‹ L'aventurierChapitre 8 sur 16 · II · texte numérisé non relu

II

fait. On me fusillerait plutôt que de me faire dire un mot de tropi

En même temps il mit pied à terre. J'enfourchai le bidet, et nous partîmes au grand trot pendant que Baptiste^ mettant nonchalamment un pied devant Tautrei paraissait nourrir le dessein d'arriver à Fénestrange après le coucher du soleil.

Quand nous f Cimes à trois ou quatre cents pas de là, nous ralentîmes Failure de nos chevaux^ et Clélie me dit en me tendant la main :

— Ah ! mon ami, que je suis heureuse I Après neuf ans de séparation, je craignais de ne vous revoir jamais.

J'allais répliquer ; mais son regard éloquent m'avertit de prendre garde à mes paroles. Tibéria nous écoutait.

— C'est moi qui vous ai reconnu la première, dit viment la jeune fille. Nous avons parlé de vous si souvent emsemble^ maman Clélie et moi; nousatons tant de fois regardé votre portrait qui est accfoché au côté de celui de papa Tibérius dans notre dhambre à coucher I Pourquoi ddtic nous avez-vous quittées si brusquement à Naples?

Je balbutiai je ne sais quoi. Cette question ingénue nié troublait jusqu'au fond de l'âme ; mais en même temps j*étais ravi d'appî*endre qu'on n'avait pas Un seul jour cessé de penser à moi et d'attendre mon retour.

Pendant que Clélie me faisait mille questions et me faisait raconter mes aventiireit ei îùbb souffrances, Tibéria «'avisa d'eïciter son cheval. GeWi-ci, jeuôe aussi,

ardent et mal dressé, prit le grand trot d'abord sans qu'on y fit attention, puis le galop, et enfin s'emporta tout à fait...

A cette vue Clélie poussa un cri d'effroi. Le chemin était fort étroit et bordé de deux talus assez élevés. Tibéria courait donc un assez grand danger. Je poussai le paisible bidet de meunier que j'avais entre les jambes, et qui d'abord voulut se défendre et regimber ; mais il sentit bientôt que j'étais le plus fort et partit à fond de train pour rejoindre son camarade, ce qui fut fait en un instant. Alors, sans descendre de cheval, je saisis celui de Tibéria par la bride et le tirai si fortement en arrière qu'il s'arrêta au bout de vingt ou trente pas.

Tibéria était beaucoup moins effrayée que je n^aurais cru ; cependant elle me remercia avec effusion comme si je Tavais sauvée du plus grand péril.

— Mais, lui dis-je, pourquoi avez-vous excité votre cheval ?

-T- Pour me sentir vivre, répliqua Tibéria.

— Et si vous aviez péri ?

— Oh ! je savais que vous étiez là et que vous m'empêcheriez de périr.

Ces réponses singulières me causèrent quelque étonnement ; mais je n'eus pas le temps d'y réfléchu" beau*' coup, car Clélie nous rejoignait déjà.

Le reste du voyage se fit sans incident remarquable. Un quart d'heure environ avant d'arriver à Fénestrange, aélie parut embarrassée.

— Mon ami, dit-elle, je crois être sûre de tous ceux que j'emploie; mais enfin il faut craindre les commérages. L'arrivée d'un étranger à longue barbe, vêtu d'habits troués comme les vôtres, attirera certainement l'attention des paysans. Il faut vite trouver un habit et une profession.

— Une blouse et un pantalon de toile me suffisent.

— En effet, c'est le déguisement le plus commode. Quel état manuel connaissez-vous ?

J'avais appris tant bien que mal la profession de charpentier, en Sibérie. 11 fut résolu que je serais présenté comme charpentier aux habitants du château et que je serais chargé de réparer la charpente de la tour du nord qui tombait en ruines.

Ainsi donc, après tant de malheurs, après un si long exil, j'étais réduit à réparer le toit de mes pères et à regarder ce changement de destinée comme un bon heuri

délie prit les devants avec Tibéria, et me remit ellemême la blouse, le pantalon de toile et la hache qu'elle m'avait promis. Puis elle m'ouvrit la porte de la petite maison, et s'enfuit sans^vouloir m'écouter, car Tibéria, curieuse comme toutes les jeunes filles et intriguée de mon arrivée mystérieuse, la suivait de près.

— N'oubliez pas , me dit Clélie , qu'elle vous croit conspirateur républicain et proscrit, et qu'elle ne connaît de vous que le nom de Robert.

