‹ L'aventurierChapitre 14 sur 16 · II · texte numérisé non relu

II

Vingt-cinq ou trente de mes cavaliers furent tués ou blessés. Le reste paraissait hésiter.

— Allons, camarades, leur dis-je, un petit effort, et cette canaille est à nous I

Nous courûmes au galop sur les pièces pour les enlever. Par malheur^ les Anglais avaient eu le temps de recharger.

A trente pas, Mauléon cria :

— Feu !

Mon cheval tomba mort sous moi. Quinze hommes furent tués ou blessés, et moi-même, frappé d'un biscaïen dans la poitrine, je tombai sans connaissance sous les pieds des chevaux.

Cet accident arrêta pendant quelques instants la poufsuite des vainqueurs.

Mauléon, qui m'avait vu tomber, poussa, m'a-t-on dit depuis, son cheval en avant, soit pour s'assurer si j'étais mort, soit plutôt, comme je l'ai toujours cru, pour m'achever ; mais Carbon, qui était à côté de moi, l'ajusta à cinq pas avec son pistolet et lui dit :

— Chien de goddem, si tu touches au colonel, tu es un homme mort !

Mauléon, qui n'avait pas de temps à perdre pour faire retraite, et qui peut-être, tout brave qu il était, ne se souciait pas de servir plus longtemps de dble à Carbon, rentra dans les rangs anglais et continua sa retraite.

— - Pourquoi n'as tu pas tiré sur lui ? demandai-je à Carbon, quand il me raconta son exploit.

— Hélas! répliqua le bon garçon, mon pistolet était déchargé. Sans cela, croyez- vous que j'aurais hésité à lui brûler la cervelle ?

La poursuite dura encore deux heures, mais je n'y pris aucune part, ayant été porté à l'ambulance par ordre de Montbrun.

On fit environ trois cents prisonniers ; mais Montbrun, qui était lui-même un rude jouteur, le vrai rival de Lasalle et de Murât, déclara que sans la fermeté et l'habileté du colonel Parthenay, tout le détachement anglais aurait été tué ou pris.

Le soir même, Masséna passa le défilé avec le reste de l'armée, et je reçus quelques jours plus tard deux lettres. Voici la première, qui servait d'enveloppe à l'autre :

« Madrid, 30 septembre 1810.

« Mon cher colonel, je n'ai pas besoin de vous dire « avec quelle inquiétude nous vous avons vu partir pour n le Portugal. Ettore, vous le savez, est la bonté, la « franchise, la générosité même. Il vous a pris en telle « amitié que, s'il n'avait tenu qu'à lui, vous ne nous Mt auriez jamais quittés.

« Grâce au crédit dont Ettore jouit à la cour, votre « fortune était assurée. S'il en est temps encore, si les

« brigands ne vous ont pas égorgé, pensez à nous qui c ne cessons jamais de penser à un ancien ami.

c comtesse Spada.

« Première dame d'honneur du palais. »

« P. S. J'ai reçu pour vous et je vous envoie sous ce « pli une lettre de France. L'écriture est d'une femme. (( Colonel! colonel! voUà donc pourquoi vous dédaignez « de rester avec nous. Ettore vous pardonne et nous « faisons mille vœux pour votre bonheur. »

La seconde lettre était de délie.

a Bayonne, 20 septembre 1810.

« Mon ami, je n'y puis plus tenir ; je me reproche de « vous avoir laissé partir, de vous avoir exposé à mille « dangers ; je suis impatiente de recevoir de vos nou- « velles. Je tremble à la pensée de ce qui peut arriver. « Je vous aime, Robert, et je meurs d'inquiétude.

« J'ai placé Tibéria au couvent de Tlncamation, à <( Limoges. Elle a beaucoup pleuré. Cette chère enfant « a un cœur d'or, un peu trop sensible et trop^ exalté « peut»étre, mais d'une tendresse si douce par moments, « si caressante et si exquise ! >

Je passe la plus grande partie de sa lettre, qui ne

peut avoir d'intérêt que pour moi. Voici la conclusion :

« Adieu, Robert, adieu, mon ami. Revenez quand vous « voudrez, votre femme vous attend et sera désormais « à vous tout entière et pour toujours.

