‹ L'aventurierChapitre 4 sur 16 · II · texte numérisé non relu

II

T4 L'AYENT^JRIER

qu'elle ne peut pas prouver le crinae; elle n'aura donc pas recours à la procédure. Mais je suis ïk, moi!

— Vous? répliqua Bourgoin. Mais vous êtes exilé, proscrit. Le premier îjrgousin venu peut vous saisir au collet et vous traîner devant les tribunaux...

— Je ne vous deipande qu'une chose ; lui dis-je. C'est de me mettre face à face avec c^t homme.

— Ici, c'est bien difQcile, dit Bourgoin avec hésit^^tion.

— Je UQ yeux compromettre ai yous ni personne. La scène qui se prépare entre ce Mauléon et moi peut être violente. S'il appelle au secours, je lui brûlera^ la cervelle...

— Oh I s'écria Bourgoin épouvanté.

— Et il fera bien, ajouta Çllélie.

— Ah ! dit Bourgoin en nous regardant tous deux avec un étonnement presque comique, vous croyez qu'il fera bien...

— Assurément, lui dis-je. Ne connaissez-vpus pas le vieux proverbe : Il vaut mieux tuer le diable qu'eu être tué?

— Cçrtaiuement, certainement, vous avçz raispn... fond. ... ; mais dans la forme ...

— Eh bien, dans la forme?...

— Eh bien, c'est autre chose.. . Tuer uu homme chez raQi, dans mon escalier, dans mon burçau, ^ana mon salon; y pensez-vous?...

— J'y pense si bien que je yous prie de me le faire rencontrer ailleurs.

UN DUEL SOUSL'EMPÏRE 75

— Qui, mais où ?

— Chez luil

— C'est impossible. Il est trop sur ses gardes et la police est J( ses ordres. Je m'en suis aperçu h la iqiue 4^ Fouché.

-7- Dans la rue 1

— Impossiblp. Outre qu'il est armé, auipoindre |)ruit, çont argousins sortiraient de terre pour venir à son secours, vpus eutourer; et qgi sait ce qu'on ferait d'un émigré qu'on prend pour un conspirateur? Je ne veux pas avoir votre mort à me Reprocher.

— Ni dans la rue, ni chez vous, ni chez lui!... Où donc, alors?

Bourgoin réfléchit ijn instant :

— Écoutez... dit-il. Savez-vous quelque langue étrangère?

— Oui, je sais passablement l'italien et l'allemand.

— Tout est sauvé... Connaissez-vous quelque ville de commerce?

— J'ai traversé Venise etTrieste.

— De mieux en mieux ! Le citoyen Talleyrand, ministre des relations extérieures, est très-friand de tout ce qvii toucl^e aux questions financières. Il a toujours la main fourrée (Jans les grosses spéculations de ce temps-ci, dans la fourniture des armes, des habits, des casseroles, du paift, de la viande, du vin et de tout ce qui est à l'usage d'une î^rmée en campagne. Je lui parlerai de vous, et je lui dirai que vous avez observé en

connaisseur l'Italie et Tlllyrie. Il me dira certainement de vous présenter à lui. Je vous ferai inviter au prochain bal qu'il donnera. Là, vous êtes à peu près sûr de rencontrer Mauléon. Une fois entré, c'est à vous de parler et d'agir. Je m'en lave les mains. Je ne veux même pas assister à l'entrevue, car ce Mauléon est un terrible homme, je suis père de famille, et, enfin, Madame de Fénestrange n'a pas d'autre ami que moi sur la terre.

Je riais en moi-même des bonnes raisons que ce brave homme se donnait à lui-même pour fuir le danger, mais il faisait assez pour moi en me mettant en face de Mauléon ; je n'en demandai pas davantage.

Je le remerciai donc chaudement ; je pris congé de CléUe et j'allai chercher un logement dans un hôtel garni de la rue Saint-Denis que m'indiqua Bourgoin.

Pendant cinq jours entiers, j'eus la constance de ne pas quitter l'hôtel ou un petit restaurant voisin de peur d'être rencontré par quelque agent secret de Mauléon, car je ne doutais pas qu'il ne m'eût dénoncé comme conspirateur, et que la police ne me cherchât partout dans Paris.

Enfin, vers le soir du cinquième jour, je reçus un billet de Bourgoin, ainsi conçu, ou à peu près :

t Voici l'invitation de Talleyrand. Je vous présenterai € demain soir , et je sortirai tout de suite , ayant € moi-même invité quelques amis à célébrer l'anniverc( saire de la naissance de ma femme.. Vous sentez que <f ces choses-là sont sacrées.