Quelques instants après je sortis de la petite maison.

tout de neuf habillé, et j'allai m'asseoir à la même table que Clélie et Tibéria qui m'attendaient.

Le diner fut très-gai. Cependant la présence de Tibéria nous imposait quelque gène ; mais, en revanche , elle nous animait par sa gaieté , ses questions et ses éclats de rire. Clélie la regardait avec une complaisance toute maternelle et n'avait pas essayé de discipliner sa fougue.

— J^ai voulu rélever moi-même, dit-elle, mais Tibéria ne m'obéit pas. Je me suis vue forcée de la mettre, Tan dernier, en pension chez les religieuses du Sacré-Cœur de Jésus, à Limoges, et je Ty laisserai encore une année.

— Oh I maman Clélie ! dit Tibéria d'un air à la fois affectueux et boudeur, tu me prends donc toujours pour une enfant ?

Après dîner, Clélie m'ayant laissé seul avec sa fille pour s'occuper de quelques soins domestiques, Tibéria m*entraina dans le parc et me dit d*un air grave :

— Monsieur Robert, vous devriez bien me faire retirer de pension, vous qui avez tant d'influence sur ma mère.

Je me récriai sur ce mot.

— Non, non, dit l'enfant, je sais ce que je dis. Maman Clélie m'a toujours parlé de vous. C'est à peine si elle parle autant de papa Tibérius qui était pourtant son frère.

— Eh bien, que faudra-t-il dire î **- Que je m'ennuie.

m li'AVfiNTUflIEli

— Bon! aprè3?

— Comment ! aprè3 î reprit Tibéria, étonnée de mon sang- froid. Vous trouvez que cela ne suffit pas 1... Eh l^ien, dites-lui que si elle me ramène eu pension» ja m'échapperai par-dessus les murs ou que je mettrai le feu au couvent...

Cette colère de petite fille fille m'amusait ; mais U conversation changea bientôt.

r— . Kst-il vrai, demanda Tibérla, que vous avez fait la guerre autrefois?

— Oui, au temps de la République.

' rrr E< que VOUS étiez le piqs brave soldat de TariDée

d'Italie?

: inr i^e plus brave I c*est beaucoup dire, répliquai-je

en riant, car il y avait des milliers de braves dans cette

armée, et votre père Tibérius, par exemple...

— N'est-ce pas, demanda-t-elle, que papa Tibérius titait bien brave aussi ?

— Oh ! oui.

— Et bon?

— C'était la plus belle àme et le meilleur camarade que j'aie jamais connu.

— Et qu'il vous aimait bien î

A ce souvenir je sentis ma gorge se serrer. ÉtaiiHM un regret ou un remords ?

— Maman CléUe, continua Tibéria, n'a jamais voulu me dire comment il avait été tué ; et quand je lui fais cette question, elle ne me répond que p«r des larmes.

UN OUBL SOUS |.'Ei(PIRE m

Oh l si j'étais homme, jç voudrais cona^Ure son assassin pour le poignarder i& pa^ prftprp lïiain I

— Mai^, lui (iis-jQ, s'il était mort d^jà?

Gpr U me. tardait d§ mettra ua t^rm© à çettq conver-

s3tioi) pénible.

— Sst'ce qu'il serait wrt? demanda-trelle vjve^ m^nt.

Je no répondis pag, La détromper était impQi3iWç, Gomment lui raconter que le meurtrier de Tihérip^ était celui-là même à qui elle parlait ? Comment lui révéler le secrQt de sa naissance î Comment lui faire comprendre par quel funeste enchaînement de fatalités j'avais

été conduit k ver^ec, malgré moi, le gang de l'ami pour qui j'aurais voulu cent fois donner ma vie I

— J-ai questionné bien spuveflt Baptiate, me dit Tibéria ; maip ce grand nigaud ne sait rien ; il prend un air fin de grosse bote et me répond que deux personnes seulement peuvent parler : c'est madame de Féne^r. trange et vous, Robert. Parteardonç, puisqu'elle ne veut rien dire.

Je secouai tristement la t^te, et je lui fis quelques questions sur elle-même, ses sentiments et sou genre de vie.

-r Je n'aime pas la ville, dit-elle, on y est trop enfermé. J'aime le grand air, et la forêt où je cours matin et soir comme les lièvres et les chevreuils*

— Est-ce que madame de Féneatrange vous accom?? pagne ?

