegro.

— Où allez-vous ?

— Rejoindre Wellington.

— De quel pays es-tu?

Il hésitait à répondre.

— Parbleu ! dit un Alsacien de ma troupe, c'est bien facile à voir. C'est un déserteur westphalien. Je le reconnais à son patois.

— Non, non, pas déserteur I s'écria TAUeinand, qui

avait peur d'être fusillé. Je m'appelle Schwartz, et j'étais cordonnier Tan dernier à Munster lorsque le père Krump m'a refusé sa fille... Maudit père Krump ! Le roi Jérôme a voulu m'enrôler pour servir sous les ordres du grand Napoléon. Je me suis sauvé dans l'île d'Héligoland. De là , Ton ma fait passer en Angleterre, et comme je n'avais pas d'argent pour me promener en gentleman dans les rues de Londres, un gredin m'a fait entrer dans une taverne, m'a fait boire une pinte de whiskey, et m'a fait signer je ne sais quoi. Le lendemain, on m'a donné un habit rouge, un fusil, et Ton m'a conduit en Portugal avec les autres. J'ai voulu déserter. Ces brigands de gentlemen m'ont fait donner cinquante coups de fouet. Je suis resté trois mois à l'hôpital. J'en suis sorti il y a cinq semaines, et me voilà... Maudit père Krump ! Maudits gentlemen I Maudit whiskey !

L'épopée, moitié triste, moitié comique de ce pauvre garçon nous fit rire aux éclats.

— Eh bien, dit l'Alsacien, veux-tu te venger du père Krump et des gentlemen ?

Il nous regarda sans comprendre.

— Change ton habit rouge pour un pantalon rouge, continua l'Alsacien.

— Hélas ! dit le pauvre diable , je crains bien de ne plus porter demain ni pantalon, ni veste, ni culotte . Je perds mon sang par deux trous.

En effet, il avait été percé de deux balles. Donnezmoi encore une gorgée d'eau-de-vie.

Il but, serra la main à TAlsacien pour le remercier et mourut en murmurant :

— Gertrude... Père Krump! Gentlemen!

Cependant Mauléon, averti par le bruit de la fusillade et inquiet du sort de son avant-garde, pressait le pas. II s'avançait à cheval au millieu de douze ou quinze officiers pour reconnaître lui-même le terrain.

Il aperçut la barricade que nous avions construite et qui barrait la route, ordonna une courte halte et se fit précéder d'un détachement de deux cents hommes environ, chargés d'écarter cet obstacle.

Je le reconnaissais parfaitement , à cette distance.

C'était bien le même homme que j'avais vu autrefois, avec sa mine hautaine, son air déterminé, ses manières impérieuses , et sa voix vibrante et sonore. En vérité, s'il avait eu plus de bonheur, ce Mauléon aurait pu jouer un grand rôle dans le monde, car beaucoup d'hommes ont fait fortune en ce temps-là, qui n'étaient pas moins scélérats que lui, ni plus habiles ; mais il lui manqua d'être heureux.

Je laissai s'avancer le détachement jusqu'à dix pas de nous. Là, pendant que les hommes mettaient pied à terre pour déblayer la route, je commandai le feu.

A la première décharge, l'épouvante se mit dans cette troupe. Trente oa quarante d'entre eux tombèrent morts ou blessés ; l'un des officiers qui entouraient Mauléon tourna la bride de son cheval comme s'il avait voulu fuir.

Mais Mauléon, sans s'étonner, tira son sabre et cria :

— En avant, messieurs !

Puis il piqua des deux et courut au grand trot vers la barricade.

Heureusement, sa troupe, un peu ébranlée par le feu de file qu'elle recevait en flanc, ne mit pas grand empressement à le suivre, et je vis même assez distinctement qu'on flottait et qu'on se pelotonnait autour des officiers.

Je profitai de cette hésitation pour faire recharger les armes.

Nos soldats, enchantés de ce premier succès qui ne nous avait pas coûté un homme, ne demandaient qu'à continuer le combat, et Carnet répétait gaiement le dernier couplet de la chanson :

La beir se prend par les cheveux

Ma se verse par terre.