« Tout vôtre.

« Bourgoin. »

A ce billet, était jointe l'invitation de Talleyrand.

Le lendemain, je fus exact au rendez-vous. J'allai, en costume de bal, chercher mon ami Bourgoin, qui me conduisit tout droit au ministère des relations extérieures, et me parut un ami fort intime de la maison, car tous les domestiques le regardaient et le saluaient d'un air à la fois respectueux et familier.

L'huissier annonça :

— Le citoyen Bourgoin. Le citoyen Bobert.

Car dans la langue officielle on disait encore : le citoyen. Mais dans la pratique tout le monde disait : monsieur.

Je n'ai pas besoin de vous décrire le lustre, l'ameublement, les fleurs et les bougies du ministère. Toutes les fêtes se ressemblent par là.

Mais je fiis frappé du grand air du mattre de la maison. Le citoyen Charles-Maurice deTalleyrand-PérigorcI, ci-devant évoque d'Autun, ami de Mirabeau, puis ambas-

sadeur de France en Angleterre, puis exilé aux États- Unis, puis marchand dé coton, et présentement miriistlre de la République française, avait la mine la plus hautaine, la plus dédaigneuse, la plus impertiiiente, la plus impaâslble, et quand il lui plaisait de sourire, la plus aimabte qu'on puisse imaginer. Dans un temps où beaucdup de gens savaient agir, lui seul savait se tenir, et jugeant d'un coup d'œil chacun siir âa ihine, accueillait ses invités avec une politesse proportionnée à leur importance probable.

De vous dire que ce fût un hoiriûie aimable, oii beau et bien fait, je n'ai garde; mais c était un grand seigneur et un homme d'esprit. Il savait parler et se taire, — se taire surtout ; il savait interroger, il causait et ne pérorait pas; il savait écouter, il savait interrompre et résumer une discussion d'un mot ; il savait parler ailx femmes ; il avait la finesse d'un prêtre fet la souplesse d'un homme de cour qui sait s'accommoder aux fantaisies du knattre sans prendre l'air servile; il ne faisait ëucun geste; ses yeux demi-clos semblaient épier Tintertocuteur et ibtitnidaient les plus braves.

En le voyant, je sentis que je me trouvais en face d'uti animal d'espèce rare et presque Ihcohnué. J'avais vu déjà plusieurs hbtiimes illustres; j'avais parlé deux fois au général Bonaparte et je n'avais ressenti aucune émotion ; mais ce railleur boiteux et mal conformé, dont le regard terne et fixe semblait vous déshabiller de la tète aux pieds, tne causa, je l'avoue, quelque feurprise;

aussi, à peine la présentatidfa faite, j'essayai dé me gliss'er et de me perdre dâtis la foule; îiiais le taiiiistre me retint, pendant que Bourgoin, heureux de s'être acquitté de sa promesse, se hâtait de sortir du bal, craignant d'assister à quelque Catastrophe.

Cejpendatit; après quelques questions sur Veniéë, 'trieste, Viehiie et MuniBh, il me laissa aller en me disant :

— Revenez demain matîti au ministèrfe; vêts haldi. M. Eourgoih m'a beaucoup parlé dé votre câpaëité.i; Je sbtigfe à voixà eliit)loyer pour le service dé la république.

Je m'iriclinai respectueusement, et je mè dirigeai vehs le second salon, oîi déjà la musique se faisait entendre; Au même ihstant l'huissier annonça :

— La citoyenne d*Àlbret! Le citoyeH Pàhhëhay!

Je me retournai brusquement, et je reconnus Mauléon.

Il donnait lé bras à une femmei d'une beauté àplishdide, digne dé servir de modèle à iiH statuaire. C'était inadame d'Albret, Catherine, ranciénrie blanchisseuse qu'il avait amenée de la Vendée à Aubusson.

Elle était vêtue, à la mode du temps, d*uné rbbë de gaze ttànspàrente qui recouvrait à peine et laissait de- Vlnèr ses fbtmes admirables. Sa dérharché voluptueuse et lente, ses yeux tour à lour pleine de langueur et de vivacité attiraient l'attention de totit le monde.