— Oui, quelquefois. Maman délie est si bonne pour moi ! Elle veut tout ce que je veux.

— Est-ce qu'il ne vient jamais personne ici ?

— Personne, excepté un vieux Parisien, M. Bourgoin, qui est venu Tan dernier au château, et qui m'a beaucoup regardée. On dirait qu'il n'avait jamais vu de fille de mon âge. Le premier soir, comme je m'étais endormie à côté du piano, il tira de sa poche un journal, et j'entendis qu'il lisait quelque chose à demi- voix pour maman.

— Ah ! en vérité, m'écriai-je. Et de quoi parlait le journal ?

— Je ne m'en souviens pas beaucoup... C'était un récit de bataille — la bataille de Talavera, je crois — et M. Bourgoin faisait remarquer à maman Clélie que deux régiments portugais, commandés parle générai... attendez... j'ai oublié son nom... mais il sonne comme un nom français...

— Parthenay, peut-être ?

— Oui, Parthenay, Mauléon de Parthenay, c'est cela même... Que ces deux régiments avaient beaucoup contribué à repousser la division française du général Villatte.

— Enfin ! m'écriai-je involontairement, je le retrouve.

— Oui donc ? demanda Tibéria étonnée.

— Celui que je cherche depuis douze ans, celui qui a été cause de la mort de mon ami Tibérius...

*- Le général Parthenay ?

— Oui, lui-même.

— Vous vengerez mon père ! s'écria-t-elle avec transport. Oh ! Robert, comme je vous aimerai !

Au même instant Clélie parut au bout de Tallée et s'avança vers nous.

XXHI

Tibéria courut au-devant de sa mère.

— Je sais tout, dit-elle d'un air grave et résolu qui donnait à sa physionomie charmante une certaine apparence de sauvagerie.

— Que sais-tu ? demanda Clélie étonnée.

— ma mère, ma vraie mère, pourquoi ne m'avez vous pas jugée digne de partager vos secrets et votre chagrin ? continua Tibéria en se jetant dans ses bras.

— De quels chagrins veux-tu parler ? Est-ce vous, Robert, qui portez le trouble dans cette cervelle si jeune et déjà si exaltée ? »

— ma mère, ne le blâme pas. Il est bon, Robert ; il est généreux, il est brave, tu me Tas dit cent fois; il vengera la mort de mon père Tibérius ; il tuera rassassin!.,,

A ces mots, je vis pâlir Clélie.

-— mère, s'écria Tlbéria, je t*aime, tu le sais bien ; vois, nous faimons tous deux, Robert et moi : nous te ferons oublier le passé, ne pleure pas, je t'en supplie. Robert restera près de nous...

— Ma chère enfant, dit Clélie en baisant ses cheveux avec tendresse, retourne au château. Laisse-moi seule quelques instants dans le parc avec Robert. C'est un vieil ami que je n'ai pas vu depuis longtemps, et qui doit avoir mille choses à me dire que tu n'as pas besoin d'entendre.

Tibéria essaya d'éluder cet ordre ; mais enfin il fallut

obéir, et elle reprit d'un air mécontent le chemin du château.

Quand nous fûmes seuls :

— Mon ami , dit Clélie , qu^a vez-vous donc raconté à cette enfant ? Elle paraît toute troublée de vos confidences... Il faut user de circonspection avec elle , Robert, elle a l'esprit prompt, l'imagination ardente, elle devine à demi-mot ce qu'on croît lui cacher, et si ce n'était la triste solitude où nous vivons, car je ne fais ni ne reçois aucune visite, elle serait depuis longtemps, par l'indiscrétion des voisins, au courant de la vérité. Du moins sans connaître le secret de sa naissance qu'au-^ cune créature humaine ne peut soupçonner^ elle devinerait peut-être que vous êtes Robert de Pénestrange, et cette découverte creuserait entre vous et moi un abîme infranchissable... Au nom du ciel, ami, au nom de notre

bonheur à venir^ au nom même de cette enfant innocente qu*il faut préserver de la fatalité déplorable qui a pesé jusqu'ici sur votre famille et la mienne, ne lui dites pas un mot du passé;.. Hélas I plût au ciel que nous pussions nous-mêmes en perdre le souvenir !

Je rassurai Clélie en lui racontant la conversation que je venais d'avoir avec Tibéria. Puis je lui parlai de l'avenir :

— Quoi! vous m'aimez encore, dit-elle, après lant d'années ?

