II
« me demandez-vous là ? Nous ne pouvons mettre en < commun qu'un malheur irréparable et éternel. Et « cependant, si vous pouviez voir le fond de mon cœur « déchiré !...
« Adieu, Robert, je n'ose vous dire que je vous aime, € Trop d'obstacles nous séparent encore; mais soyez « sûr... Adieu, je vais partir dans un mois pour l'Italie. « C'est là que je veux vivre désormais. Bourgoin sera <c chargé de vous indiquer le lieu de ma retraite... Je « ne veux pas vous dire : Venez l mais je crains votre « imprudence, et je ne veux pas être cause ou prétexte « d'un dernier malheur, le plus terrible qui pût frapper « celle qui aurait voulu être appelée
« Votre CiiUE. >
f Mauléon a réellement disparu. Les uns disent qu'il « est en Espagne, d'autres en Angleterre ; mais per- % sonne, excepté madame d'Albret, ne connaît le lieu de « sa retraite. »
Talleyrand n'avait rien dit que de vrai en racontant à mon ami Bourgoin comment j'avais su obtenir de lui
UW DUEL SQUS L'EMPIRE lil
un passe-port et une recommandftiiQa spéciale de me dûiuier des chevaux k ma première réqqi^ition. Daos le danger terrible auquel j'étais exposé, une seule res^ source me restait, — payer d'audace, — et c'est ae qui m'avait engagé à me présenter en plein jour au minisr tère, au risque de rencontrer là Mauléon ou ses agents.
Grâce au visa de Talleyrand, j'arrivai en trentortrois heuresi à Strasbourg, et, sans m'arréter, Je fran^iis le popt de Kebl.
le toucbaiis enfin la terre allemande et j'étais en sûreté, ou du moins je ne craignais plus la gendarmerie française.
Je poursuivis plqs lentement mon voyage et je m-arrètai dans la petite ville d'iéna, qui était en ce tei^ps-là l'une des plus célébrées et des plus heureuses de l'Europe. Elle avait le bonheur d'appartenir à Tun de ces petits princes que le peu d'étendue de leurs États empéf che de chercher querelle à leurs voisins. léna partageait avec Weimar la gloire d'attirer les poètes et les philosophes les plus éminents de toute l'Allemagne. Peur^ 'dant que les Prussiens et les Autrichiens bâtissant des casernes, fondaient des canons et se faisaient battre par les républicains français, Gœthe et Schiller faisaient représenter leurs drames à Weimar ; Fichte, Reinhold et Schelling enseignaient la philosophie à i'universjt*^ d'Iéna.
Je n'ai jamais été ? grand derc, » vous le savez^ curé, et bien moins encore en 1797 que je ne le suis devenu
dans ces dernières années, quand Fâge et la solitude m*ont donné le goût de la lecture et de la réflexion, maïs je fus séduit tout d'abord par l'aspect gai et riant de cette petite ville ducale, qui vivait tout doucement de son Universjité comme un chanoine vit de son canonicat. Les étudiants y affluaient de toutes les parties de l'Allemagne, suivaient attentivement les cours et buvaient des flots de bière en parlant philosophie ou politique.
Grâce à ma jeunesse, car je n'avais pas encore vingtquatre ans, je passai facilement pour un Français avide de science et disposé (chose rare! ) à s'instruire en pays éAranger. On m'inscrivit sur les registres de l'Université sous le nom de Robert, et je me logeai dans un faubourg, assez loin des autres étudiants.
Mais la tristesse incurable dont j'étais dévoré ne tarda pas à prendre le dessus. J'essayai de suivre le cours du professeur de philosophie Reinhold qui passait en ce temps-là pour un génie rival de Fichte, ou même supérieur, et, vers la neuvième leçon, je m'endormis au bout d'un quart d'heure, si profondément — au bruit d'une explication savante de Tinnéité, de l'eccéité et de Textemporanéité, — que mes ronflements (excusez ce détail prosaïque) ébranlèrent la vaste salle et coupèrent la parole au professeur.
Aussitôt tous les yeux se tournèrent sur moi et le savant docteur Reinhold, aussi chatouilleux qu'un comédien qu'on siffle, me désigna du doigt aux assistants indignés.
A ce signe, tout le monde cria : A la porte le Fran<» çais I à la porte! à la porte !
Ce qui fut un grand soulagement pour moi, car de mon propre mouvement je n'aurais jamais osé sortir, de peur de froisser l'enthousiasme de mes voisins; mais je fus très-satisfait, au contraire, de rendre un pareil service à toute l'assistance, — tout en me promettant bien de donner une leçon de politesse à quelqu'un des étudiants.
L'occasion que je cherchais se présenta le soir même.
J'allai prendre place, après souper, au coin d'une grande table, le long de laquelle quinze ou vingt étudiants venaient s'asseoir ordinairement et discutaient pendant une grande partie de la soirée.
La plupart de ces étudiants étaient Prussiens d'origine et se faisaient aisément reconnaître à leur morgue, à leur roideur, et à ce ton pédantesque qui vient à la fois du collège et de la caserne, et qui parait être le cachet spécial des sujets du grand Frédéric.
Quand j*arrivai, personne ne se dérangea pour me faire place, on ne m'adressa même pas un regard. Mon plus proche voisin me tourna le dos ou à peu près, et celui qui me faisait face affecta de considérer attentivement tantôt la fumée de sa pipe, tantôt les mouches du plafond, et tantôt le profil de son voisin de droite.
Cette impolitesse me charma.
Vous rirez sans doute, curé, de ce penchant continuel aux querelles et aux batailles dont on m'a toujours
iU L'AVÈNTURIEft
accusé ; et cependant, je vous jure que j'étais Venu à léna avec un profond désir de Tiirt*é paisiblement; au moins pendant un ou deux mois. Passé ce temj)ô, j'fespérais que ma destinée se déciderait, que Clflié se résbttdrait enfin à me suivre et serait vraiment ma femiiife, ou qu'au tnoins j'aurais des nouvelles de Mâulêdil et qiié je J)ourrais |)oursuivre liia Vetigearice fchanquéfe.
Enfin je ne déinandaîfe que la paii lot^i^ùé 6ë déplorable ronflement vint troubler mon repos et eût les sliites que je vais vous dire.
Cdmtne md fîgiii*e paraissait déplaire h là {^liipàht des assistants, je n'aurais pas cédé ma place à ijlii ^uë ce soit pour un empire ; inais, parriii ceux à qui elle déjilaîsait le plus, se distihguslit Un grand garçoii itiaigré et osseux, long comme une perche, avëd Un liej! ternble et dé petits yeux qu*on voyait à peitië ; tinè vraie pJhysionomie de vautour. Cet aimable jéUhé hbmtoe S qui tolis ses voisins, soit à cause de son titre de comte, soit à cause de sa rapière formidable, témoigbàiètit uti grand respect, était Prussieti de naissance et s*appelait Ottô de Greiffenhagen.
Au Bout de quelques minutes, la conversation s'établit entté les étudiants sur les mérites côttiparés de Fichte et de Reinhôld. U n'avais garde d*y prendre part; mais le noble Oltôsé ttturnant à demi dé iUon côté, dit tout à coup en manière de coiicliision :
— Sur moii honheui*. Je ne fais pas grand cas de Reinhold ; mais ce ti'est pas lUi tju'on verrait jaibàls excuser
UN DUEL SOUS L'EMPIRE i!5
coiHmiB Fichte cette infâme Révolution fràtiçaise. A cause de cela, je lui donne là préférence.
Je sentis que j'avais enûn trouvé ce que je cherchais, c'est-à-dire un bon sujet de querelle.
— Vous dites, monsieur, cette infâme Révolution française ?... En quoi infâme, s'il vous plaît?
A cette question, tous les yeux se tournèrent vers moi. Du reste, ni ma voix ni mon geste fa'aVaient rieil de fjî-ovocarit, et quoique je susse à peiné coniment ôri allume uhe pipe, je fumais d'un air aussi paisible iqu'un Turc qui rêve au paradis de Mahomet.
— Je dis ihfâme, répliqua insolemment Greiffeiihagen, parce qu'il ne peut rien venir que d'ihfàme d'une nation qiti a chassé ses rois légitimes.
— Et ses hobereaux, dont vous lié parlez pas, lui dis-je.
Le mot de hobereaux qui, dès ce temps-là sonnait mal aux oreilles de la noblesse prussienne, fit dresser les oreilles à celui-ci en même temps que ses camarades commençaient à se regarder en riant.
— Et, àjoata-t-il furieux, que nous vient-il de France?... Des maîtres de danse, des perruquiers eldes valets de chambre.
— Ma foi, lui dis-je, pour ce dei'nier article la Prusse est bien en fonds et n'a que faire de ceux qu'on peut lui envoyer. Qu'on prenne lé premier comte prussien et qu'on lui mette une clef de chambellan sur le dos, je vous jure qu'il fera un très-bon laquais.
UG L'AVENTURIER
Il me lança un regard terrible et voulut me couper la parole; mais je ne lui en laissai pas le temps, et j'ajoutai :
— Quant aux maîtres de danse, il faut avouer que vous avez raison et que les républicains français ont fait danser vos princes, vos feld-maréchaux et vos margraves prussiens, il y a deux ou trois ans.
A ces mots, ce fut un tumulte indescriptible. Tous les Prussiens présents prirent le parti de Greiffenhagen, et je crus un instant que j'allais soutenir un siège seul contre tous.