« ClÉLIE de FÉNESTRAN6E. »

Enfin j'entrevoyais le bonheur; mais il fallait d'abord tuer Mauléon. Je craignais qu'il n'eût pris la fuite et ne fût retourné en Angleterre; mais j'appris bientôt qu'il faisait une guerre de partisans à l'armée française, et qu'il avait manqué de surprendre Coïmbre. J'attendais ma guérison avec impatience.

Le 2 novembre je quittai enfin l'hôpital, et j'allai rejoindre le quartier général devant les fameux retranchements de Torres-Vedras.

Masséna me reçut fort bien, me félicita de ma guérison, vanta l'habileté que j'avais déployée le lendemain de la bataille de Busaco, et conclut en disant :

— Mon cher colonel, vous arrivez à propos. Je cherche un officier intelligent et hardi pour lui confier une mission très-importante. Vous voilà I c'est bien. Vous êtes mon homme. Vous allez partir pour le camp de Wellington avec un officier anglais prisonnier. Vous proposerez un cartel d'échange. Et, — souvenez-vous bien de ceci, — qu'on accepte ou non l'échange, vous regarderez avec soin l'intérieur du camp, les retranchements, et le reste, — et vous m'en rendrez compte au retour.

Slg L'ATENTCRIER

Cette proposition allait probablement me mettre en face de Mauléon; aussi je l'acceptai avec joie.

Masséna, sans en connaître le vrai motif, parut charmé de mon zèle.

— Où est mon compagnon de route? lui demandai-je.

Masséna se tourna vers son aide de camp :

— Faites venir sir John Hawkins, dit-il.

L*Anglais ne tarda pas à paraître. C'était un grand jeune homme, leste, bien découplé, large d'épaules, dont 16 visage riant et coloré était plein de joie et de vie.

En le regardant plus attentivement, je le reconnus tout à fait. C*étaît l'un des trois officiers qui avaient franchi la barricade à cheval en même temps que Mauléon. Le cheval s'étant abattu sous lui, John Haw^kins était demeuré prisonnier, et il suivait le quartier général de Masséna, traité en hôte plutôt qu'en ennemi.

En entrant dans la tente du prince d'ËssHng, il salua Masséna et moi avec une courtoisie militaire , et, sans s'asseoir, il attendit les questions du maréchal.

— J'espère, dit enfin celui-ci, que vous ne vous ennuyez pas ici, monsieur Hawkins ?

— Pas trop, prince, répliqua l'Anglais, grâce à vos bontés et à Tliospitalité de messieurs les officiers de rétat-major.

— Et vous faites bonne chère aussi, sans doute ?

— Assez bonne, je vous remercie, prince. Ce matin, nous avons déjeuné avec des lentilles fort bien accomniodées au lard. Hier au soir, les lentilles étaient au beurre; hier au matin, à l'huile; avant hier, elles étaient bouillies à l'eau. Excellente chose, les lentilles, Irèssaine et très-nourrissante.

. — Vous regrettez le bifteck ? dit Masséna. Cher monsieur Hawkins, nous n'avons que des lentilles. La plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu'elle a. Heureusement, nous sommes très-sobres, nous autres Français. Au siège de Gênes , nous avons mangé nos bottes plHtôt que de lâcher prise... Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Voyons, monsieur Hawkins, avez-vous grande envie de manger du bifteck et de revoir vos amis?

— Assurément, prince.

— Eh bien, le colonel Robert que voici va partir à l'instant même avec vous pour le camp anglais et proposer à lord Wellington un cartel d'échange des prisonniers ; et , ma foi, il ne tiendra qu'à Sa Grâce de vous garder ou de vous renvoyer ici.

L'Anglais salua et sortit avec moi de la tente.

— Monsieur le colonel, me dit Hawkins , permettezmoi, je vous prie, de prendre congé de mes nouveaux amis, et aussi, ajouta-t-il avec un clignement d'yeux, d'une jeune dame...

— Faites ! faites I répondis-je assez brusquement. Nous partirons dans un demi-heure.

Je le suivis du regard, et je vis qu'il entrait dans la tente de madame d'Albret.

L'entretien fut très-court, mais fort intéressant, du moins j'eus bientôt des raisons de le croire.