— Et vous, chère Clélie, ne m*aimeriez-vous plus ?

— Oh ! moi, répondit-elle en souriant, je suis de celles qui ne donnent leur cœur qu'une fois. Pendant neuf ans, je vous ai attendu avec ime confiance et une fidélité inébranlables. Depuis six ans, c'est-à-dire depuis que vous avez été enfermé en Sibérie, je ne recevais plus aucune nouvelle de vous, je ne savais où vous étiez, J'aurais dû vous croire mort ou prisonnier pour jamais; eh bien, je n'ai pas désespéré un seul jour. J'ai cru que Robert de Fénestrange briserait toutes les portes, escaladerait tous les remparts, franchirait tous les obstades survivrait aux coups de fusil, aux coups de sabre, k là mitraille, et qu'un jour, oui, un jour comme celiii-ci, il reviendrait près de moi ; et je ne me suis pas trompée, Robert, je vous aime ! .

-^ Vous m'aimèz I m'écriai-je avec transport en la serrant dans kâêfi bras.

Elle se dégagea d*un air calme et doux, et me dit :

— Ami, je ne me parjurerai jamais. Mauléon vitencore ; et tant qu'il vivra, je suis liée par son crime.

— Vous me jurez, répliquai-je, que la vie de Mauléon est le seul obstacle qui nous sépare !

— Je le jure.

— Je partirai demain. Cette fois, le scélérat ne peut plus m'échapper.

— Ami, dit Clélie, que voulez-vous faire? J*ai souhaité longtemps qu'il reçût le châtiment de son crime. Aujourd'hui, sans le haïr moins, je tâche de l'oublier. Robert, vous êtes mon seul ami sur la terre, le seul cœur dans lequel je puisse verser mon chagrin et chercher des consolations. Allez-vous courir de nouveaux dangers, vous faire tuer> peut-être, pour une vengeance impossible? Vivez plutôt près de moi; soyons amis et ne nous quittons plus. Qui sait quelles tempêtes vous attendent encore si vous quittez le rivage! Robert, je vous en supplie, ne tentez pas la colère céleste ! Qui sait si les ombres de mon père et de mon frère ne sont pas entre vous et moi, et ne s'opposent pas à un mariage sacrilège !

Je secouai la tète en silence.

— La vie, continua-t-elle, peut encore avoir quelque douceur pour nous. Vous vieillirez à côté de moi ; ou plutôt... le divorce peut rompre les liens qui nous attachent Tun à l'autre et vous rendre votre liberté...

Je m'écriai :

— Âhl ne blasphémez pas, Clélie I Ne cherchez pas à séparer ceux que Dieu même avait unis !

— Oui, dit-elle encore, vous êtes jeune, ami, et vous

trouverez aisément une femme bonne et belle et digne de vous/ Je verrai sans envie une autre porter le nom de Robert de Fénestrange et lui donner une famille... J'aimerai vos enfants, Robert, comme s'ils étaient à moi...

Ici je l'interrompis :

— Ne me parlez pas de cet horrible avenir, Clélie. Je n'en soutiendrais pas la pensée. Voici mon projet. Je partirai demain pour l'Espagne. . .

— Vous m'accorderez bien quinze jours; dit-elle en souriant.

— Soit, quinze jours. Mauléon est au service de l'Angleterre. Je le chercherai, je le trouverai, je le tuerai. Oui, je sens que je le tuerai. Ma mort seule peut lui sauver la vie, et je ne mourrai pas, Clélie, je vous le promets... Je connais Masséna, qui commande l'armée de Portugal; j'ai servi dix-huit mois sous ses ordres. Il se souviendra de moi. Je lui demanderai de me mettre au premier rang dans toutes les rencontres périlleuses ; il le fera volontiers, j'en suis sûr. Après un coup d'éclat, ma grâce est certaine. Napoléon ne peut pas la refuser. Je rentrerai en France. Je reprendrai mon nom, mon titre, Grangeneuve, et nous serons enfin mariés. Si quelque voisin rédame^...

— Oui, dit Qélie, je sais que vous êtes homme à

réduire tous les indiscrets au silence; mais qu'importent, d'ailleurs, les discours de quelque orateur de cabaret ? Je vous aime, ami, et, après tant de souffrances, je vous dois bien de le dire avec franchise. A votre retour, je serai votre femme... En attendant, restez ici quelques jOurs; ne repartez pas au lendemain d'un si long et si dur exil. Robert, cette maison est à vous ; ce chàleau est à vous ; tout n'est-il pas à vous, ici, sans en excepter Clélie ?