Mauléon la fit asseoir h côte d'une femme assez làidb, à tjui ce Voisinage iiiattehdd né parut pas faire

grand plaisir et qui tourna impoliment le dos à la belle Catherine, espérant sans doute échapper à la comparaison.

Quant à Mauléon, vêtu en incroyable y le lorgnon dans rœil, le dos légèrement incliné en avant, la jambe tendue, il s'avançait dans le salon avec la noble assurance d'un homme riche, jeune encore, bien portant et qui tire bien Tépée.

Grâce à la foule compacte qui nous séparait, je pus le suivre en silence et sans être vu, attendant l'heure de lui parler. Avant tout, je ne voulais lui laisser aucune chance d'échapper à sa destinée, et devant une assemblée si nombreuse^ il m'était impossible d'employer la violence. Je ne voulais donc pas me montrer trop tôt, ce qui pouvait faire manquer ma vengeance et celle de Clélie.

Au reste, j'eus le plaisir d'entendre que presque tous ceux qui le voyaient passer ne se gênaient pas pour dire de lui les choses les plus déshonorantes.

— Vois-tu ce Parthenay? disait l'un. C'est le plus fieffé bandit!...

— Que fait-il ici ?

— Eh! ne sais-tu pas le proverbe ? Qui se ressemble s'assemble. Talleyrand a besoin de lui pour brasser quelque tripotage nouveau.

— Mais d'où sort-il ?

— Que sais-je? Du fond des bois, comme les loups. On dit qu'il était en Vendée, ou peut-être en Prusse.

Barthélémy me racontait l'autre jour qu'il l'a connu agent secret de M. d'Haugwitz à Bàle. Les gens de cette espèce n'ont ni patrie ni famille.

— Est-ce qu'il est riche ?

— n mène grand train. Il est l'associa, — car c'est trop de dire l'amant, — de cette aventurière qui vient d'entrer avec lui.

— Madame d'Albret ?

— Oui, la belle femme brune à qui Benjamin Constant, ce jeune homme aux cheveux blonds et bouclés que tu vois là-bas, fait en ce moment une déclaration d'amour.

— Si Mauléon l'aperçoit, gare la bombe !

— Il ne l'apercevra pas. Mauléon ne voit que ce qu'il a* intérêt à voir. Par Benjamin Constant il veut être admis chez madame de Staël, et il ne verra riei). Est-ce qu'il a vu les empressements de Barras auprès de madame d'Albret ? Comme sa fortune dépend de Barras, il ferme les yeux. C'est de lui que le prophète a dit: < Il a des yeux, et il ne verra pas; il a des oreilles, et il n'entendra pas. »

— Au moins il faut convenir que c'est un hardi coquin.

— Parbleu ! Mandrin aussi était un hardi coquin.

— Comment ose-t-il se présenter ici, cinq jours après avoir tué ce pauvre Cardenoy d'une façon si atroce ?

— Et pourquoi n'irait-il pas au bal ? Parce qu'il a tué un homme ?

is.

La belle raison ! Qui est-ce qui n'a pas tué un hotame ou deux en sa vie? Regarde autour dé toi. Il n'y a partout que des tueurs d'hommes. Vois cette mine basse, ce front étroit et fuyant, ces petits yeux qui clignotent sans cesse. C'est Fouché, le fameux Fouché, l'ancien oratorien. Combien a-t-il fait couper de tètés du fusiller d'hommes ? Des centaines, à coup sûr. Peut-être des milliers. Et son rôle n'est pas fihl.

— Bah ! tu tne cites Un gredin flfeffé.

— Bon ! et ce général flegmatique qui tiblis tourné le dds et qui parle à Bernaddtte. Combien a-t-il fait tuer de soldats, des siens ou de ceux de l'ennemi? Une centaine de mille, peut-être.

— Qui est-ce donc ?

— Moreâu. Va, va, parmi tous les gens qui sont ici, tu rie verras peut-être pas dix hommes dont les nlôins soient tout à fait pures de sang humain. Est-ce que ce sodvenir les embarrasse oti les empêche de dîner, de danser, de chanter et mêilie d'ailnër leâ fettiiiïes? Point du tout. Us ont les uns pdur les autres ûhe indulgence réciproque et se pardonnent mutuéllehlënt et de gratid ctedr le mal qu'ils ont fait à autrui. Pourquoi Paithenay ne suivrait-il pas leur exemple î

— Oui, mais ce meurtre de sang-froid, tar il a tiré sur le pauvte Cardehoy à trois pas et sans danger...

