‹ L'aventurierChapitre 7 sur 16 · I II.- 1 II I I II · texte numérisé non relu

I II.- 1 II I I II

En évitant toujours la grande route, semée de gendarmes, de douaniers et de questionneurs patentés, j*arrivai enfin au village de Vallière, à trois lieues de Saint- Julien, un dimanche, vers six heures du matin, au moment où le curé allait dire la messe.

Vous avez connu le vieux curé Vervial, qui est mort vers 1840, à Tàge de quatre-vingt-dix ans. C'était un vieux brave homme de prêtre constitutionnel qui, pendant la Révolution, n'avait voulu ni fuir à Tétranger, ni refuser le serment à la constitution civile du clergé, ni quitter ses paroissiens dont il était fort aimé, et qui n'avait pas cessé de dire la messe dans sa chambre jusqu'au moment où le concordat lui rendit sa paroisse et son presbytère.

Je m'assis dans le coin le plus obscur de l'église, de peur d'être reconnu, quoique ma barbe et mes cheveux, que j'avais laissés croître depuis sept ans, fussent un déguisement suffisant. Le misérable état de mes habits, percés de mille trous, me déguisait encore mieux, et Ton ne pouvait guère, à moins d'être averti d'avance, reconnaître en moi Robert de Fénestrange, le descendant des anciens barons.

Au moment où l'enfant de chœur s'agenouillait avec le curé et agitait sa clochette pour annoncer le commencement de la messe, j'entendis le' léger frôlement de deux robes de soie qui traversaient la foule et devant qui tout le monde se levait avec respect.

Je regardai à mon tour, et je reconnus Cléiie et Tibéria.

16i L'AVENTURIER

Je VOUS ai déjà dit si souvent combien Glélie était belle, que je crains d'exciter voire incrédulité si je le répète encore. Cependant, c'est la vérité même.

Sa démarche était aussi souple, aussi gracieuse, aussi légère qu'au temps heureux de la première jeunesse, lorsque je la rencontrai à Neuvic. Son beau visage, mélancolique et doux, n'était point altéré* Ses yeux bleus avaient conservé le même regard plein de charme, et de fierté.

Tibéria n'était peut-être pas moins belle que sa mère; mais elle n'avait que quinze ans, et touchait encore de trop près à l'enfance pour avoir atteint tout son développement. Sa taille mince et élancée, ses yeux vifs, presque durs et d'une profondeur singulière, lui donnaient l'aspect sauvage, mais attrayant, d'une jeune panthère de Java.

J'aurais peine à vous dire avec quelle émotion je revis ces deux créatures charmantes dont l'une avait été le but unique de ma vie; j'éprouvais, après tant de traverses, ' le relâchement délicieux d'un homme qui va goûter enfin un repos bien mérité.

Clélie s'agenouilla un instant, mit sa tète dans ses mains et parut prier ou réfléchir. Tibéria suivit son exemple, et toutes deux se relevèrent et s'assirent sur le banc seigneurial, en face de la chaire, là même où si souvent je m'étais assis dans mon enfance à côté de ma mère.

Vers le milieu de la messe, suivant l'usage, le curé

monta en chaire, déplia un grand papier et lut ceci ou quelque chose d'approchant :

« Qu'a avait plu à Ja divine Providence de favoriser <r de nouveau les armes glorieuses et invincibles de Sa « Majesté Napoléon le Grand, Empereur et Roi; que a le maréchal Masséna, duc de Rivoli, prince d'Essling, « avait pris la ville de Ciudad-Rodrigo, en Espagne, à la « barbe et malgré les efforts réunis des Espagnols et « des Anglais ; que ceux-ci, commandés par un général « incapable, téméraire et présomptueux, lord Arthur t Wellesley, n'avaient pas osé, malgré toutes leurs van- «f teries, affronter l'approche des soldats de Sa Majesté « Impériale; que le maréchal prince d'Essling les pour- « suivait l'épée dans les reins jusqu'en Portugal, et « qu'on devait s'attendre prochainement à une nouvelle « bataille, c'est-à-dire à une nouvelle victoire de Sa « Majesté Impériale, après laquelle bataille, suivant « toute apparence, les Anglais se rembarqueraient pour « retourner dans la perfide Albion, à moins toutefois « qu'ils ne préférassent être jetés à la mer. On devrait « même s'étonner que les Anglais eussent conçu l'espé- « rance de rester en Portugal si la divine Providence, « qui aveugle souvent ceux qu'elle veut perdre, n*avait « résolu de fournir au nouveau Charlemagne, au nouveau « Constantin, l'occasion d'un triomphe nouveau. »

Etait-ce un mandement d'évèque ? élait-ce une circulaire de préfet ? Je l'ignore, mais je penche pour le préfet. A coup sûr le vieux Vervial n'y avait rien mis de son cru,

car il lisait ce morceau d'éloquence comme un mauvais écolier lit sa leçon, en ànonnant et faisant à peine sentir les points et les virgules.