Elle a maudit cent fois du jour Ma son amant, ma puis l'amour.

Quand Mauléon fut arrivé à portée de pistolet, il se retourna. 11 était seul.

— Colonel, me dit Carnet, voulez-vous me faire donner un supplément de ration d'eau-de-vie si j'abats ce grand plumet rouge ?

— Garde-t'en bien I lui criai-je. Ne touche pas au colonel Mauléon. Je me le réserve.

Mauléon, voyant le danger qu'il courait, rebroussa chemin et rejoignit le gros de sa troupe.

Il rallia ses cavaliers, leur dit quelques mots en anglais, et les voyant un peu rassurés, donna enfin le signal de la charge.

Il était au premier rang et montait un magniûque cheval noir, plein d'ardeur.

Le premier élan de la cavalerie anglaise fut terrible. Malgré les balles qu'elle recevait de tous côtés, elle arriva jusqu'à la barricade, haute de quatre pieds à peine, et essaya de franchir l'obstacle au galop.

Mauléon, et trois ou quatre autres cavaliers bien montés, y réussirent. Le reste recula en désordre ou fut abattu dev?mt la barricade.

A ce moment je saisis la bride du cheval de mon ennemi, et je lui dis d'une voix forte :

— Me reconnaissez-vous, Mauléon ?

Il me regarda, salua d'un air aussi poli que s'il eût été dans un salon, et répondit :

— Comment donc ? Je vous reconnais à merveille, mon chermonsiefir de Fénestrange; mais lâchez donc la bride de mon cheval, s'il vous plaît !

En même temps, il leva son sabre pour me fendre la tête.

J'étais sur mes gardes, ayant prévu 1^ geste de Mauléon.

Je lâchai la bride et je parai, avec le fusil de dragon dont j'étais armé, le coup terrible qu'il voulait m'asséner. Son sabre se brisa sur le canon du fusil et il resta désarmé.

Je voulus alors riposter, mais Tun des trois cavaliers qui avaient franchi la barricade en même temps que lui poussa son cheval sur moi et me heiu'ta si brusquement que je faillis tomber. Je me retournai aussitôt contre ce nouvel ennemi , et, me servant de mon fusil comme d'une massue, je retendis à mes pieds.

Malheureusement ce court intervalle suffit à Mauléon pour retourner son propre cheval, Téperonner et lui faire franchir la barricade d'un bond. 11 se retrouva donc au milieu de sa troupe et continua de diriger le combat.

Furieux de voir qu'il m'avait échappé et que je ne pouvais pas le poursuivre sans laisser mes propres soldats en péril, je lui criai :

— Misérable ! tu n'oserais pas me regarder en face !

— Mon cher Fénestrange, me dit-il, car nous étions assez près l'un de l'autre, j'ai fait les premiers pas pour vous rejoindre. C'est à vousmaintenant de répondre à mes avances.

Puis, saisissant un pistolet à sa ceinture, il fît feu sur moi et me blessa légèrement à l'épaule gauche.

Au même instant, je ripostai par un autre coup de pistolet, mais comme il me faisait face, je fus forcé de viser à la tête. En se voyant ajuster, il baissa la tête. Ma balle frappa en pleine figure un officier anglais quile suivait, et qui tomba mort au pied de son cheval.

Cependant le combat continuait avec des chances diverses. Mes tirailleurs, embusqués dans le bois de pins, faisaient beaucoup de ravages parmi les Anglais, qui ripostaient de leur mieux, mais au hasard, à des ennemis presque invisibles.

Cependant le nombre devait finir par l'emporter. Déjà Mauléon, dont le sang-froid ne se démentit pas un instant, venait d'ordonner à un détachement de mettre pied à terre et de débusquer mes tirailleurs du bois de pins qui leur servait d'abri.

Déjà ceux-ci commençaient à reculer d'arbre en arbre et à se replier de mon côté. Ils se défendaient vaillamment j mais dix ou douze d'entre eux ayant été tués ou mis hors de combat, le reste ne soutenait plus qu'à peine l'effort des assaillants.

Heureusement, le défilé était si étroit, et la moota-

gne était des deux côtés si escarpée, qu'on ne pouvait pas nous tourner et nous prendre à dos. 11 fallait donc nous attaquer de front.