— Eh bien, ce ineiihre le fera craindre, et,*ï?ër le temps qui court, la crainte est un sentiment tfès-voisin du respect. Qu'il assassine encore deux où trGià plèr-

sonnés sans donner prise à la loi,- et tu verras tous les hbmtnes se ranger sur son passage et toutes léà femmes lui faire des aVaricës.

Pendant cette conversation, j'examinais avec soiii la disposition des salons, et je préparais mon plan de campagne.

A gauche du troisième salon se trouvait une grande serre, garnie d'orangers et de fleurs exotiques. Au fond de la serre était tm divan turc. G*est là que j*àllài lii'asèfebir après avoir chàtgé tm ddmèstiqilè d'avertir Maulëoti qil'dri le démahdait pour litiel affaire importante.

Il ne tarda pas ^ venir, Tair dégage, la tête hadté, croyant peut-être à quelque rendez-vdus dohné par une femme. Je l'observais, S demi caché dans le feidllage.

Il île më vit et ne me reconnut qu'à trois pas de distancé, lorsqu'il n'était plus possible d'éviter iiia rencontre.

A cette vue il s'arrêta court, et mêitle il fit un pa^ ëti arrière. Mais ce fut un mouvement invôlotitaite bientôt réprimé. Cependant Je hi'apfërçiis tjiiîl pâlissait.

Mais cette première éthotlon iië dura guère, oli du Ifaoitis il en fut Mëiltôt le ihaltre. Bieli plus, il s'avança vers moi d^iiri àîr sdiiriant, et iné prenant la rtiain :

— kh ! c'est ce cher Féhestrange, dit-U. Ma foi, je iië ni'âtténdàîs guère à vous trouvei* ici.

-^ Jd craignais, lui dis-je, que Vous ne m'eussiez Oublié, ihàis je stds bien àisè dé voir que je m'étais ttompé.

— Vous oublier? qui? moi! s'écria Mauléon d'un air pénétré, ah ! cher ami, ce n'est pas bien... Et, à propos, y a-t-ii longtemps que vous êtes à Paris?

— Six jours seulement.

— En vérité! Et pendant ces six jours vous n'avez pas eu un seul instant la pensée de venir me voir et de me demander l'hospitalité?

— Je craignais de vous compromettre.

— Fi donc! pour qui me prenez-vous, Fénestrange? Me croyez* vous incapable de me dévouer pour un ami?... Catherine vous saura mauvais gré de cette pensée... Elle est ici Catherine. L'avez-vous vue ?

— Oui, tout à l'heure.

— Elle est fort lancée aujourd'hui dans le grand monde. Elle s'appelle madame d'Albret, et laisse croire qu'elle est un peu marquise. Cela lui fait plaisir et ne gène personne. C'est un ridicule innocent qu'elle s'est donné, voilà tout. Mais elle est toujours bonne fille comme autrefois. Il faudra venir nous voir demain. Vous pouvez disposer d'une chambre dans mon hôtel, car j'ai un hôtel à présent. C'est un bien national que je viens d'acheter, et qui appartenait avant la Révolution du feu marquis de Brussol, un brave gentilhomme à qui l'on a coupé la tête sur la place de la Révolution le 3 thermidor an II, sept jours avant Robespierre... L'hôtel , tous frais faits , — sauf bien entendu ceux de l'ameublement, — me coûte soixante mille francs. Il valait un million en 1788 et vaudra deux millions dans

quatre ou cinq ans. Encore en ai-je payé une partie en assignats.

J'essayai de Finterrompre et de placer une ou deux questions ; mais .il avait évidemment le parti pris de m'étourdir par ses discours, de gagner du temps et d'empêcher, du moins ce soir-là, toute explication. Il continua :

— C'est une bénédiction que le Paris actuel. Tout le monde aime, mange et boit tout le jour, pour rattraper le temps perdu pendant la terreur et se venger de Robespierre. Nous faisons des affaires superbes. J'ai vendu plus de six cent mille paires de souliers à l'armée du Rhin. Jamais soldats n'auront été aussi bien chaussés, — du moins, ajouta-t-il en riant, si les souliers ont été fidèlement remis aux destinaires, car je ne réponds pas des gardes-magasins. Personne ne marchande. Barras est le meilleur garçon du monde, et, pourvu qu'il soit de moitié dans les bénéfices, il ratifie tous les marchés. Sous l'ancienne monarchie, on disait : « La reine est si bonne! » A présent, nous disons : « Barras est si généreux!... >