Le farouche Otto fut des premiers à s'élancer sur moi, mais je lui envoyai une telle bourrade dans l'estomac qu'il alla tomber sans respiration et sans vobc près de la fenêtre. Un second et un troisième assaillant eurent successivement le même sort, et les autres, un peu calmés, se mirent à délibérer.
— Franc jeu, messieurs! s'écria un bel étudiant magyar qui n'avait pas pris part à la querelle. Le Français a été attaqué. Il s'est bien défendu. Il a le droit de choisir son adversaire. Pour moi, je m'offre à lui servir de parrain.
— Et moi aussi, s'écria un Saxon.
J'acceptai leur offre, mais à une condition qui n'était qu'une bravade de plus» c'est que je me battrais successivement avec les trois étudiants que j'avais renversés.
Le Hongrois voulut s'y opposer, ou du moins me ser-
vir de second ; mais je refusai si nettement qu'il jugea désobligeant d'insister. Car, dis-je tout haut pour irriter plus cruellement l'orgueil de Greiffenhagen, un républicain français ne peut pas se battre contre moins de trois hobereaux prussiens; sans cela, il abuserait de sa force.
— Â demain, fanfaron ! à demain ! s'écria Greiffenhagen.
Pour moi, je rentrai dans ma chambre fort content de ma belle conduite. U me semblait tenir en pays étranger le drapeau de la France, et je crois vraiment que j'aurais tenu tête avec plaisir à toute l'université d'Iéna.
Les jeunes gens sont un peu fous, mon cher curé, et les vieillards sont rarement sages.
Le lendemain, vers neuf heures du matin, plus de deux cents étudiants de toute origine étaient réunis dans un petit bois à un quart de lieue d'Iéna, et s'apprêtaient à considérer avec un plaisir esotérique le spectacle exoiérique des trois duels du Français.
Je n'ose dire qu'il y eût beaucoup de sympathie pour
il8 L'ÀVENtCRIER
moi dans Fassistance; mais il y ayait uii peu d'étdtiQement, et cet étonnement redoubla lorsque je dedïanSài qu'on supprimât le plastron qui recouvre ordinairement, en cas de duel, la poitrine des étudiants allemands. Le Hongrois, mon parrain, me dit qiië cela était contraire aux usages de l'Université, et qu'un bon AUemâtid ne doit jatnais violer Tùsage.
Après quelques passes pendant lesquelles je tâlais mon adversaire, j'assénai sur l'épaule droite de celui-ci un si furieux coup de sabre, que si nos parfains n'avaient pas paré le coup aux trois quarts avec leurs propres sabres, j'aurais, malgré le plastron, détaché du tronc l'ëpâule du pauvre Gréiffenhàgén.
— Diable ! camarade, votis avëlE la main lôutde ! s'écria le Hongrois.
£n effet, malgré la parade des parrains qui arriva fort à propos, de sorte que je frappai Otto avec le dos du sabre et non avec le tranchant, il fut renversé à terre comme s'il avait reçu un violent coup de poing, et les quatre parrains, d'une voix unanime, déclarèrent le combat terminé.
L'un de mes deux autres adversaires me blessa légèrement d'une estafilade et fut blessé lui-môme. L'autre fut mis hors de combat j et j'acquis ainsi, dès la première épreuve, une réputation de force et d'adresse extraordinaire, car Otto de Greiffënhagen passait pour la première lame de l'université dléna.
Comme je prenais le cheinih de la ville, aecortipagné
UN DUEL SÔUS L'EMpIRE 119
de mes deux parrains et très-fifer de mon succès, je l'avoue, un bourgeois de trente-quatre où trèhte-icihq ans environ, de taille moyenne, trapu, vigoureux, et d'une physionomie sérieuse et ferme, s'approcha de nous et demanda :
— D'où venez-vous ?
Mes (îotnpagiions le saluèrèrit avec respect et balbutièrent un peu ati lieu de i'épondre.
— On fe'eôt battu ce nlatin, contitiiia le bourgeois. Ne niée paSj je le sais. Od m'a déjà racdnté tous les détails du combat... C'est vous qui êtes le Français, n'est-ce pas?
— Oui, monsieur, répondis-je un peu étonné. Et vous ?
— i Moi, je suis Johann-Oottlieb Fichte, professeur à l'université d'Iéha.
Je Saluai à tnon tour avec respect.
C'était le phllosoptie illustré qui travailla plus lard avec tant de succès à délivrer l'Alletnâgne du joug de Napoléon. Eri 1798, son nom était déjà célèbre, et les persécutions commençaient avec la gloire.
Il m'interjrogea lotigteitips, réporidant Itii-mêriie à mes questions dvec la bonhomie d'iin homme de génie, racontant ses commencements pétiibiés, sa longue pauvreté, ses amours avec Charlotte Rahn, sa femme, entre-mèlant ce récit de l'exposé de sa doctrine, de ses projets d'avenir, de son dessein de régénérer l'Allemagne.
— Mais, dit-il en soupirant, le Français agit si conli-
nuellement qu'il n'a pas le temps de réfléchir, et TAIlemand réfléchit si longtemps qu'il n'a pas le temps d'agir... Et cependant, le but de la vie, c'est Faction.
A ces mots, il ouvrit la porte, et déjà sur le seuil il me dit :
— Venez me voir souvent. J'aime beaucoup la France et les Français. Vous avez fait depuis dix ans tant de grandes choses, mêlées, à la vérité, de quelques sottises ! mais qui est-ce qui ne fait pas de sottises ? — Les pierres du chemin, parce qu'elles ne travaillent jamais... Au revoir.
Je n'eus pas le temps de profiter de ses offres et de recevoir ses leçons, car en rentrant chez moi, je trouvai la lettre suivante :
« Mauléon est en Espagne, à Madrid. C'est Ouvrard « qui l'envoie au prince de la Paix. 11 s'agit d'acheter à « vil prix les piastres du Mexiquejet d'en prendre livrai- « son malgré la mer et les Anglais; Hâtez-vous, si vous « voulez le rejoindre.
« BOURGOm.»
« P. S. Madame de Fénestrange partira pour Naples « dans deux ou trois mois. Elle est retournée à Aubus- « son, et prend ses mesures en vue de son prochain « départ. »
Je partis d'Iéna le soir même.
UN DUEL SOUS L'EMPIRE iSi
J'entends dire qu'on voyage aujourd'hui fort commodément, qu'un bon bourgeois, épider, avocat, pharmacien, avoué, notaire ou ébéniste, peut sans fatigue et sans danger faire le tour de l'Europe et toucher barre dans toutes les grandes villes. J'en félicite la génération actuelle, qui a su tirer de la paix, du fer et du charbon, — trois choses excellentes, — tant de chemins de fer, tant de bateaux à vapeur et même tant de bonnes routes départementales.
Mais, en 1798, on voyageait à bidet la plupart du temps. Les routes étaient mal tracées, mal réparées et peu sûres. Une foule d'honnêtes gens, que la paix laissait sans emploi, sans profession avouable, erraient presque partout, au coin des bois, cherchant leur subsistance comme le tigre ou la panthère. Les rois et les grands seigneurs, voyageant toujours avec une suite nombreuse, avaient peu de chose à craindre ; mais le voyageur isolé payait souvent tribut à quelque héros déguenillé, qui n'avait gardé de son ancien équipage de soldat que l'escopette.
Ce danger, du reste, ne me touchait guère. J'étais
bien armé et j'avais peu de chose à perdre. Je redoutais beaucoup plus les soupçons des polices de toute espèce et la visite des douaniers.
Cependant je traversai TAutriche et les Alpes assez rapidement, et je m'embarquai à Venise où le drapeau autrichien flottait pour la première fois. La crainte d'être reconnu en traversant le territoire de la République cisalpine que les troupes françaises occupaient alors, m'obligea de faire un détour et d'entrer par la mer Adriatique dans la mer Méditerranée:
Je débarquai à Malaga le 3 juillet 1798^ et, sans m'arrâter à conterhplèr l'Espagne, je courus tout d'un trdit jusqu'b Madrid. Il était temps d'arriver. Je n'avais plus que eitiq piastres daiis ma poche. Mais c'était asses pour retrouver Mauléon et le tuer. Le reste appartenait à la Providence. D'ailleurs, Clélie, munie de mes pleins pouvoirs pour administrer Grangeneuve sous le couvert de Bourgoin, devait m'envoyer de l'argent à ma ptemière demande.
Je me hâtai donc d'écrire à Bourgoin pour lui demande)* de me faire ouvrit un crédit par quelqu'un de ses correspondants d'Espagne, et après avoir mis ma lettre à la poste, j'allai prendre une tasse de chocolat dans un café de Madrid.
Là, comihe à tout prix je devais cherchet des renseignements, grâce à quelques mots d'éspagncd que je m'étais hâté d'apprendre pendant la traversée, j'essayai d'engager la conversation avec un voisin, qui, pluâ sobre
UN DUEL SOtJS L'EMPIRE 23
qiie moi) soupait fièrement d'uûe cigarette et lisait le journal.
Le Castillan leva les yeux, et mè dit d'iih toti noble et poli et dans un Français assez put,
— Monsieur, vdus 6tës éttânger ?
— Oui, monsieur, et Français. Je m'appelle Robert ■^ Et moi^ monsieur, je suis don Pablo d'Alcantara,
geiitilhotnme.
Là présentation ainsi faite^ on causa dé beaucoup dé choses, dé la France d'abord, puis de l'Espagne et de son gouvernement, et don Pâblô accommoda de la bc^nne façon Sa Majesté le roi des Espaghes , Sa Majesté la reine. Son Excellence sérénissime don Manuel Godoy^ prince de la Paix^ et Son Altesse royale don Fernando qu'on a vu plus tard faire pendre et fusiller aVec tâht de gloire les meilleurs et les plus braves dé ceux qui avaient combattu pour lui rendre un trône.