Deux minutes après, Hawkins reparut, salua une dernière fois Catherine qui l'avait conduit jusque sur le seuil, et prit congé de l'état major, où sa franchise et sa bonne humeur lui avaient procuré un excellent accueil.

Enfin il distribua des poignées de main et des embrassades à la ronde, monta à cheval, et nous partîmes.

Son cheval, de race anglaise et de formes élégantes, était un demi-sang plein d'ardeur. Le mien, superbe étalon andalous, que j'avais acheté à Goïmbre, aurait fait l'envie d'un connaisseur. La conversation s'engagea donc d'abord sur le mérite comparé de nos chevaux.

Mais un spectacle assez singulier nous détourna bientôt de cet entretien instructif.

En passant près des avant-postes français, je vis avec étonnement deux ou trois soldats qui avaient dételé une pièce d'artillerie et qui, attelant les chevaux à une char-

rue, essayaient de labourer la terre. Parmi eux était mon ami Carbon.

Il s'approcha, et me saluant :

— Ah ! colonel, dit-il, quelle joie de vous revoir ! Depuis le jour où je vous ai relevé presque mort sur le champ de bataille, je ne savais plus ce que vous étiez devenu.

— Que fais-tu donc là ? demandai-je à mon tour.

— Mon colonel, c'est bien simple, nous labourons.

— Et que comptez-vous faire de ce champ après l'avoir labouré?

— Nous l'ensemencerons. Après le labour, les semailles; après les semailles la récolte, post laborem^ cœna. Que voulez-vous qu'on fasse ici pour se désennuyer? Voyez là-bas ces mamelons. C'est Terres- Vedras. La route est coupée. Des palissades, des fossés, des chevaux de frise et des canons partout. On dirait que l'Anglais a pris racine dans ses retranchements. Eh bien, nous prendrons racine, nous aussi. Je vais semer du maïs. Au printemps, nous ferons des crêpes. On dit que c'est très-bon, — avec un peu de mélasse. En tout cas, cela vaudra mieux que les lentilles et le biscuit de l'intendance. Et si Wellington s'ennuie, s'il veut descendre en plaine et en découdre, je lui montrerai ce que je sais faire.

Nous continuâmes notre route.

— Vos soldats sont-ils aussi sobres et aussi philosophes ? dis-je à John Hawkins.

— Sur mon honneur, répondit l'Anglais, je n'aurais jamais cru cette merveille, si je ne l'avais vue de mes yeux. Vos chevaux n'ont point d'avoine, vos hommes n'ont ni pain ni viande, et tous vivent comme par miracle; je ne m'étonne plus si vous avez conquis l'Europe... Mais pour le Portugal, ajouta-t-il en se reprenant, il faut y renoncer. Le Portugal est anglais et demeurera anglais.

— Bon ! V^ellinglon se lassera de vivre caché derrière ses retranchements comme un rat dans son trou. II descendra en plaine, on le battra, et il se rembarquera.

— Vous ne connaissez pas Wellington, répliqua John Hawkins blessé dans son orgueil national. Il ne bronchera pas plus qu'un mur. Voilà dix-huit mois qu'il a fait construire les retranchements de Torres-Vedras. Il y restera dix-huit ans, dix-huit siècles s'il le faut. 11 ne descendra pas en plaine, il ne se hasardera pas, il attendra que vous partiez, et alors il vous suivra pas à pas; si vous vous retournez pour lui faire face, il s'arrêtera net; il campera sur une montagne, comme à Busaco, et attendra le choc.

Il ne sera ni vainqueur, ni vaincu. Mais vous partirez. Vous autres Français, vous aimez la gloriole, les coups d'éclat , les fanfares , Austerlitz ou léna. Il n'aime , lui, que le solide. Son camp est bien retranché. Son armée est bien nourrie. Nous avons de la viande fraîche, du pain frais, du vin, de l'aie et du porter comme à Londres. Les soldats ne travaillent pas ; on ne les a pas enrôlés pour cela, mais pour se battre. Pas un d'eux ne voudrait

toucher la bêche et la pioche. Gela, c'est l'affaire des paysans portugais. Nos soldats font deux heures par jour l'exercice à la cible, que vous ne faites jamais, vous ; et tous leurs coups portent.