Et à propos, mon cher ami, si le cœur vous en dit, je pourrai vous recommander moi-même à Barras ou à Talleyrand. Que préférez-vous? l'eau-de-vie, le genièvre, le pain, le vin, les culottes? Parlez; je suis tout prêt à vous servir de tout mon pouvoir. Moi, je préfère les souliers, mais je n'impose mon opinion à personne.. ^ Aimez-vous mieux les emprunts d'État? Je vous adres-

serai à Ouvrard, qui tst de mes atnis. C'est bien autre chose que les souliers et les culottes. OuvraM est dh vrai Colbért, un Law, un finantier de géhie. Il iriàrche sur les millions, il à les mains pleines de ttiilliotls, il ne parlé que de niillions... Il prête à la France, à l'Espagne, à la Hollande. Il né s'amuse pas à grappiller toute Tannée comme un pauvre diable ; il jette son filet et ramène d'un coup dix du douze millions de piastfejj et de doublons d*Éspagné. Il les fait venir dé Mexico à Londres, malgré la gUerte; de Londres k Amsterdam, et de là jusqu'à Paris et à Madrid, par là tout le monde s'enrichit, l'Êspdgne, la Pràrtbe, TAngléterré et la tlollahde. Saiis ce gratid banquiet, fcoiîimeht fèraieht hoà gbllvérnàritsî De qdôi vivraient-ilâ?... Âllôris, est-ce dit? Vdtilèz-vous que je lui parle de vous ce stiiii il était là tdUt à l'Heufe dans le sàlbh de tallëyrand.

'— Vou^ oubliez, lui dîs-jé; qlië je stds condamné à mort.

— Ah! c'est vrai. Pauvre amil Et tBFcè de Vdiis cacher, ii'est-be pas ?

Je fis un signe affirmatif .

— Diabîè! dit Mduléon; voilà qûî changé bîefa la question, en éfftjt! Si Vous n'étiez qu'éniîgré!... Mais cette côndamtiatioti à mort par contumace est une terrible chose.

Et enfin, àjbutâ-t-il, quel est le riiotîf de votre voyagé à Paris t Je Voils ctoyais exilé pout* jamais en Angleterre, en Russie ôii aux Étals-Unis.

— Je suis venu, lui dis-Je, pour vous voir.

— Àh ! ah! ce cher ami! Mais par quel hasard vous reilcôntrë-jé Ici plutôt que chez moi ?

— C'est ce (jue je voulais vous expliquer. Mais, auparavant, somnies-noiis bien seuls.

Il regarda autour de lui et répondit :

— Oui, tout à fait seuls ?

Ëri même téiiipS je crus voir qu'il glissait sa main dans la poche de son habit et semblait chercher quelque chose, — poignard ou pistolet. De lîiôn côté, Je me tenais stir niés gardes.

— Avant tout, lui dis-je, je voudrais vous faire deux ou trois questions.

— Pariez !

11 s'assit eii face de moi et prit une pose attentive. L'instatit décisif était venu.

— Pourquoi dortc, Idi dis-jë, avez- voué chàtigé de nom? Ce « Parthenay » medéroutait un peu, et j'ai eu fle la peine à reconnaîtf-e en vous mon àncieii ami Mauiébh.

Il froDça légèrement le sourcil et répliqua :

— C'est MauléoUy mon cher ami, qui était un nom supposé, ou plutôt c'est celui de ma mère, que j'avais pris à Saint- Julien. J'arrivais alors de Vendée, où j'avais combattu à côté de Charette et de Larocbejaquelein contre les Bleus de Kléber et de Canclaux. Je quittai, en même temps que la Vendée, le nom de mon père pour échapper à la proscription et ne pas exciter les soupçons du brave Brutus Dupuy, patriote forcené, qui ne se serait pas fait scrupule de me faire couper la tète s'il avait pu deviner qui j'étais. Blâmez-vous cette prudence ?

— Non, assurément.

— En temps de guerre civile, mon cher ami, c'est assez d'avoir bravé la mort sur le champ de bataille; celle de Téchafaud n'a rien d'attrayant. Vous-même, vous êtes ici sous un faux nom, je pense, car enfin, celui de Fénestrange, s'il était prononcé tout haut dans cette maison, mettrait à vtjs trousses toute la police de Paris et des départements... Est-ce là tout ce que vous vouliez savoir?