— Le roi, disait don Pablo, est un imbécile qUi chasse toute lâ jDurhéë de malheureux chevreuils, et <{ui ferait beaucoup mieuJt dé regàMér ce qui &e fait dans l'État et datlâ sod ménage. La reine ne voit que par les yeux de MànUêl Godoy, qiii, lui-même, t)dssé sa vie â ne rien faire, et iiori tOntént de piller l'Espagne, la livré aiijc pillards subalternes. Le prince des Asturies est un sournois qiii né dit pas un tnot et probablement ne pense pas davantage, qui déteste sa mëré et Gddoy et qui en e^ détesté; Du reste, faux, lâche et menteur. Dieu tious préserve de l'avoir pour rdi I
iU L'AVENTURIER
Je passe les détails iutimes que don Pablo me donna sur la famille royale. Je vis qu'en Espagne comme en France bien des choses étaient déjà mûres.
— Avez-vous entendu parler, lui dis-je alors, d'un traité financier proposé par un Français, M. Ouvrard , à don Manuel Godoy ?
— Ah I ah ! dit don Pablo d'un air de défiance, seriezvous aussi de ceux qui viennent chercher nos piastres pour les emporter à Paris ? Ma foi, monsieur, sur votre physionomie je vous avais jugé plus favorablement, vous aviez vraiment l'air d'un gentilhomme.
— Aussi n'ai-je rien de commun avec Ouvrard et son envoyé.
— Je vous en félicite, dit don Pablo, car c'est avec plaisir qu'on a vu partir cet envoyé.
— Comment! m'écriai -je étonné, M. de Parthenay est déjà parti !
— Depuis avant-hier, oui, monsieur. Il est retourné à Paris et de là en Hollande, d'où il doit passer en Angleterre ; car les banquiers de Paris, de Londres et d'Amsterdam s'entendent pour nous vendre à nousmêmes notre bien, et nous serons, j'en suis sûr, assez sots ou assez paresseux pour accepter le marché. Ah ! Godoy ! Godoy I . . .
Après avoir écouté pendant quelques temps ses lamentations patriotiques, je le ramenai à la question qui m'intéressait, c'est-à-dire au départ de Mauléon, qui venait de m'échapper sans avoir le moindre soupçon du
danger qu'il avait couru. La rapidité de son voyage avait déjoué tous mes projets.
Que faire? Traverser de nouveau la France n'était pas sûr. Avant tout, d'ailleurs, il fallait attendre l'argent que ; avais demandé à Bourgoin, puis, quand je l'eus reçu, il me fallut aller à Lisbonne et m'embarquer là pour Amsterdam.
Hais je ne veux pas vous fatiguer du récit de mes longs et inutiles voyages. Je poursuivis Mauléonen Hollande, en Angleterre ; je fouillai ville par ville la moitié de l'Europe. Soit qu'il devinât ma poursuite, soit qu'un instinct naturel le servit à propos, je passai dix-huit mois dans cette inutile recherche. Était-il mort? Personne ne put me le dire.
Enfin je résolus de revoir Clélie. J'avais appris par les lettres de fiourgoin qu'elle venait d'acheter une petite maison de campagne à trois lieues de Naples, et qu'elle était décidée à ne plus habiter Aubusson ni Fénestrange.
Cette nouvelle me transporta de joie. Je pensai que ce changement de patrie devait être une manière délicate de m'inviter à retourner près d'elle, et j'espérai...
rétais alors à Londres, et je m'embarquai trois jours après sur le John-Scrupp^ qui allait chercher du soufre à Palerme. De là, je gagnai sans peine le continent et
aples.
Enfin, je touchais au port, et je croyais trouver là le bonheur. Je n'ose vous dire, après tant d'années, avec
quels transports j'allais revoir cette Clélie tant àimé^. Tous les obstacles, tous les dangerë, tbu3 le& meurtres étaient oubliés. J'allais la Voir.
Je me fis conduire en Voiture avefc înon léger bagage jdsqtie dans iin hameau de pêcheurs, bù uiie vieille fémtne, entourée d'une belle et nombreuse famille, consentit à me louer une chambre.
— Pour combien de temps? demanda la vieille femme.
— Pour la vie étemelle, réporidis-je joyeùséiheht; Maintenant il ine semblait que je ne pourrais plus
jamais quitter Clélie, et tjue ce boin de terre iiâliènrië deviendrait liia pli trie.
Je m*hâbilldi avec lé plus grand soin, et j*àllài fràp{)ëi* à la porte de la maison de Clélie. Du haut de la terrassé on avait ùhé Vilë admirable sur le golfe de NâpJeà et les îles qui en gardëht rentrée. Un vaste et beau jardin, fermé de hautes itiuràillës, étëit situé derhère la maison. Au delà de ce jardiU on voyait dès bois, des vignes, defe prairies, des collines à pente douce, et, à quelque distance, le Vésuve.
Piehdaht que je contemplait ce riàrit spectacle, tliié petite Vôi5c etifantiilé ctia.
— Eh! c'est Coi-sil BonjoUt", Corsi! cdinmeiit vâs-tb? tlbéria revenait des champs, la première^ et m'avëit
recdntiu tout de. Suite, Quoique je he Teussë pas vue depuis deux ans.
Eh même temps, et saris pevdvé une inihùtë, elle me sàUta au cou, et me dit :
UN DUEL SÔUâ L^EMPIRE 127
— As-tu vu maman Clélie ?
: — Non.
— Elle va venir, ie vais l'aVertih Et elle se mit à crier :
— Maniâri Clélie ! thàmàri Cléliè ! le âignor Côrsi est là qui veux te voir.
Mais Cléliej trop éloignée, né reiitëndait pas. Je voulût mettre S profit cette aBsôhcè pouf faire quelques questiotis.
— Je te retrouve bieil grande poiit toii âge; Tibéria.
— Je ne suis pluis tine petite fille, tépliqua-t-^Ué d'un ton sérieux.
En effet, elle avait déjà ciiiq atis.
— Et tii es bien jolie aussi;
C'était vrai. L'ônfant était chârmaiitë, inaiâ avec un air un )^\i sau\rage qu'elle tenait sans doute dU sang paternel. Ses yeUx vifs, noirs et profonds, pouvaient exprimer à volonté les sëntimétits les plus teiidres ou lés passions les plus emportées. Là stiite^ous l'a bien prouvé 1
— Et, dis-jë encore pour la faire càtisët, céSt son bàbii m'amusait, et il me tardait de prononcer le nom dé C16^ lie, est-ce que maman Clélie efet plus jolie qiië toi ?
-^ Ohl oui, répondit Tënfànt d'un àir piensif et soudeur ; mâmàri Clélie est bien pluà jolie que rtioi; elle est plus jolie que toutes les autres femmes...
A l'entendre, on aurait presque cru que cette enfant était un peu jalouse de la beauté de sa mère; mais en même temps elle ne pouvait pas s'empêcher de l'admirer.
— A propos, ajouta-t-elle en passant d'une idée à l'autre avec la mobilité ordinaire des enfants, tu sais qu'il ne faut plus dire : Haman Clélie.
— Pourquoi donc?
— Maman Qélie est mariée maintenant. On l'appelle madame de Fénestrange.
Ce changement me parut de bon augure.
— Oui, continua Tibéria, elle s'est mariée à Paris, il y a deux ans, pendant que je n'y étais pas.
— Et son mari, qu*est-il devenu?
— Je ne sais pas. Je ne l'ai jamais vu. On m'a dit qu'il était en pays étranger.
— Mais comment m*as-tu si vite reconnu ?
— Oh! c'est bien facile, répondit Tibéria. Maman Clélie a ton portrait dans sa chambre à coucher. Tu le verras, il est bien beau. Maman Clélie m'a dit qu'il avait été fait par papa, qui était autrefois ton meilleur ami.
A ces mots, je songeai à mon pauvre Tibérius, autrefois si plein de vie, d% joie, et de gaieté, et je me sentis tout près de fondre en larmes à ce cher et douloureux souvenir, mais Tibéria s'écria :
— Voici maman Clélie qui revient !
Puis, prenant un air cérémonieux, elle ajouta :
— Maman Clélie, je te présente le signer Corsi>
C elait bien Clélie. Vêtue d'une longue robe flottante à la mode des statues antiques, et plus belle que jamais, elle s'avançait comme une déesse et semblait marcher dans Tazur. Son teint clair et transparent, ses yeux bleus d'une limpidité admirable avaient gardé leur doux éclat et leur profondeur.
En la voyant, j'étais près de me mettre à genoux, mais la vue de Tibéria me retint. Je ne pus dire qu'un seul mot :
— Clélie I
Et je me sentis défaillir de bonheur. Son bon regard exprimait la surprise et la joie la plus vive.
— Robert I s'écria-t-elle.
Et dans l'effusion d'un premier mouvement elle se serait, je crois, jetée dans mes bras; elle regarda Tenfant et me tendit seulement la main, mais le son de sa voix et son geste disaient bien des choses.
Tibéria nous considérait tous deux avec étonnement.
— Tu ne t'appelles donc pas Corsi? dit-elle.
Je crus pouvoir me tirer en riant de cette question embarrassante et je répondis :
— Non» tu vois, je m'appelle Corsi en France et Robert en Italie.
— Pourquoi as-tu chaque de nom? Est-ce que le tien n'était pas beau?