Â. ces mots, que son accent et ses regards rendaient encore plus expressifs, je voulus m' agenouiller devant elle et l'adorer ; mais elle me releva et dit :

— Rentrons, Tibéria nous observe peut-être.

Pendant quinze jours je ne cessai pas un instant de jouir d'un bonheur sans mélange. Plus le rôve devait être court, plus il fut délicieux. Clélie ne pouvait pas se lasser de me voir, de me tenir compagnie, de se promener avec moi, soit à pied, soit à cheval, dans la campagne. Elle me montrait en détail le château, les terres, les prairies, la forêt, me demandait conseil.

— Tout ceci est à vous, ami, disait-elle. Réparez,

ordonnez, construisez, démolissez, abattez, défrichez tout ce qu'il vous plaira ; vous* en êtes le maître. Fénestrange est à vous, aussi bien que Grangeneuve. Faut-il meubler cette chambre? Ce sera celle de Tibéria. Fautil murer cette porte, ouvrir un corridor, percer une fenêtre, vendre cette futaie?

En même temps elle cherchait à me distraire par ces soins matériels et se faisait un bonheur de me consulter en tout ; car enfin, disait-elle en riant, puisque vous allez devenir mon maître, cher seigneur, il est naturel que je commence à prendre l'habitude de l'obéissance.

Souvent aussi elle me faisait raconter mes aventures ; surtout Tibéria, qui ne jne quittait guère, était insatiable. Je lui disais vingt fois ma rencontre avec Rendjit- Sing, mes combats en Italie, ma captivité, mon évasion; elle buvait avidement toutes mes paroles.

Entre ces deux femmes, et je pourrais presque dire ces deux jeunes ûlles presque également charmantes, — car Clélie n'avait rien perdu de sa beauté et Tibéria n'avait pas encore toute la sienne, — j'étais le plus heureux de tous les êtres humains. Sage si je m'étais contenté de ce bonheur, et si je n'avais pas aspiré à un bonheur plus grand encore!

Mais enfin il fallut partir.

La veille, c'est-à-dire le 1" septembre 1810, — je me souviendrai longtemps de cette date, — Clélie, retenue dans sa maison par les soins du ménage, permit à Tibéria de faire une promenade à cheval avec moi; nous

partîmes tous deux pleins de gaieté, et nous galopâmes quelque temps sous bois à travers la forêt de Fénestrange.

Cependant Tardeur des chevaux, sinon la nôtre, se calma bientôt, leur course se ralentit, et je crus voir que Tibéria devenait rêveuse.

. — Ainsi donc, vous partirez demain ? demanda-t-elle.

— 11 le faut, Tibéria.

— Eh bien, emmenez-moi.

— Où?

— En Espagne.

Je la regardai en feignant de rire aux éclats comme si la proposition n'eût pas été sérieuse; elle Tétait cependant.

— Je sais bien, médit Tibéria, que vous me prenez pour une enfant, vous et ma mère adoptive, mais... -

— Mais, ma chère Tibéria, lui dis-je en l'interrompant, vous savez qu'on se bat en Espagne?

— Je le sais.

— Et que, derrière toutes les haid^, on est couché en joue par un fusil espagnol...

— Je le sais.

— Que, derrière toutes les portes, un brave homme s'embusque et vous attend armé d'un couteau.

— Je le sais ; et c'est pour cela que je veux vous suivre.

— Pour cela, Tibéria!... Ma chère petite Clorinde, il faut poser votre armure, ôter vos éperons et votre

casque et remettre votre sabre au fourreau ; la guerre d'Espagne est dix fois plus terrible que vous ne pouvez l'imaginer.

— Mais s'il me plaît d'aller à la guerre?

^ Etd3 verser le sang ?

— Pourquoi non? Je serais bien aise de tuer, de ma main ce Parthenay, l'assassin de mon père.

-^ Ma chère enfant, lui dis-je, en lui prenant la main ^ croyez-moi, laissez-là ces folles imaginations, bonnes tout au plus pour Marphise ou Bradamante ; restez au coin du foyer...