Et il se leva comme s'il eût été très-pressé de partir. Je le retins par le bras et l'obligeai de se rasseoir.

— Un peu de patience, lui dis-je. Quand on a le bonheur de rencontrer un ami tel que vous, on ne le quitte pas si vite.

Je vis qu'il sp contenait pour ne pas éclater, car il sentait bien l'ironie cachée sous mes paroles, mais il

garda l'air amical qu'il avait pris dès le commencement de la' conversation.

— Puisque le hasard a voulu, lui dis-je que nous prissions part tous deux, et pour des motifs bien différents, au combat du pont de Bauze, pourriez-vous m'expliquer certaines circonstances de cette nuit fatale qui sont toujours restées mystérieuses pour moi ?

— Volontiers. Quelles circonstances?... Il me semblait que nous ne nous étions pas quittés depuis le commencement jusqu'à la fin du combat?

— Er effet.

— Vous savez bien, continua Mauléon, qu'après la mort des gendarmes on se dispersa, suivant le mot d'ordre donné d'avance, et qu'on ne se retrouva que le lendemain matin , dans l'auberge de Saint-Quentin. Vous savez aussi qu'on fit équitablement le partage du butin, et que vous refusâtes votre part avec votre fierté ordinaire , quoique vous l'eussiez bien gagnée , car , sans flatterie, c'est surtout à votre courage que. nous devons la victoire... Est-ce de cela que vous voulez parler?

— Non.

— Ahî

Je vis qu'il saisissait dans sa poche le manche d'un poignard — mais je ne parus pas m'en apercevoir, et je continuai d'un ton calme :

— Deux jours après la bataille, j'allai vous voir, et de là je passai sous les fenêtres de la citoyenne délie,

qui avait reçu, dans la mêlée, une bleéstire dangereuse.

— Oui... oui.., s'empressa de dire MâUlébn. Quelque maladroit gendarme, en tit-ant siir vous, âVait failli la tuer... Après?

Il jouait serré et ne se découvrait pas:

— Or, lui dis-je, comme je remontais les cinq terrasses du jardin du procureur-syndic, il se trouva que Id garde natiohàle de Sâittt- Julien ^ avertie de ma présence, fit une décharge de vingt-cinq ou trente coups de fiisil; dont l'un enleva mon chapeëu ; fet si la l'rovldetlbe ne m'avait pas préservé, on m'aurait enterré, je pense, le même jour que le citoyen Brutus Dupuy... Le saviezvôus?

— Oui, réporidit-ii, oui, je le savais. On en parla beaucoUjj le lehdemâin dans là ville et mêtfaé les gardes nationaux fli-ent le plus grand éloge de Votte courage et de votre sang-froid.

Je continuai :

— Mais il y a quelque chose de singulier dans cette affaire.

— Quoi donc? demanda-t-il avec un étonhèmèht feint.

— Imaginez vous que le premier coup de fusil tne flit tiré par ce misérable Foiicard, qui faisait partie ,de notre troupe.

— Foucard ! Pas possible 1 Quel intérêt avait-il ?...

— C'est ce que je irie denlandais d'abord; mais l'ayant saisi, fait prisonnier et interrogé mbi-inême, je

ne peux pas avoir le imoindre doute sur sa trahison.

— Oh I dit Mauléon d'un air indigné, voilà qilî est vraiment infâme !

— Jfe vais vous citer de ce Foucard un trail plus infâme encore et i^ui vous révoltera bien davantage... Croiriez-vous que ce misérable, menace de mort, ine jura qu'il n'ëtâit que voire instrument, et ^illl essayait, par vos ordres, dé m'assassiner?

— Mon cher Pénestrange, s*ëcria Mauléon d'urie vbix forte, pouvei-vous croire?... Quel intérêi?... Maik c'est tm mensonge àbohiinable... J'espère que vous n'ajoutëi pas foi à de si lâches calomnies ?

— Non, certainement, cher ami, ne prenez pas la peine de vous justifie^... c'est inutile... Mais croitiezvous que, poussant plus loin l'infamiie, ce misét*âble dsë vous accuser.,..

— De quoi ? deriiahdà Mauléon plus t)âle que là Hlort.

— D'un crime beaucoup} plus grand qu'urie tentative d'assassinat, il osie dire qUë Clélie Dupuy...

— Éh bien ! achevez, diUl en reîipirânt à peihè. Clélie Dupuy...

— A été victime...