Et comme j'hésitais à répondre,
— Tibéria, dit Clélie, les petites filles ne doivent pas être curieuses.
{^'enfant se tut, meis, évideomient elle rèv^t à ce fait ei^r^Qrdiqaire 4*un homme qui changeait de nom suivapt le pays où il vivait, et sa jeûna imagiasitiop improvisait sur ce sujet tout un poëme.
Clélie me fit entrer dans la maison et asseoir auprès d'elle sur \m canapé. Tibéria, qui ne me quittait pas du regard se coucha par terre à demi et appuya sa jolie tête brune et pensive sur les genoux de sa mère.
— Enfin, vous voilà ! s'écria Clélie. J'avais craint de ne vous revoir jamais. Je tremblais à chaque instant... flélas, ! Robert, l'expérience m'a rendue craii^tive. Moi qui ne craignais rien autrefois, je crains tout aujourd'hui pour le seul ami qui me reste.
Je couvrais ses deux mains des plus tendres baisers. ÇIl^ ne s'en défendait pas, se regardant s«|ns ^oute conune assez défendue par la pureté de §on cœur et par la présence de Tibéria.
Je lui racontai en pev| dq mots tous i^es projets d'avenir.
UN DUEJ. SQUS L'EMPIRE m
— Vivre auprès de vous, chère bien-aim^ej respirer Tair qui vous entoure, veiller sur votre boajieur et vptre tranquillité, voijà désormais le seul but de i»a vie.
Et profitant de ce que Tibéria, qui s'ennuyait dç son immobilité, venait d'aller dans le jardin, j'ajoutai, en m'agenouiUant devant Clélie :
— Ne craignez rien de moi. Je vous aime, je vous adore, toute ma vie est en vpu^, xam je veux être votre esclave et non votre maître. Votre volonté sera éternellement la mienne, et je ne ypux avoir sur vqus d'aur très droits que ceux que vous m'aurez volontairement accordés.
Elle baissa les yeux et garda quelque temps lo silence ; puis elle me dit, avec une tendresse inçQmparable :
— Relevez-vous, Robert, relevez-vous. Moi aussi je vpus aime, et j^ vp^is ai toujours aimé depuis le jour où vous êtes allé cjtiercher au milieu des flammos mou vieil ami Lautonière. te temps, Te^il, et môme, TavQuerai-je, la mort tragique de ipon pèrfi et d© îPQ« frère, que j'aimais tant, rien n'a pu changer mon cœur. Il est à vous, ami, et ne sera jamais qu'^ vous* Mais écoutées bien copi, et ne cherph^z jamais, je vous en supplie, ^ ^l^ faire révoquer cet arrêt irrévocable : un prime abominable a lié ma vie pour jamais à un scélérat; la mort seule de cet homme peut trancher ce lien. Du vivani; de Mauléon je ne serai jamais votre femme. Pour votre bonheur et pour le mien, pour nofre I^onnem* commun
VOUS ne pouvez épouser que sa veuve... Je ne veux pas qu'un jour, si le hasard nous remet en face de lui, le rire insolent de ce misérable vous rappelle son crime et mon malheur, je ne veux pas que la femme de Robert de Fénestrange, qui sera si orgueilleuse de son mari, puisse l'exposer lui-même à une insulte imméritée, que vous vengeriez, je le sais dans le sang de l'insulteur, mais qui ferait dans mon cœur et dans le vôtre, — malgré toute votre générosité, — une inguérissable blessure... Ami, jurez-moi que vous respecterez ma résolution, et laissez-moi jouir sans mélange du premier jour de bonheur que j'aie vu luire depuis longtemps.
Je gardai le silence. Un tel effort était au-dessus de mes forces, et cependant la résistance de délie ne faisait que redoubler mon admiration.
Enfin elle se leva : *
— Donnez-moi votre bras, dit-elle, et venez au jardin. Nous causerons plus librement de l'avenir.
Ici d'abord nous vivrons dans une sécurité parfaite. Personne ne connaît ni vous ni moi. Mes domestiques sont Italiens, bonnes gens d'ailleurs, qui cultivent gaiement la terre comme on le fait dans ce joyeux pays de fainéants, où trois hommes feraient à peine le travail d'un seul de nos paysans français. J'ai gardé pour vous Fénestrange, où vous rentrerez un jour, je l'espère...
Je l'interrompis.
— Jamais, si ce n'est avec vous !
UN DUEL SOUS L'EMPIRE lS^
Elle secoua doucement la tète.
— Soit! dit-elle. Supposons que l'impossible se fera et continuons notre rêve. Vous êtes chasseur et pêcheur ; vous pouvez cultiver avec moi cette ferme que je viens d'acheter, avec le désir d'y terminer ma vie. Tout ce qui est à moi est à vous, ami; d'ailleurs le revenu de Grangeneuve, que vous recevrez exactement par les soins de Bourgoin, vous donnera le moyen de vivre aisément dans cette terre bénie du ciel. Vous viendrez chez moi tous les jours; nous mettrons en commun nos travaux et nos plaisirs ; et si quelquefois le souvenir de votre ancien métier vous fait un ennui de celte vie paisible, eh bien, Robert, vous ceindrez votre sabre comme autrefois, et vous irez à travers l'Europe et l'Asie, sabrant les Turcs, les Autrichiens, les Prussiens et les Anglais. Au retour, vous retrouverez une amie fidèle et tendre qui sera heureuse de vous revoir et d'entendre le récit de vos exploits... En vérité, vous étiez né paladin, Robert, et je ne veux pas vous faire manquer votre vocation.
Au même instant, une servante italienne vint annoncer que le dîner était servi, et j'allai tout naturellement, sans en être prié, m'asseoir à table en face de délie. Du premier coup, elle et moi, nous entrions en possession de notre bonheur.
La table était ronde et mieux pourvue, comme vous pouvez croire, de fruits que de viande. Cependant Clélie avait fait violence pour moi à sa frugalité ordinaire, et
134 L'AVENTURIPR
nous avions en abondance ^e la volaille de toute espèce, dcis œufs et du poisson.
Tibéria, assise entre sa mère et moi, ne pouvait se lasser de me regarder ^t de m'interroger. Bientôt elle voulut manger sur mes genoux et dans la même assiette que papi, assurant que tout en était beaucoup n^eilleur; puis, avec ^e gr^^nds éclats de rire, elle plongea ça petite msfin dani^ la crème et m'en barbouilla le yisage; enfin, qlle s'empara de moi tout à fait et me demanda, d'un ton très-sérieux, si je voulais être son ami.
— Certainement, lui dis-je, puisque je suis Tami de madame de Fénestrange.
— Ce ï)'est pas assez, répliqua Tibéria ; je veux que tu m'aimes à cause de moi.
— Eh bieU;, je te le promejs.
— Et coinpfie une grande personne.
— Oui, comme une grande personne.-
— Et que tu viennes me voir tous les jours.
— Bien volontiers.
— Et que tu m'aimes mieux que maman Clélie.
— Oh! pour cela, dis-je en riant, c'est irnpossible.
— Pourquoi impossible î demanda-t-elle en fronçant ses noirs sourcils.
— Parce que j'étais l'ami de îpadame de FénestrangQ avant de t'avoir vue.
g^e réfléchit, et dit tris|;ement :
— Tu as raison, RoJ^ert. Mais ç'pst égal, c'est bien ennuyeux.
UN DtÈL SOUS L'EMPIRE 135
Puis son esprit se tourtiatit vers une autre idée :
— Vois-tu, dit-elle, moi je t'aime depuis que ]ë t'ai Vii, parce que tù es gratid, tu es fort, tii es bon, et parce que tii étais râmi de pàpà:;. Étàit-il bien beau, papa Tibërius ?
Cette innocente question rouVrait toutes tiies blessures. Gépëiidânt, je fis un effort, fet je dis : -^ Oui, il était blëfl beau.
— Plus beau que toi?
— Oh I oUi^ bien plus beau.
— Et meilleur que toi?
— Oh! oui, bien meilleur!
— Tu ii'étaiâ doiic pas là quand on Ta tué , car tu l'aurais défendu, n'est-cô pas, Robert? toi qui Taimàîs tant!
A cette questioiî, les larmes me vinrent aux yeai. Clélie, aussi troublée que thoi, ne savait cqnUiieht interrompre cette conversation.
— Dis donfe^ répéta l'enfant, lu l'aurais défendu, ft'est-ce pas? ^
— Oh ! oui, répondis-je, avec une émotion ptofoiidé, j'aurais vbulu rachëtët^ èà vie eu prix de la riiieriiife !
— Qui est-ce dbnc qui Vi tué? deinaridà-t-élle. Pourquoi ne vas-tu pas le tuer à tùh tour àved toil grand sabre ?
Clélie se leva aussitôt et emmena Tibéria dans le jardin. Quelques instants après, elle rentra seule dans le salon, et me dit :
— Vous le voyez, ami. Combien j'aurais été plus sage de rester en France et séparée de vous à jamais ! Hélas ! j'ai craint que pour me revoir vous ne voulussiez braver encore le danger d'être reconnu... Je suis bien punie de ma faiblesse... et vous aussi, Robert! J'aurais dû vous fuir à jamais !... Partez, je vous en conjure... La colère de Dieu se lassera peut-être de nous persécuter.
— Je ne partirai pas, lui dis-je avec force. Non, Clélie, je ne partirai pas! J'ai trop souffert jusqu'ici,.. Il est temps que je goûte enfin un peu de repos près de vous... Je resterai ici, je le jure, ou je me tuerai sous vos yeux, à vos* pieds.