— Oui, c'e^t cela, (Jit-elle avec dépit, cousez vos robes et tricotez vos bas ; n'est-ce pas ce que vous voulez dire?...

— A peu près, ma chère Tibéria. Laissez à l'homme le soin de donner des coups de sabre à tort et à travers. Je vous promets, je vous 'jure de venger votre père, et de ne revenir jamais si je ne puis pas tuer son meurtrier.

— Mais si vous êtes blessé ? dit-elle.

— Eh bien, on me portera à l'ambulance. Les chirurgiens savent bien leur métier.

— C'es,t égal, dit-elle, j'aurais voulu vous suivre, prendre soin devons...»

— Et madame de Fénéstrange î Qui lui tiendra compagnie ?

— Oh I ma mère m'aime beaucoup, niais elle n'a pas besoin de moi, tandis que vous en aurez besoin, vous I... D'ailleurs, qui l'empêche de venir avec nous î

— Est-ce qu'on peut amener deux femmes à l'armée ?

— Ah ! vous ne m'aimez pas î s'écria Tibéria.

Et en même temps elle détourna la lête comme pour cacher son émotion.

Je ne fis pas d'abord à ce reproche toute l'attenlion qu'il méritait, et j'essayai d'apaiser Tibéria par la promesse de revenir bientôt, c'est-à-dire dans deux ou trois mois, et de ne plus la quitter. Mais elle ne se laissa point prendre à cet appât.

— Non, vous ne m'aimez pas 1 reprit-elle avec plus de force.

Le reste de la promenade fut presque silencieux, car, sans ajouter grande importance à ce caprice d'enfant, je sentais qu'elle était irritée contre moi.

Au retour, Qélie informée de la demande de sa fille, se joignit à moi pour lui faire entendre raison; mais Tibéria fondit en larmes et se retira dans sa chambre.

Le lendemian, cependant, vers sept heures du matin, lorsque je fus prêt à partir, elle vint me dire adieu avec sa mère. Toutes deux m'embrassèrent avec la plus vive tendresse, et Tibéria, s'approchant de mon oreille, me dit tout bas, pendant que Clélie avait le dos tourné :

— Prenez cette médaille de la sainte Vierge que j'ai fait bénir par le curé de Vallière. Elle vous préservera dans les batailles. Adieu, -malgré tout, je vous aime.

Je pris la médaille pour lui faire plaisir, je serrai ma chère Clélie dans mes bras, une dernière fois, et je partis au grand trot, monté sur une belle jument limou-

UN DUEL SOUS L'EMPIRE lèt

sine dont elle voulut à toute force me faire présent.

Cette fois, j'étais vraiment riche, ayant touche d'uA seul coup les revenus de Grangeneuve qui s'étaient accumulés pendant les neuf années de mon exil.

Le 10 septembre 1810, j*arrivai à Bayonne, tout prêt à franchir les Pyrénées pour rejoindre Tarmée du maréchal Masséna.

Bayonne était alors le plus grand entrepôt militaire d6 France. C'est là que tout venait aboutir et recevoir une organisation définitive , — les hommes, les chevaux , les canons, les munitions, les vivres. C'est de là qu'on dirigeait d'iomienses convois sur Madrid à travers la Navarre.

De l'autre côté des Pyrénées, Mina guettait les Français au passage. Blotti dans ses montagnes, averti par

ses espions, bien pourvu de tout par les Anglais et surtout par ses compatriotes, il se précipitait à l'improviste sur l'escorte, enlevait les arrière-gardes, pillait les convois, égorgeait les traînards, les blessés, les malades, et faisait à nos soldats une guerre d'extermination. Déjà même on œmmençait à le craindre en France, et ses agi-

les fantassins faisaient des incursions dans les villages français de la frontière.

Quand j'arrivai à Bayonne, un bataillon de cinq cents hommes d'infanterie se préparait à partir, emmenant dix pièces de canon, un nombre de caissons proportionné, cent mille livres de biscuit destinées à l'armée de Portugal, quelques barils de lard, et douze cent, mille francs en or, dont le roi Joseph avait, dit-on, grand besoin. J'allai voir le colonel qu'on avait chargé de commander l'escorte, afin d'obtenir la psrmission de suivre le convoi.