— Ce n'est pas vrai I dit-il d'une voix rellehtissarite.

— Et, dis-je encore sans ni'arréléf à cette interraplioh, c'est par ce premier crime qu'il expliqué le second.

— Il ment ! il ment ! dit Mauléon.

— Et malheusemerit, il à donné des preuves si con*-

vaincantes que Clélie elle-même a dû se rendre à Tévidence.

H y eut un instant de silence. Mauléon paraissait accablé de honte, de regrets ou de remords. En réalité, comme un capitaine habile, il ne songeait qu'à changer son plan de bataille.

— Écoutez-moi, Fénestrange, dit-il enfin d'un ton grave et presque solennel, et soyez mon juge, quoique vous soyez probablement mon ennemi. Si un homme tel que moi, qui ne craint, vous le savez, ni Dieu ni les hommes, a pu se résoudre à mentir, ce ne pouvait être que pour conserver l'honneur d'une femme...

— Conserver l'honneur I m'écriai-je avec fureur.

Ce misérable, après son crime, osait se donner les airs d'un chevalier 1

— Je sais ce que vous allez dire, continua-t-il, oui, même aujourd'hui, même après mon crime, que je ne nie pas puisque vous le connaissez, j'ai respecté Clélie ! J'ai fermé la bouche à Foucard par l'argent et par la crainte; je l'ai menacé de mort s'il osait jamais révéler ce secret redoutable... et enfin, faut-il tout avouer? J'aimais Clélie autrefois, je l'aime encore d'un amour ardent et profond que rien n'a pu diminuer , et si je m'étais cru digne de l'épouser

JeTécoutais avec une fureur jalouse et concentrée qui l'aurait fait trembler s'il avait pu lire au fond de mon âme. Ce brigand me déchirait le cœur en parlant de son crime; mais je ne voulais point, par trop de précipita-

tion, manquer ma vengeance et celle de Clélie, et j'affectais un sang-froid extraordinaire.

— Enfin, lui dis-je, que comptez-vous faire î A cette question^ il répliqua :

— A votre tour, Fénestrange, dites-moi franchement quel intérêt vous avez dans cette affaire ? Je sais que vous aimiez Clélie autrefois, mais Tombre de son père se dresse entre elle et vous.

— Je Taime encore, mais d'un amour sans espoir.

— Et vous vous êtes fait son chevalier par générosité ? Vous venez, sans doute, me demander que je l'épouse î

— Moi! que le ciel m'en préserve I lui dis-je.

— Vous avez tort. G*est encore l'accident le plus heureux qui puisse lui arriver. Sa fortune est très-considérable, car le vieux père Dupuy, tout patriote qu'il était, a fort bien mené ses affaires. La mienne est en voie de prospérité. Et si Clélie...

Je le voyais avec plaisir s'engager de lui-même dans le chemin où j'avais désiré le conduire. Tout à coup, il s'interrompit :

— Mais, dit-il, est-elle libre encore ? On m'a raconté qu'elle s'était mariée en Italie, que son mari avait tué son frère un quart d'heure après la bénédiction nuptiale, et qu'un bon divorce pourrait rompre facilement ce mariage.

— Tout cela est vrai. Clélie, veuve ou à peu près, est libre de ses actions et peut divorcer demain si c'est sa volonté.

94 L'AVENTURIEH

— Et vous croyez, demanda Mauléon, qu'^ljp me pardonnera?

— Je n'en ^ais rien. C'^t à vq^s d'inaplqrer votre pardon, si vous le jugez coi^v^nable. Au reste, rien n'est plus facile. Elle est à Paris maiatepant.

— Mais vous-même, avez-vous pbtenu le vôtre î Je gardai le silence.

— Et, ajouta-t-il, vous m'appuiefez siup^ès d'elle?

— Ah ! c'est trop demander à un homme qui Taimo depDis si longtemps !

— C'est vrai, dit Mauléon. Mais qu'elle pardonne ou non, j'irai la voir demain e^ me jetçir à ses pieds.

C'est à cette conclusion que j'avais voulu l'amener, et j'avais peine à cacher ma joie.

. — Où demeure-t-elle î demandsirt-il alota.