— Restez donc, ami, puisque vous le voulez ! s'écria Clélie épouvantée et presque suppliante. Restez, quoique notre amour offense la terre et le ciel ; mais à votre tour, respectez ma résolution... Vivons l'un à côté de l'autre comme frère et sœur, car je fais serment...
Je l'interrompis précipitamment.
— Au nom du ciel, lui dis-je, ne faites aucun serment I Laissez-moi l'espérance qui* est le dernier bien des malheureux.
Le retour de Tibéria mit fin à cette conversation, et je rentrai dans la maison du pêcheur pour prendre possession de mon nouveau logement.
Dès ce jour commença pour moi une vie pleine de channes, de délices et de tortures morales. Voir Clélie chaque soir, vivre près d'elle dans Fintimité et l'union des cœurs la plus parfaite, être son mari, et cependant séparé d'elle par un abîme infranchissable, c'était plus que mon courage n'en pouvait supporter.
Souvent, la nuit, après avoir reçu d'elle un adieu cordial, je rentrais chez moi plein d'une fureur secrète contre moi-même, et je me promettais d'être plus hardi le lendemain; mais avec le jour je sentais renaître l'empire que Clélie avait pris sur moi, et je n'osais lui parler d'un amour qu'elle semblait presque considérer comme une offense.
Plus d'une fois, cependant, je crus la voir s'attendrir ; j'espérai fléchir sa résolution ; je fus près de tomber à ses genoux. Mais bientôt comme honteuse de sa faiblesse elle changeait de conversation et me faisait raconter mes voyages, mes combats, mes aventures, ou décrire les pays que j'avais traversés.
Plus souvent encore elle faisait venir Tibéria près
d'elle, et celle-ci servait saas le savoir de rempart à sa mère.
Du reste, Tibéria paraissait avoir pour moi la sympathie la plus passiomiée. A peine pouvait-elle me quitter un seul instant; elle écoutait toutes mes paroles avec une attention singulière et me questionnait sans cesse. Avec cette naïve et charmante confiance que tous les enfants de son âge ont en ceux qui les aiment et les élèvent, elle me demandait des explications de toute espèce et souvent très-embarrassantes.
— Es-tu Français ou Itâlieh î me dit-elle un jour.
— Je suis Français.
Et en effet, il était inutile de le nier; Clélie et moi ne causant devant elle qu'en français.
-^ Pourquoi donc es-tu venu en Italie 1
— Parce que le pays est plus beau.
— Mais c'est bien beau Fénestrarige. Pourquoi li'es-tu pas resté avec nous dans le château ?
— Parce qu'il appartient à madame de Fénestrange.
— Oh I il est bien assez grand pour nous trois. Maman Clélie t'en aurait prêté la moitié... Pourquoi donc, le premier jour Où je t'ai vu, avais-tu mis une fausse barbe î
— Parce que je ne voulais pas être vu.
— Et pourquoi donc ne voulais-tu pas ? Est-ce que tu avais fait du mal?
— Et toi, lui dis-je à mon tour pour faire diversion à une question embarrassante, ^t-ce que tu voulais
faire du mal l'autre jour, quand tu t'es cachée derrière là porte m me voyant entrer ?
— Non, je voulais seulemeht te faire peur.
— Eh bi^ ! inoi aussi j'avais pris ulie faussé barbe pour tè faire peur.
— ^ Ahl dit-^lle en réfléchissant.
Et après un instant de silence :
— Raconte moi denc uhe de ces belles histoires que j'aime tant.
— Laquelle ?
— L'histoire de Roland ou de Renaud de Montaubaii. Chose singulière ! cette petite fille aimait les récité
de bataille presque autant qu'un petit garçon. Précoce en tout, elle n'avait jamais aimé les poupées et ne consentait qu'à grand'peiiie à ë'assedr un instant pour eoudre auprès de sa mère.
Clélie me reprochait quelquefois une trop grande indulgence. Vous me la gâtetez> disait-elle ; mais ellemême, malgré la fermeté ordinaire de son caractère, était entièrement soutnise auî caprices de Tibëria; et en effet cette enfant avait, une incroyable puissance dé séductiofa dans le regard et le sourire, et jusque dans sa voix musicale et sonore, moins douce que celle de Clélie, mais pleine de frémissements inattendus et passionnés.
Après tant de traverses et de malheurs, il semble que j'aurais dû vivre heureux^ et en effet ce temps a été l'im des plus doulc de ma vie. Aujourd'hui même encore
après tant d'années, je ne puis me rappeler sans une émotion délicieuse certaines soirées que je passais seul avec Clélie et l'enfant sur le bord de la mer, après le travail du jour. Je regardais ce beau golfe de Naples, ce ciel d'un bleu profond tout parsemé d'étoiles, et j'écoutais le mugissement d^s grandes vagues qui venaient de la pleine mer se briser au pied du rocher sur lequel nous étions assis. Combien de fois, sans parler, la main dans la main, avons-nous ensemble contemplé ce ravissant spectacle I Le cœur de Clélie et le mien vibraient à l'unisson. Hélas ! pourquoi n'ai-je pas su me contenter de ce bonheur imparfait ?
Un matin, contre mon ordinaire, car, moitié par inclination naturelle, moitié à l'instigation de Clélie, qui craignait pour nous deux les dangereux conseils de l'oisiveté, je passais la plus grande partie du jour dans les champs, tout occupé à labourer, sarcler, biner et irriguer, ce qui ne me laissait guère le temps de penser à mal, — un matin donc, je vins voir Clélie et lui demander conseil. Il s'agissait, je crois, d'un défrichement que je me proposais d'entreprendre.
J'entrai dans la maison. Il était environ neuf heures. Tout le monde était aux champs ou dans le jardin, et Clélie elle-même avec Tibéria. Mais Iç pays étant sûr, on n'avait pas jugé nécessaire de fermer la porte à clef.
Pendant ce temps le facteur arriva, portant les lettres de Naples, qui se réduisaient à fort peu de chose, et une grande lettre de Paris sur l'enveloppe de laquelle je
UN DUEL SOUS L'EMPIRE Ul
reconnus récriture de notre ami Bourgoin et son cachet orné d'une devise dont il n^était pas médiocrement fier :
Qmo non ascendam ?
Mais ce qui me frappa le plus, c'était un vieux journal anglais, mêlé parmi les journaux français, et qui paraissait avoir tratné sa vie parmi tous les hasards. U était plié, roulé, usé à tous les angles, à demi-déchiré et couvert de taches de tabac et de café.
Je ne sais pourquoi il me vint un pressentiment que ce journal allait décider de ma destinée. Je défis l'enveloppe et je reconnus YEnglishman de Calcula, numéro du 15 juin 1799.
 quoi bon cet envoi ? Quel intérêt Clélie, qui ne parlait pas anglais pouvait-elle prendre aux gens de Calcutta ? Moi-même, sans être très-ferré sur la langue anglaise, j'avais appris dans mes voyages à la baragouiner un peu, et je lisais suffisamment les journaux. Une fatale curiosité me fit parcourir le journal du haut en bas.
Je vis d'abord que le coton était rare et fort demandé ; que le comte de Mornington, marquis de Wellesley, pair d'Angleterre et d'Irlande, et gouverneur général de l'Indoustan, venait de prendre d'assaut Seringapatam; que le sultan Tippoo Saheb avait été tué pendant le combat; que les honorables directeurs de la très-haute et très puissante Compagnie des Indes devaient se féliciter de ce
succès, car Tippoo Saheb était un dangereux erinëtiii ; et si les Français, qui occupaient alors TÉgypte, avaient pu lui envoyer des renforts, etc., etc.
Je passe les considérations politiques de YEnglishmany Un peu plus loin, on annonçait qu'un chargement de jeunes et jolies misses, bien conformées, bien élevées, sachant coudre un bouton, faire cuire un bifteck, assidues aux devoirs religieux, venait d'arriver d'Angleterre, et que toUs les jeunes gentlenàen, soit militaires, soit civils, négociants ou fonctionnaires, qui désiraient s'engager dans les liens du mariage auraient de quoi choisif . Sur cent quatre-vingts passagères, six étaient franchement rousses, vingt-trois pouvaient passer pour blondes, quararite-dnq étaient à peu près brunes, et le teste avait les cheveux et les sourcils châtain clair.
Mais s'il y avait quelque diversité dans là couleur des yeux et des cheveux, il n'y en avait pas dans là perfection des caractères. Toutes étaient uniformément douces, gaies, pieuses, dociles, et disposées à aimer uniquement, — comme Rébecca, — les maris que leur destinait la Providence. Quant au pudding, chacune d'elles avait sa recette particulière; mais le gentleman qui mangerait le pudding pétri par ses mains blariches, — on pouvait le prédire, — serait un heureux gentlman.
Et enfin un peu plus loin, marqué de deiix coups de crayon, je lus le paragraphe qui suit. Il est extrait d*iiH rapport dii majoi- général Flbyd, daté du 28 mars 1799, et adressé au marquis de Wellesley, gouverneur général.
Après la relation d-une rencontre assez importante où les troupes de Tippoo-Saheb avaient été mises en déroute, Floyd ajoutait :
% La victoire nous a coûté cher. Votre Excellence « yerra par le rapport ci-joint que notre perte en offi- « ciers et soldats est fort grande et que mm avons à « regretter particulièrement le colonel Johnson et d'au- « très officiers dont les noms sont portés dans Je rap- « port. Je ne trouve pas d'expressions assez fortes pour % la belle tenue des troupes. Elles ont marché dans le « naeilleur ordre et avec la plus grande • fermeté, sous « un feu meurtrier, contre un corps d'infanterie bien « supérieur en nombre, qui semblait résolu à combattre « à outrance, et qu'on ne pouvait déloger de ses batte- € ries qu'à la baïonnette.