Ce colonel était un joli garçon, bien frisé, de vingtcinq ou vingt-six ans environ, le marquis de Trouville, dont le père, émigré en 1789 et rentré sous le Consulat, s'était fait nommer chambellan de l'impératrice. Le jeune gentilhomme, poussé de bonne heure k la cour et bien vu de plusieurs nobles dames, s'engagea comme enrôlé volontaire en 1806, et fit rapidement son chemin. En 1809 il fut fait colonel à Wagram, revint à Paris en poste, reçut mille félicitations, et partit pour l'Espagne où le roi Joseph, pressé d'avoir une cour et de créer des dévouements, prodiguait les croix et les titres.

Trouville, en moins de six mois, fut fait baron de Pancorbo, commandeur de Tordre d'Isabelle la Catholique, et reçut un brevet de pension de trois mille ducats. ■ C'était peu si l'on considère les espérances ; c'était beaucoup si l'on considère l'état du trésor royal, car le roi Jos^h n'avait guère d'autre revenu que l'octroi de Madrid ou l'argent prêté par Napoléon.

. Au reste, le jeune colonel ne manquait pas de courage, et s'il avait eu quelque sens commun, ou s'il avait été moins satisfait de lui-même, il aurait pu commander son régiment d'une façon honorable sinon brillante.

Tel était mon futur compagnon de route.

. D me reçut d'un air protecteur qui sentait à la fois la cour et la caserne, mais sans aucune rudesse. Il eut même la bonté de me mettre à l'aise du premier coup en ordonnant à son valet de chambre de continuer l'œuvre commencée.

Gr, cette œuvre n'était pas sans importance. Il s'agissait de friser les cheveux du colonel.

— Comment vous nommez- vous ? demanda-t-il sans me regarder.

— Robert.

— Robert de qui ? Robert de quoi ?

— Robert tout court, colonel.

. — Ah 1 Et vous allez en Espagne ?

— Oui, colonel.

— Chercher fortune ?

— Oui, colonel.

Il tourna la tête à demi, me toisa d'un regard,, et n'eut pas sans doute grande opinion de moi , car il ajouta, comme se parlant à lui-même :

-^ Ils sont tous conlme cela! Pauvres diables qui croient trouver là -bas les mines du Potose!... Aïe! ajouta-t-il en s'interrompant ; vous avez tiré trop fort ; vous m'avez fait mal... Charles, prenez donc garde !

Charles s'excusa de son mieux et continua de friser.

— Mais quel commerce faites-vous, mon pauvre Robert 1 reprit Trouville d'un air de commisération.

— Je ne fais pas de commerce.

— Ah ! ah ! j'entends. Vous allez à la cour du roi Joseph. Vous avez sans doute de puissants protecteurs.

— Personne ne me protège.

— Tiens, dit-il en riant aux éclats, vous comptez sur votre propre mérite.

— Probablement.

— Ma foi, mon ami, je vous conseille de rester ici, car là-bas, nous n'avons besoin de personne pour administrer, gouverner, et faire la révérence. Nous avons amené depuis longtemps en Espagne tout ce qu'il nous faut, et la cour est au complet. Ah ! si vous' savez faire une sauce, à la bonne heure ! votre fortune est assurée, car les cuisiniers espagnols ont juré de nous empoisonner. Nous ne trouvons partout qu'ail et que safran.

— Enfin vous m'emmenez, colonel ?

— Comme il vous plaira, mon ami, comme il vous plaira.

Puis Trouville fit ôter ses bottes, et tendant le pied droit à son valet de chambre :

— Déchausse-moi, dit-il, et frictionne-moi avec la brosse douce. On nous donne ce soir un bal, et je veux que les dames de Bayonne se souviennent longtemps du colonel de Trouville.

J'allais prendre congé de ce fat, lorsque le chef de bataillon entra.

Cehd-là était un vieux soldat aux cheveux gris^ qui parut fort étonné des préparatifs de toilette que faisait le colonel. Évidemment, il n^avait pas fréquenté la cour et ne connaissait rien aux belles manières.

— Mon colonel, dît-il, savez-vous ce qui se passe ?

— Non, répondit Tautre, mais ce doit être bien grave, Je vous entendais jurer dans Pescalier.

— Excusez-moi, mon colonel ; mais ces coquins iê muletiers me feront damner, je crois. Us refusent dé marcher.

— Ea vérité, dit le beau marquis. Il faudra voir cela.