Je vis que Mauléon se préparait à donner un second assaut. 11 y eut une sorte de trêve qui dura deux ou trois minutes, et dont il profita pour rallier sa troupe et faire déblayer le*sol, qui était inondé de sang et couvert de cadavres d'hommes et de chevaux.

Enfin tous les obstacles étant levés, et rien, excepté ma barricade, ne pouvant plus arrêter l'élan de la cavalerie anglaise, il jeta la poignée de son sabre brisé, saisit celui de l'un de ses cavaliers, et il allait donner le signal de l'attaque.

Tout à coup on entendit retentir la trompette à l'autre bout du défilé.

A ce bruit, un grand cri de joie s'éleva de notre coté.

— Montbrun 1 voilà Montbrun qui arrive.

Puis un cavalier accourut au galop, couvert de poussière, et cria de toutes ses forces :

— Vive l'Empereur I vive la France ! vive Masséna I Voilà Montbrun et les amis qui arrrivent !

C'était Carbon.

Il s'approcha et me dit :

— Colonel, nous sommes sauvés. Montbrun arrive avec quatre mille cavaliers. Je Tai rencontré à deux lieues d'ici qui cherchait son chemin à tâtons. Je lui ai vite raconté où vous étiez. 11 a pris le grand trot. Vous allez le voir dans trois minutes.

Effectivement, Tavant-garde ne tarda pas à paraître.

Cette fois, je croyais tenir ma vengeance. Nous avions à notre tour la supériorité du nombre, et si Mauléon essayait de tenir, sa défaite ne devait pas être ud instant douteuse. Je fis moi-même détruire la barricade qui nous avait protégés jusque-là ; je fis monter ma troupe à cheval, et je me tins prêt à charger.

Mais le son de la trompette avait donné l'alarme à Mauléon. U avait suspendu Tattaque, et quand il vit que je me préparais à l'attaquer et que Tavant-garde de Montbrun n'était plus qu'à cent pas de moi, il ordonna la retraite.

Je dis alors à Carbon :

— Mon ami, va dire à Montbrun de se hâter; sans cela, les maudits Anglais vont nous échapper.

— Ma foi, colonel, ce serait vraiment dommage, car ils sont maintenant à portée de la main. Mais il n'est pas nécessaire d'avertir Montbrun, car le voici.

En effet, le général accourait au galop.

Arrivé près de moi, il me serra la main et me dit :

— Colonel, je vous félicite. Voilà un début admirable. Combien sont-ils là-bas ?

— Dix-sept cents environ.

— Bien. Il faut les reconduire chaudement, le sabre dans les reins. J'ai fait avertir Masséna. Il sera ici avant lafin du jour.

Je réclamai l'honneur de l'avant-garde.

— C'est juste, dit-il, vous l'avez bien gagné ce matin. Passez devant, je vous suis.

Aussitôt je me jetai à la poursuite des Anglais. Ils reculaient, mais en bon ordre et au trot. Mauléon commandait lui-même rarrière-garde, où devait naturellement se porter tout l'effort du combat.

Notre première charge fut si impétueuse que nous renversâmes tout un escadron de cavalerie. Ou se mêla homme à homme et à l'arme blanche.

Mauléon, sans s'ébranler, rallia ses hommes, et profitant du désordre où noire premier succès nous avait mis, chargea notre troupe à son tour.

Je dois dire la vérité et rendre justice à l'ennemi. Ce brigand avait toutes les vertus de son état : le sang-froid, l'intrépidité, l'ardeur; il savait commander comme unchef et combattre comme un soldat; cependant je remarquai qu'il évitait toujours ma rencontre.

A quelque distance du champ de bataille était une petite plaine; au delà de la plaine, deux collines se faisaient face, toutes deux couvertes de pins. La route de Coïmbre traversait la plaine et séparait l'unede l'autre les deux collines.

Mauléon fit halte en cet endroit pour laisser respirer sa cavalerie, et plaça sur son front quatre petites pièces d'artillerie légère qui nous couvrirent de mitraille aussitôt que nous commençâmes à nous déployer dans la plaine.

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