« Malgré le nombre de la cavalerie ennemie et les « démonstrations réitérées qu'elle fit de vouloir nous « charger, elle fut toujours tenue à distance par notre « infanterie.
« Je dois beaucoup au Ueutenant-celonel Mauléon « de Parthenay pour la manière dont il a conduit la i brigade des cipa^fes... »
Ainsi donc, Hauléon s'était engagé au service de la Cpfppagnie des Indes. Par quel hasard en étaitril venu là ? C'est ce que la lettre de Bourgoin allait sans doute nous apprendre. ^
Je remis le journal dans son enveloppe, et je m'enfuis, comme si j'avais commis une mauvaise action. Cepen-
lU L'AVENTURIER
dant, je ne pouvais pas douter que Cléiie, qui n'avait rien de caché pour moi, ne dût me montrer, dès le soir même, le journal et la lettre de Bourgoin.
Je la revis donc le soir, à l'heure accoutumée, et j*attendis en vain ses confidences. Elle parla de tout, comme à l'ordinaire, et ne parut préoccupée ou chargée d'aucun secret.
Je fus secrètement irrité, je l'avoue, de cette dissimulation, ou, si vous l'aimez mieux, de cette discrétion obstinée. Je regardai autour de moi dans le salon. La lettre avait disparu, et le journal anglais aussi. En revanche, deux ou trois journaux français ou italiens étaient à demi-dépliés.
— Le facteur est venu ? dis-je enfin d'un air indifférent.
— Oui, dit Qélie. Voici les journaux. Voulez-vous lire, Robert ? Je vais pendant ce temps m'habiller. Après dîner, nous irons au bord de la mer.
— Vous n'avez pas reçu de lettres !
— Ah I vous m'y faites penser. Bourgoin m'a écrit. 11 se porte bien. Sa famille vient de s'accroître de deux jumeaux. Ses affaires vont bien* Depuis Marengo, le 3 pour 100 monte toujours. Bourgoin est dans le ravissement. Le premier consul Bonaparte n'est pas un homme, dit-il, c'est un Dieu; c'est lui qui fait hausser la rente.
— C'est tout ce qu'il écrit ?
— A peu près tout, dit Clélie... Ah ! il me demande s'il faut refaire le toit de Fénestrange, qui est en mauvais état.
— Quoi ! Rien de plus ?. . .
Cette fois Clélie fut étonnée de mon insistance.
— Qu'avez-vous, mon ami ? dit-elle. D'où vient celte impatience ? Bourgoin n'est pas un poète. Quand il a parlé de ses affaires privées, des nôtres et des affairés publiques, ou plutôt de la rente, il est au bout de son rouleau. Voudriez-vous par hasard qu'il me racontât ce qui se passe à l'Opéra?...
— Je voudrais, chère bien-aimée, que vous n'eussiez pas plus de secrets pour moi que j'en ai pour vous.
Elle parut vivement émue, et me dit d'une voix douce et attendrie :
— Il me manquait ce nouveau malheur... Robert, je vous aime, ne le savez-vous pas? Que pouvez- vous demander de plus?
Mais j'étais si profondément irrité et, si j'ose dire, énervé par ce demi-bonheur que je goûtais depuis cinq mois auprès d'elle que la nouvelle donnée par le journal anglais me parut une occasion de faire décider à jamais ma destinée.
— Qu'avez-vous fait de ïEnglishman qui était ici ce matin? lui dis-je.
Elle pâlit, et s'assit, tout près de défaillir.
— Vous Tavez lu? demanda-t-elle à voix basse.
— Je l'ai lu.
— Voici la lettre de Bourgoin. ii traduit pour moi le passage du journal et il ajoule :
« Plus de doute. C^est lui. J'ai fait prendre des pv'm-
146 L*AV£NTURIER
« seignements à Londres par mon correspondant. Mau- « léon a voulu se lancer dans les grandes entreprises, « prêter à TEspagne, s'associer avec Ouvrard ; il s*est « ruiné plus vite encore qu'enrichi; mais un des direc-^ <c teurs de la Compagnie des Indes» qui le connaissait, « lui a offert de recommencer sa forluné à Calcutta^ et « lui a fait donner un emploi de lieutenant^colonel dans « les cipayes. Il s'est distingué, à la prise de Seringa* c patam et, si sa qualité d'étranger ne le rend pas susff pect aux Anglais, il ira loin dans un pays ob Robert « Ciive, simple commis aux écritures ^ a su devenir « vice-roi du Bengale, et plus puisssant que le roi d'An* a gleterfOi.. 9
Voilai mon ami, ce grand secret que vous me repro^ chez si cruellement.
. •— Écoute, lui dis*je, en me metlont à genoux devant elle et entourant de mes bras sa taille flexible, écoute et juge^moi, me chère, ma bien-*aimée délie. Aie pitié de ma souffrance et laisse-moi être heureux -. Tu m'aimes, tu le dis, et tu me repousses!... Que ferais- tu de plus si tu me haïssais ?i.< délie, mon cœur^ mon sàng^ ma vie, tout est à toi, sois ma femme... N'avons-nous pas assez souffert? N'avons-nous pas aàsez pleuré? N'ai-^je pas assez expié?.. ^ Seras- tu toujours inflexible, impitoyable? Clélie, je ne puis plus vivre sans toi; depuis oiilq mois^ je ffift d'inutiles efforts pour t'obéir, pour imposer silence à mon amour ; le jour est veuu d'en finir avec cette horrible souffrance... Clélie, ma bien-
aimée, je le jure, ce n est pas seulemeut de l'amour et du respect que fépîx)uve pour toi, c'est une adoration véritable. i. Tu es ma loi et mon Dieu; tu es mon àme et ma volonté.
Je sentais les battements précipités de son cœur. Elle était émue, attendrie, elle m'aimait...
— Eh bien... dit-elle enfin.
Tout à coup, Tibéria, qui se promenait dans le jardin, accourut et cria de loin sans nous voir :
— Maman Clélie! Maman Clélie! viens donc voir ce beau papillon...
— Non! s'écria Clélie rappelée à elle-même, non Robert, tant que cet homme vivra, je ne puis...
A ce6 mots, ma résolution fut prise.
— Vous venez de prononcer son arrêt de mort! lui diîhje*
— Vous partez! s'écria-t-ellei
— Je pars. J'irai dans l'Indej je le tuerai^ et je viendrai, Clélie, vous sommer de tenir votre parole... Jurez qUe voué me serez fidèle, que vous attendrez mort fetour*..
— Je le jure!
— Et qu'alors vous m'épouserez ?
•^ Je le jure! dit-elle encore. Et maintenant, ami, hb doutent plus dé moi.
Je la séffâi dàttè liàè* bï*as et je Voulus f>artir. Aii Même InêtâAt, Hbërta éAtrâj apportant le papillon.
— Eh bien, méchant Robert, dit-elle, tu t'en vas sans m'embrasser? Je ne t'aimerai plus î
Je l'embrassai comme sa mère, et je partis pour Smyrne dès le lendemain.
Les neuf années qui suivirent mon départ, quoique remplies d'aventures, de souffrances et de dangers de toute espèce, comptent à peine dans ma vie. Exilé, proscrit, voyageur, toujours menacé de mort, je ne perdis pas de vue un seul instant la promesse que j'avais faite à Clélie, — que je m'étais faite à moi-même.
Les jeunes gens s'étonneront peut-être de cette constance inébranlable dans la haine et dans l'amour ; les hommes que l'expérience a rendus sages s'en moqueront peut-être ; les femmes refuseront d'y croire ; mais moi, Robert de Fénestrange, qui n'ai jamais reculé, ni menti, je jure sur mon honneur que cela est vrai, et qu'après neuf ans d'absence forcée, lorsque je trouvai enfin le moyen de revenir en Europe, aucun de mes sentiments n'avait changé ou ne s'était affaibli. Je cherchais encore Mauléon pour le tuer et j'attendais encore
mon bonheur de Clélie. Je suis un vieux montagnard, 'moi, né parmi les chênes et le granit ; j*ai vécu presque toujours seul et silencieux à la manière des ours et des sauvages, et je n'ai jamais aimé qu'avec passion ou haï qu'avec fureur. Mais je reviens à mon récit.
Lorsque je m'embarquai pour aller à Smyrne, la voie de mer n*était pas sûre à cause des vaisseaux de guerre de toutes nations qui visitaient, vexaient, pillaient ou brûlaient tous les navires marchands. Cependant je fus forcé de m'en contenter et de m'embarquer sur une petite tartane napolitaine, qui tant bien que mal, serrant de près la côte, fuyant le pavillon français, se gardant du Hollandais, redoutant l'Espagnol et l'Anglais, faisant force de voiles devant le Turc, l'Algérien et les pirates grecs, jeta l'ancre enfin devant Smyrne.
Comme l'expédition d'Egypte durait encore, aucun Français ne pouvait impunément mettre pied en pays musulman. Cependant , grâce au passe-port toscan que j'avais eu soin de me procurer, je parvins à passer pour Italien et à reprendre ce nom de Corsi, sous lequel J'avais autrefois traversé la France. Du reste, muni de bonnes armes, d'un bon cheval turcoman que j'achetai à Smyrne, et d'une somme de huit ou dix mille francs, Je ne doutai pas de traverser toute l'Asie et d'arriver jusqu'à Calcutta sans encombre.