— Chez M. Bourgoin, votre agent de changa»

Toute cette longue conv^.rsation n'avait pas d'autre but que d'endormir sa défiance. Au fond, comme je savais fort bien que Foucard avait dû l'avertir que j'étais instruit de tout, je ne crus pas nécessaire de feindre une ignorance qui n'était pas naturelle. S'il avait pu croire que je dissimulais, il aurait pris la fuite, et c'est c^ que je craignais le plus. Car s'il m'échappait une fds, il allait lancer vingt agents de police à ma poursuite, et je n'avais plus qu'à partir ou à vendre chèrement ma vie. J'avais donc réussi, je le croyais du moins, à lui inspirer assez de confiance pour l'engager à sortir seul avec moi, vers la fin de la nuit, à l'heure oà les

ruQs sont désertes et ms^ éclairées. Là, je co^iplais le saisir, le lier, le bâillonner ou le tuer s'il fai^^^t résistance. Car (}^ l'attaquer en plein JQur, dapg| la rue ou chez luji, c'eût été pure fplie.

— Eh bien, dit-il en se levant enfin, c'est une chose convenue, cher ami. J'irai dqmain voir Ciélie et peutêtre devrai-je à votre bienveillante intervention le tioivheur de ma vie. •

En même t^mps il cherchait à m'échapper, mais sans affectation. Je me levai en même temps que lui, et, passant mon bras sous le sien :

— Je ne vous quitte pas, lui dis-je ; car je ne connais personne dans ce salon et j'y suis tout à fait dépaysé.

— Pauvre cher ami 1 Vous vous y ferez bien vite. Mais où logez- vous?

— Je ne sais, car je crains toujours les recherches de la police.

— Eh bien, reprit-il d'un air bon enfant, failes-moi un plaisir, Fénestrange." Venez loger chez moi. Catherine sera bien aise de vous revoir. Elle a toujours eu un iaible pour vous^ et même j'ai failli un instant en être jaloux. Est-ce convenu ?

Je consentis. C'était un prétexte admirable pour ne pas quitter Mauléon. Lui, de son côté, ne songeait, je crois, qu'à se délivrer de moi au plus vite ; mais je ne le laissai pas seul un instant. En réalité chacun de nous cherchait à tromper son ennemi, et nous le sentions tous deux, sans le dire.

Enfin il prit son parti en brave, et voyant que le bal touchait à sa fin, il me présenta à madame d'Âlbret, et me dit de lui offrir mon bras pour sortir du salon. Mais la dame, suivant l'usage de toutes les dames, ayant mis son chàle avec une lenteur étudiée et qui avait pour but de me faire admirer ses belles épaules dont un collier de perles faisait ressortir l'éclatante blancheur, je perdis Mauléon de vue.

Aussitôt, laissant là madame d'Albret et son châle, je courus sur la trace de l'ennemi pendant qu'elle me criait :

— Eh bien, monsieur, où courez-vous donc?... Vous me plantez-là ?... Gela ne se fait pas I

Je descendis les marches de l'escalier quatre à quatre au milieu de l'étonnement général.

Inutiles efforts ! Mauléon avait disparu dans la foule. Je le redemandai en vain aux laquais et aux cochers qui attendaient leurs maîtres. Personne ne l'avait vu ou ne put m'en donner de nouvelles.

Je remontai tristement. Je repris mon chapeau, je conduisis jusqu'à sa voiture madame d'Albret qui me crut fou, sans doute, et parut fort offensée que je ne voulusse pas y monter à côté d'elle, et je me dirigeai vers la rue de Sèvres où j'avais choisi mon logement.

Mais en traversant le pont Neuf, qui. était désert à cette heure-là, je m'aperçus au clair de la lune que deux hommes me suivaient de loin.

Je revins sur mes pas, cherchant à les voir de plus près. Aussitôt ils passèrent sur l'autre trottoir.

Avant de vous raconter moi-même ce qui suivit, continua Fénestrange, je veux d'abord vous lire un extrait du Patriote de 93, journal jacobin, où mon aventure est racontée tout au long et dans le plus grand détail.

Voici cet extrait :

« Citoyen rédacteur,

« Le quartier du quai des Orfèvres et de la rue Dau- « phine était <e matin fort ému d'une découverte sin- « gulière et sinistre.

a Le citoyen Marins Cruche, opticien, demeurant rue « Dauphine, 27, étant à sa fenêtre la nuit dernière et « regardant au travers de sa lunette 'étoile Sirius qui a est menacée, au dire de quelques astronomes, d'une « perturbation complète par la rencontre d'une comète « vagabonde dont on n'a pas pu jusqu'ici calculer Tel- « lipse et prévoir tous les mouvements, — a été troublé

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