Aussitôt après, il invita les fidèles (et ici il n'ânonnait plus, mais sa voix tremblait d'émotion) à joindre leurs prières aux siennes pour le repos des âmes de sept ou huit jeunes gens de la paroisse qui avaient été tués en Espagne dans le courant de la dernière campagne. Plusieurs paysannes — les mères sans doute, les sœurs ou les fiancées — fondirent en larmes pendant qu'il parlait, et lui-même, après la prière, prononça un petit discours sur ce texte i

« Deus dédit, Déus abstiilit; sitnomen Domini bene* « dictum. »

« Dieu me Va donné, Dieu me Va ôté; que le nom du Seigneur soit béni! »

Clélie, sans doute frappée de quelque cher souvenir, cacha sa tête dans ses mains, et moi-même,- en voyant rémotion de tous les assistants^ et me rappelant les amis que j'avais perdus, j'avais peine à retenir mes larmes.

Deux choses surtout m'avaient étonné pendant que je regardais autour de moi; presque tous les paysans qui remplissaient l'église étaient des enfants ou des vieillards^ et beaucoup de femmes étaient vêtues d'habits de deuil ; le pràne du curé m'expliqua tout. 11 n'y avait pas alors de faiâillè 8il Fraùce dont un membre n'eût péri dans les detHiàres cannpàgnes de Pologne, d'Autriche^ àè Prusse^

d'Espagne ou d^Italie. Déjà Ton entendait murmurer ce mot terrible : ii bas la conscription! qui fut crié éâ 1 81 k jusque sur les toits et servit si bien la cause des Bourbons.

Mais on n'en était enoore qu'au murmure, et les plus hardis osaient à peine donner asile aux ibalheureux con« scHts r^ractaires.

Vers la fin de la messe, je me levai, aussitôt après que les chantres, d'une voix épouVttfttabie, eufeni entonné le chant : Domine salvum foc Napoleonetn Imperatorem fwêtrum^ et debout sur la place, enfonçant ëur mes yeux, pour n'être pas Reconnu, un vieux chapeau de dé feutre mou, j'attendis avec impatience le dépdrt de délie ; car je ne voulais pas Taborder en public.

EnQn elle sortit la dernière, et je vis le paysan qtil, douze ans plus tôt, avait été chargé de me recevoir à Fénestrange, enlrer dans une auberge voisine et demander les chevaux, car Fénestrange est éloigné de trois lieues de Vallière, et Clélie allait rarement entendre la messe à une si grande distance; elle n'était venue ce jour-là, comme je l'appris le soir même, que pour céder au désir de Tibéria, qui voulait faire une promenade à cheval.

Je pris les devants pour l'attendre, et j'allai m'asseoir sur lé bord du chemin qui descend du côté de ta Villeneuve.

U était en^ron neuf beufés du matin, car le oiirë, mettant les morceaux doubles powt la commodité de ses

paroissiens, avait tout à la fois dit la messe, lu la circulaire officielle, prié pour les morts, fait son prône, et chanté vêpres, de sorte que tous ces offices réunis avaient duré fort longtemps.

Le ciel était pur. Pas un nuage dans Tair. Les oiseaux chantaient dans les arbres, le ruisseau coulait avec un joyeux murmure dans la prairie, et moi-même, pour la première fois depuis neuf ans, je recommençais à croire à la vie et au bonheur.

Dans mon impatience de revoir Clélie, je comptais les minutes, et je me levais déjà pour aller au-devant d'elle, lorsque enfin elle parut au détour du chemin. Tibéria était à côté d'elle, et toutes deux s'avançaient de front, quoique le chemin fût fort étroit et en ce temps-là fort mal entretenu. Derrière elles, monté sur un gros bidet de meunier, trottait douceœent Baptiste.

Lorsque Clélie ne fut plus qu'à trois pas de moi, j otai lentement mon chapeau et je me tins debout devant elle, attendant qu'elle me reconnût, car je ne voulais pas dire mon nom devant Baptiste.

délie se méprit au sens de ce geste, arrêta son cheval, et m'ayant à peine regardé, tira de sa poche un écu de cinq francs et le mit dans mon chapeau.

Mais avant que j'eusse pris le temps d'accepter ou de refuser cette aumône, Tibéria qui me considérait attentivement, s'écria :

— Ah ! maman, c'est Robert !

Au même instant, Clélie me reconnut. Ses yeux et son sourire s'éclairèrent de joie, et je vis alors combien j'étais aimé. Pour la première fois, je goûtai le vrai bonheur. De telles sensations sont trop rares dans la vie.

Mais, sans répondre au cri de Tibéria, je donnai à Baptiste les cinq francs que Clélie venait de déposer dans mon chapeau, et je lui dis :

— Camarade, prête-moi ton cheval.

Comme il hésitait, Clélie lui fit signe d'obéir.

— Mais, madame, répliqua Baptiste embarassé, es chemins ne sont pas sûrs, et...

— Va toujours, répondit Clélie, nous n'avons besoin de personne, puisque M. Robert est avec nous. Tu nous rejoindras à pied...

Un tel arrangement ne convenait pas trop à ce brave garçon, qui avait compté faire le voyage plus commodément ; mais les cinq francs qu'il venait de recevoir lui rendirent courage.

— Surtout, ajouta Clélie, bouche cousue. M. Robert a ses raisons pour n'être vu de personne.

— Suffît, madame. Tout ce que vous f iiîe3 est bien

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