Ce calcul était à peu près juste, et l'aurait été tout a fait si j'avais consenti comme beaucoup de voyageurs à prendre l'habit dç derviche et à prétexter quelque saint
pèlerinage. Jusqu'aux frontières de l'Afghanistan et du pays des Sikhs, je ne fis pas de rencontre fâcheuse. Avec une prudence qui ne m'était pas ordinaire, j'évitais toute sorte de querelles, je n'entrais sur le territoire des pachas turcs, des gouverneurs persans ou des chefs afghans qu'après avoir obtenu un firman bien en règle ; je voyageais à petites journées, m'arrètant dans tous les caravansérails, visitant tous les tombeaux de saints et de marabouts, examinant les pierres avec curiosité comme si j'avais eu souci d'archéologie, et enfin, je traversai rindus et j'entrai dans ce fameux pays des cinq rivières qui fut la dernière des conquêtes d'Alexandre.
Jusque-là tout allait bien ; et dans mon équipage trèsmodeste, rien, si ce n'est ma carabine anglaise et mon cimeterre de trempe excellente que j'avais acheté dan» le Khoraçan, ne pouvait attirer les yeux ou tenter la cupidité des passants. C'est là cependant que m'atten* dait l'une des plus cruelles déceptions de ma vie.
A trois lieues environ de Lahore, je m'avançais au petit pas dans un chemin escarpé qui dominait de plu*» sieurs centaines de pieds une vallée étroite ; au bout du chemin se dressait une petite forteresse, assez semblable à un château féodal du moyen âge, et trois ou quatre cents brigands, armés de fusils à mèche et postés sur le rempart, me regardaient venir, — bien certains que je ne pourrais leur échapper.
En effet, il fallait à toute force passer sous la voûte du château, et il suffisait au gouverneur de faire lever
le pont pour que je fusse prisonnier sans combat.
Justement ce brave homme me contemplait de loin et paraissait fort étonné de mon costume européen, que j*avais cru jusque-là une sauvegarde, car, dans toute l'Asie persane et turque, sept ou huit mille pachas ou chefs de clan, toujours occupés à se piller l'un Tautre, n'ont pas grande considération pour leurs compatriotes.
Je m'aperçus que mon brigand donnait des ordres à une sorte de lieutenant déguenillé, mais d'aspect farouche, qui se hâta de faire ranger sur deux lignes une dizaine d'hommes, et m'attendit de pied ferme.
.le devinai sans peine son dessein et je dis à mon guide, jeune Afghan qui me suivait depuis Kandahar :
— Quel est ce fort?
— C'est Govind.
— Y a-t-il un autre chemin pour aller à Lahore?
— Non, seigneur.
— C'est bien.
J'avais fait vœu en partant d'éviter tous les dangers inutiles ; mais celui-là était Inévitable. Si j'avais tourné bride, les quatre cents coquins qui gardaient le fort m'auraient poursuivi et atteint sans peine ; autant valait donc passer au travers.
Je me raffermis sur les étriers, j'examinai mes pistolets que je n'avais pas eu l'occasion de décharger depuislongtemps, fen renouvelai les amorces avec soin, je m'assurai que mon cimeterre jouait bien dans le fourreau, et sans hâter ni ralentir le pas, après avoir recôm-
iTA LAVENTUniER
mandé mon âme à Dieu et donné une dernière pensés à Clélie, j'arrivai au pont-levis.
C'est là que m'attendaient mes coquins.
Le lieutenant Sikh, ou (si vous aimez mieux) le sou-badar^ fit deux pas vers moi, le sabre à la main, et me commanda impérieusement de descendre de cheval. Je compris son geste plutôt que ses paroles, mais mon guide afghan me servait d'interprète , et je refusai d'obéir. Cependant, pour épuiser les voies de concilialion, j'expliquai que j'étais Européen et que j'avais fait vœu de visiter la fameuse mosquée de Delhi. Comme tout ce qui a un caractère religieux est généralement fort respecté en Orient, j'espérais que mon soubadar me laisserait passer.
Mais il n'en fit rien, et comme j'avançais toujours, et j'étais déjà sous la voûte, il donna un ordre dont je devinai fort bien le sens en voyant qu'on s'apprêtait à fermer les deux portes devant et derrière moi.
A cette vue, je me représentai l'horreur d'une captivité peut-être éternelle, ma vie en danger, et Clélie perdue à jamais pour moi aussi bien que ma vengeance. J'éperonnai mon cheval, qui se cabra violemment et força deux soldats sikhs, qui déjà voulaient le saisir, de s'écarter. Au môme instant, il partit au galop, renversa un troisième sikh et se précipita hors de la forteresse au milieu des cris et des coups de feu qui partaient de tous côtés.
Presquç aussitôt dix ou cloute soldats s'élancèrent à
ma poursuite, et, quoique à pied, gagnèrent bientôt du terrain sur moi.
Déjà mon cheval, blessé de deux balles et retardé par les difflcultés du chemin, commençait à chanceler. Enfin, après deux ou trois cents pas, il tomba. Je me trouvai à Tinstant debout, mes deux pistolets à la main, et je continuai ma course, espérant les lasser. J'aurais réussi peut-être, mais j'entendis dans le lointain le galop d'un grand nombre de chevaux qui venaient audevant de moi et qui allaient me couper la retraite.
Cette fois, plus d'espoir de salut. Fallait-il vendre chèrement ma vie, ou me rendre, au hasard de tout ce qui pouvait arriver? Que faire? Dans un tel pays et avec de telles gens, serais-je décapité , empalé ou prisonnier?
Dans l'incertitude, comme il y avait encore une distance de cent pas environ entre mes ennemis et moi, je résolus de m'exposer à tout, plutôt que de me laisser prendre, et je regardai autour de moi, cherchant une issue pour la fuite.
Inutiles efforts, point d'issue ! D'un côté, la montagne à pic; de l'autre, le ravin profond et escarpé au bas duquel grondait un torrent. Je me suis rarement trouvé dans une situation plus périlleuse.
Revenir sur mes pas était impossible. Les portes seules du fort auraient suffi, à défaut des soldats, pour m'empêcher de passer. Donc, en avant I
Quoi qu'il put arriver, Fescadron que j*entendaii
154 l-'AVPNTUIilER
galoper ne serait pas plu9 redoutable que le fort, les fantassins qui me poursuivaient, et le ravin.
Je continuai dope ma course, toiijours poursuivi par mçs adversaires, pt^ au détour de la ro\;tp, je rencontrai quatre ou cinq cents gayaliers sikhs qui galopaient de mon côté, le satire au poing, et qui poussèrent de grands cris en m'apercevant.
Aussitôt, plein 4e douleur, de rage et dQ désespoir, me regardant commq perdu sans retour, jo ip -élançai sur l'escadron comme si j'avais voulu le renverser k moi seul,
Les cavalier^ s'jivançaiçnt trois par trois,
Comme j'approchais, le premier rang, qiji me voyait poursuivi, voulut me barrer la route et fif feu ^ur inoi, mais sans m'àtteindre. Je saisis à la bride le cheval qui était le plus voisin du ravin et je voulus désarçonner le cavalier; mais le cheval recula et tomba avec soi^ cavalier dans Tabime. Le second cavalier voulut venger son camarade et m'asséna un coup terrible qui aurait dû me fendre la tête jusqu'aux épaules, mais que j'évitai en faisant cabrer le cheval. Je le tuai à bout portant d'un coup de pistolet , et je lançai mon pistolet déchargé à la tête du troisième, qui chancela, étourdi du coup.
]^n même temp^ , je me mis en selle , et monté sur le cheval du çecond cavalier que j'avpis tué , j'essayai de percer l'escadron, et je me fis jour à coups de sabre, jusqu'au sixième rang. Mais là un coup de feu
UN DUEi SQy$ i^'^mpire: i^^
abattit mon cheval sous moi, et pendant g^e je ï^ip relevais, jo reçus deu3^ cour^ 4p ^ajbre, et j^ tombai sanglant .sur v^ï\ gQQOu.
Dans cet état, je m'adossai au rocher, et j'essayai de me défendre encore; TOai3 i*aurai$ péri k coup sûr si les cavaliers pe s'étaient pa§ écariug tqut à coup en criant :
— Le rajah ! le rajah !
Aq même ingt^^t, m jeune homm^ d^ bofiy^e mfne, mais borgne, et vélw d'une maguifiqM^ ro^e d^ paphçmire, ^'av^nga y^v^ moi à cheval.
Il regarda le champ de bat^ill^, couvert dç Siçpt pu huit morts ou blessés, me regarda h mon tour, fit cesse le combat et me dit en langage sikh, dont je çotpmençais à comprendre quplques mots :
— Qui es- tu?
— Français !
Mais la conversation u^aurait pa§ été longue si ly^on guide afghan, qui ivait eu Ip courage d# me suivre en môme que les Sikhg du fort, n'était arrivé à t©mp§ pour me servir d'interprète. Grâce à son ^ida, je parvins à traduire et à me fiJire corpprepdre.
T- Connais -tu Bonaparte ? me demaudart-il.
A tout hasard je répondis :
— Oui.
— r Est-ce que tu as fait la guerre avec lui ?
— Qui.
— Est-ce qu'il a beaucoup de soldats aussi bi^avea que toi?
i56 L'AVENTURIEU
— Des milliers.
— Est-ce qu'ils sont plus braves que les Anglais ?