— Maioi, dis -je alors , la campagne sera intéressante, car si Wellington est entêté, Masséna Test terriblement aussi, et le vieux renard a plus d'un tour dans son sac.

— Lord Wellington n'en a qu'un, mais il est bon, répliqua l'Anglais. On lui écrit de Londres tous les jours : Revenez 1 Napoléon va prendre le commandement de son armée d'Espagne et se jeter sur vous avec deux cent mille hommes, il répond : Nous verrons bien. Attendons qu'il ait quitté Paris. Dans ce pays, les Français ne peuvent rien faire avec une petite armée, parce que tout le monde est contre eux ; et ils ne peuvent pas avoir une grande armée, parce qu'elle mourrait de faim. Quant à nous, tout vient par mer, de sorte que nous ne manquons de rien. Que répondre à cela ? Les ministres le laissent faire. Et, en effet, vous ne l'arracherez pas de Torres-Vedras , fussiez-vous cent mille! C'est un caractère de fer. Je ne connais qu'une seule personne aussi entêtée que lui. C'est ma cousine miss Arabella Fox, de Fox-house dans le Somersetshire. A propos, colonel, connaissez-vous Arabella ?

— Ma foi ! non.

— Eh bien, je vous présenterai quand elle sera ma femme. Venez me voir un joui- quand la paix sera faite ;

nous chasserons le renard ensemble. Arabella est une écuyère du premier mérite; elle monte à cheval, et saute par-dessus les haies et les fossés comme un gentleman.

— Est-elle jolie ?

— Jolie! s'écria John Hawkins; jolie I... elle est ravissante, mon cher colonel. Elle est blonde ; elle a les yeux noirs; elle a., elle est... enfin, c'est un angel Elle fait le thé comme l'impératrice de la Chine , et mieux encore, si c'est possible.

— Oui, certainement, c'est une bonne chose que le thé, surtout quand il est mêlé de beaucoup de rhum; et alors c'est un préservatif contre la colique... Mais estelle instruite ? sait-elle gouverner sa maison ? saitelle?...

— Elle sait tout ce qu'il faut savoir, dit Hawkins, mais elle est aussi entêtée qu'une mule ou que Sa Grâce lord Wellington. Imaginez-vous qu'elle a juré de ne m'épouser que dans deux ans, et qu'elle n'en démord pas, et qu'elle n'en démordra pas !... C'est pour cela que je suis ici, car je me soucie du Portugal comme d'une noix vide ; mais à quoi employer ces deux années? Et savez- vous pourquoi Arabella fit ce serment maudit? C'était un soir. Nous étions assis l'un à côté de l'autre, sous un berceau de chèvrefeuille et de jasmin, à Foxhouse. J'entourais sa taille souple de mon bras; elle appuyait sa tète charmante sur mon épaule droite en disant : Dear John, beloved John (cher John, bien-aimé

John), à quoi je répondais : Dear Arabella, sweet créature (chère Arabella, douce créature), et, quoique au premier abord, ce discours ne fasse pas grand effet sur les passants, je vous assure que nous le trouvions tous deux très-éloquent. Tout à coup, j'eus la bêtise de dire, en lui montrant une étoile de première grandeur qui brillait au-dessus de nos tètes :

— Les habitants de Sirius même seraient jaloux de mon bonheur, s'ils pouvaient le connaître.

— Mais, cher John, dit ma douce Arabella, ce n'est pas Sirius que vous voyez-là, c'est l'étoile polaire.

Je répliquai :

— Chère et ravissante bien-aimée, vous vous trompez ; c'est bien Sirius, à moins que ce ne soit Aldebaran.

— Je vous dis, cher John, que c'est l'étoile polaire et non Sirius ou Aldebaran.

Comme elle s'animait un peu, je crus la calmer en disant :

— Ce sera ce que tu voudras , chère bien-aimée. Sirius même , pour te plaire, serait trop heureux de devenir étoile polaire.

— Mais , cher John , votre insistance est vraiment insupportable. Je ne veux pas que vous l'appeliez par complaisance étoile polaire; je veux que vous soyez convaincu que j'ai raison.

— Eh bien, je le suis, ma bien«aimée Arabella. Étesvous contente ?

— Non, dit^Ue, car vous avez hésité. Et en vérité, cher

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