— Certainement; ils sont plus braves que tous les autres soldats du monde.
— Et Bonaparte, comment est-il fait ?
— 11 est petit et maigre, mais très-beau. Il te ressemble presque en tout.
11 paraît que j'avais caressé l'épiderme au bon endroit, car il se tourna vers ses serviteurs, me fit donner un cheval et me fit présent d*un khélat en cachemire, presque aussi beau que le sien.
— Sais-tu qui je suis ? demanda-t-il encore.
— Non.
— Je suis le rajah Rendjit-Sing.
Et il me regarda avec attention pour savoir si ce nom me causerait quelque impression.
A dire vrai, Rendjit-Sing, si célèbre depuis, n'était pas encore le puissant rajah, souverain du Pendjab et de Cachemire, qui fut dépeint plus tard par Victor Jacquemont. Le 26 mai 1802, jour où je fis sa rencontre, il était propriétaire de Lahore et de quelques autres districts; mais Lahore était la boule de neige qui devait grossir entre ses mains.
Personne n*était plus brave, ni plus rusé, ni plus avide, ni plus menteur à cinq cents lieues à la ronde ; aussi le regardait-on comme un grand politique et un homme d'État consommé. Entre nous, toute son habileté consistait à prendre le bien d'autrui; mais Alexandre»
César, Mandrin, Cartouche et Fra Diavolo n'ont jamais eu d'autre talent; et cependant, voyez Tinjustice des hommes : parmi ces héros, les uns ont été élevés au trône et les autres à la potence.
Je reviens à Rendjit.
Sa politesse , car je dois avouer qu*il fut très-poli po r moi, ne me faisait pas oublier le but de mon voyage. Dès le lendemain je voulus prendre congé de lui et partir ; mais le rajah ne Tentendait pas ainsi.
— Reste avec moi, dit-il. Tu es un brave soldat; je ferai ta fortune.
Je le remerciai comme je le devais pour cette offre inattendue, mais je refusai nettement.
Rendjit parut très-étontié; cependant il ne se découragea pas et m'offrit les présents les plus magnifiques. 11 voulait, dès ce temps-là, comme il le fit plus tard, engager des Européens à service, et il préférait les Français, comme ennemis de ses voisins les Anglais.
Enfin, après beaucoup de raisonnements de toute espèce, il me fit jurer de passer un an à dresser sa cavalerie aux manœuvres d'Europe, — ce que je fis trèsvûlonliers, espérant bien que tôt ou tard cela pourrait servir aux Sikhs contre les Anglais. D'ailleurs, en bonne conscience, je lui devais la vie, et ce bienfait valait bien quelque reconnaissance.
Mais, l'année écoulée, je voulus partir, et comme Rendjit-Sing, sous divers prétextes , essayait de me retenir et me faisait surveiller^ je me regardai comme
158 L'AVENTU^If:?!
dégftgé 4^ tout , et , sQus le déguisement d'un marchand parais, je pris Iç chemin de Bombay, où j'arrivai le 84 décembre 1803, trois mois après la ];}ataillf d'Assye, oh le fameux Arthur Wellesley, plus t^rd duc de Wellington, commença sa réputation militaire pux dépens des malheureux Mahrattes.
Mais Famitié de Rendjit-Sing m'avait coûté c|)er. J'^qs la mortification d'apprendre, par la voie des journaux, que le colonel de Parthenay, du lô"* cipayes, chevalier du Pain , venait d'Qbtenir un congé pour raison de santé et de partir pour l'Angleterre.
Suivait l'élpge du polonel.
Ainsi donc, l'ennemi m'échappait encore. Je r^connvjs rétrange fatalité qui me poursuivait partout, mais je ne me décourageai pas, et craignant d'être rçcpiipy cQmme Français, et arrêté par les Anglais pi je m'emharqua}s sur un vaisseai; anglais (or, il n'y en avait p^s 4*«^Uli'6s dans les ports de l'Inde), je pris la résolutioa de retourner en Europe par terre, quels que fussant d'ailleurs les dangers d'une pi longue expédition.
Mais l'expérience m'avait appris à redouter le voisinage de Rendjit-Sing et, pour éviter ce j-edoutablp ami, JP m'engageai dans les monts Hymalaya, je travprçai le Tbibet, du sud au nord; je m'engageai, sous un costume de derviche musulman, dans les déserts de la gr^n^e Boukharie et du Turkfistai). Ma longue barbe, mon bonnet de pe^u d'ours, nia longue robe, mon chapelet à grps grains, que je roulais sans cesse dans mes dqigts d'un
UN DUEL SOUS l'EMPIRE 159
^^^^"^m^^m III II I
air recueilli, me servirent de passe^port jusqu'en Russie; mais là je devii^s suspect.
La police rqsse s'empara de moi, malgré une résistance acharnée, et m'envoya en Sibérie.
J'ai passé là cinq ans, uniquement occupé de deux choses : chercher des armes et des moyens de fuir ; apprendre la langue russe pour n'être pas recpunu dans ma fui le.
Pas un seul jour, pendant cette longue captivité, je ne perdis le désir et l'espérance de retrouver ma liberté et de revoir Clélie. Je fis mille tentatives inutiles, je fus mis au cachot, je fus enchaîné, je recommençai toujours.
Personne ne savait pour quel motif j'étais en Sibérie, et personne ne c'en inquiétait. Enfin, un soir, au coucher du soleil, le général russe, qui commandait à Jakoqtsk, me fit venir (c'était en septembrp 1808) et me dit brusquement ;
— Vous êtes Français ?
-— Oui, général.
— : Vous savez lire ?
— Oui, général.
— Et écrire ?
— Oui, général.
— - Vous savez le russe ?
— Oui, général,
— Voulez-vous apprendre le français à mes enfaiits ? On ne trouverait pas un précepteur français pour c^nt mille roubles dans ce chien de pays.
Je réfléchis un instant.
— Serai-je libre dans six mois ? lui dis-je.
— Non, mais vous aurez tous les jours une ration d'eau-de-vie.
— Et si je refuse.
— Le knout !
— C'est bien. Je refuse.
Le Russe rougit de colère et dit :
— Drôle, je vais te faire mettre au cachot.
Il avança la main vers le cordon de la sonnette, mais je guettais tous ses mouvements et je crus avoir enfin trouvé Toccasion favorable. Je le frappai à la tempe d'un coup de marteau si violent qu'il tomba mort sur le plancher, et que sa cervelle écrasée rejaillit sur sa table de travail.
Cette fois, mes vaisseaux étaient brûlés. Je pris sans scrupule la carabine du mort, ses pistolets, des bottes fourrées, des vêlements chauds ; je sortis sans bruit de la maison, et je m'engageai dans ce désert immense qui va de Tocéan Glacial arctique à la mer Caspienne.
Il serait trop long de vous dire à travers quels obstacles et quels dangers de toutes sortes j'ai traversé d'orient en occident les trois quarts de l'Asie. Enfin je m'embarquai pour l'Europe, et je revins à Naples vers le milieu de l'année 1810. Là, du moins je comptais revoir Clélie. •
J'arrive. Je m'informe. La maison était déserte, Clélie, me croyant mort sans doute -*- car pendant que j'étais
en Sibérie, elle n'avait pu recevoir aucune lettre de moi — Clélie était retournée en France.
Je n'hésitai pas un instant. Pauvre, misérable, vêtu comme un mendiant, incertain si elle pourrait aie reconnaître ou si elle m'avait oublié, je repris mon bâton de voyage et je passai les Alpes vers le 15 août 1810.
Excusez la longueur de ce récit, ce qui me reste à dire encore est la partie la plus étrange et la plus tragique de mon histoire.
En ce temps là S. M. l'empereur des Français, roi d'Italie, protecteur de la Confédération du Rhin, médiateur de la Confédération helvétique, Napoléon, enfin, était au sommet de la gloire et de la puissance.
On ne parlait que de lui en Europe et en Asie. Beaucoup l'admiraient; beaucoup le haïssaient; tous le craignaient à l'égal de Dieu même ; et comme vous dites quelquefois, curé, in çonspectu ejus conticuit terra. Il
étendait son bras droit à Torient eft au nord jusqu'à Dantzick, et au sud et k 1 ouest jusqu'à Cadix et à la frontière de Portugal.
Dans tout TOrient, les Persans, les Turcs, les Kirghlz même, reconnaissant un Français à mon langage et k mes manières étrangères, me faisaient mille questions sur rinvincibie sultan Bounaberdi, le vainqueur des terribles mamelucks, le favori de la Providence, le bras droit d'Allah.
Mais aussitôt que j'eus mis le pied sur la terre française, je n'entendis plus que le silence. Je traversai la Province, le Dauphiné, le Lyonnais, l'Auvergne, obscur, inconnu, vivant de peu, évitant les chemins frayés, m'arrétant à peine dans les plus pauvres cabarets, recevant la plupart du temps l'hospitalité dans une grange, laissant croire à mes hôtes que j'étais un soldat déserteur ou un conspirateur poursuivi. Nulle part les paysans ne me refusèrent un toit et une botte de paille. Je remarquai même que la plupart, par une réserve délicate, évitaient de me faire des questions.
Grâce à la force de ma constitution je venais de faire, sans prendre chaque jour plus de cinq ou six heures de sommeil, une marche forcée de quatre ou cinq mille lieues, à peine interrompue par la traversée de Smyrne à Naples. Mais un vieux soldat de la République française n'était pas homme à s'ébranler pour bi peu, et j'ose dire qu'en arrivant au but de mon voyage, j'étais plus dispos qu'au commencement.