— Oui. Ils disent que ce brigand de Mina nous attend au défilé d'Arlaban, qu*il a plus de trente mille hommes sous ^es ordres, qu'il est maitre de tous les passages^ que Kellermann est assiégé dans Burgos, que le ro Joseph n'ose pas sortir de Madrid, que Soult a capitulé, que Suchet est en déroute, que Masséna s*est enfoncé en Portugal, et que cinq armées, y compris celle dé Wellesley , l'entourent ; que sais-je encore ?

— Eh bien, distribuez aux plus mutins quelques centaines de coups de plat de sabre.

— C'est ce que j*ai fait, colonel ; mais cette tisano n'a pas guéri leur poltronnerie. Sur quatre-vingts, trente se sont échappés et vont rejoindre Mina dans la montagne; le reste est gardé à vue, mais s'échappera au premier signal et nous laissera dans l'embarras.

— Diable ! dit le beau marquis, c'est embarrassant. Si l'on en faisait fusiller deux ou trois pour l'exemple?

Je pensai que Toccasioa était venue de me iiic»itrer.

— Colonel, dis-je en me levant» oa prend phis de

mouches avec une cuillerée de miel qu'avec deux ton-

neaux de vinaigre.

— Oui vous demande votre avis î répliqua-t-il avec liumeur.

— Vous ne l'avez pas demandé, colonel, mais je crois devoir l'offrir. Puisque je pars avec vous, j'ai intérêt comme vous à ce que le voyage se* fasse en sûreté.

■ — Eh bien, que proposez-vous, monsieur le donneur d'avis?

— Rien que de très-simple, colonel. Donnez-moi le commandement des muletiers. Je me charge de tout..

— Vous I

— Oui, moi !

< — Et comment ferez-vous ?

— C'est mon secret. Vous m'autoriserez seulement à doubler et à tripler la solde des muletiers pendant tout le chemin. Il en coûtera peut-être cinq ou six mille francs au trésor, mais....

— Qu'en pensez-vous, Bardache ? demanda le mar-, quis. •

— Je pense, mon colonel, que ce sera nous tirer d'affaire à peu de frais.

— Eh bien, je vous donne pleins pouvoirs, Robert. Allez et faites vite, car nous partirons demain matin à cinq heures, et il est déjà midi... Charles, le déjeuner est-il servi ?

— Oui, flionsiear le marquis*

— Allez, mon ami, dit Trouville en étant sa rdbç de chambre pour endosser son uniforme de grande tenue ; allez, vous viendrez ce soir à cinq heures me rendre compte de ce que vous aurez faifr.

Le commandant Bardache sortit en même temps que moi et me dit en grognant dans l'escalier :

— Voilà les fats qu'on nous envoie de Paris. Celui-ci se fait friser, baigner, parfumer, il sent bon comme un bouquet, il chante des romances comme Garât et Elleviou ; et tenez . . . écoutez-le ...

En effet, on entendait la voix de Trquville qui fredonnait doucement :

Femme sensible, entends-tu le ramage ?. . .

Entends-tu le ramage?... As-tu vu le plumage? disait Bardache en adoucissant sa voix pour imiter celle du beau marquis. C est sur cet air là sans doute que nous allons rosser les Anglais ou étrangler Mina!... On appelle ça un colonel ! Et moi je vous dis que c'est une poupée de cire et qu'on ferait bien de le mettre derrière la vitrine d'un coiffeur. Mais voilà : c'est un marquis, et l'empereur n'aime plus que les marquis. Il veut être bien servi à table; il veut qu'on lui présente la chemise et les. bottes d'une façon gracieuse, comme on faisait au bon vieux temps pour les Bourbons I Ah! les belles maniëres! Il n'y a plus que les belles manières qui réusm-

sent!... Et moi qui viens d'user au service de la France plas de fonds de culotte qu'il y a de jours dans l'année, moi qui compte dix-huit campagnes, quatorze blessures» moi Pierre Bardache, du village de Sauvignac, canton d'Auzon, Haute-Loire, on m'a fait attendre la croix jusqu'à Wagram ! Et je serai toute ma vie Pierre Bardacbe, chef de bataillon, et les dames en me voyant crieront : Qu'il est laid ! et les empereurs diront : Ce pauvre vieux ! sa peau a été percée à mon service de plus de trous qu'une écumoire ; mais ce n'est pas un joli garçon, un frisé, un marquis, un duc; son père n'était pas émigré; pourquoi le ferait-on colonel ? Est-ce qu'il sait chanter Fleuve du Tage et rouler les yeux en portant la main sur son cœur?... Car, ne vous y trompez pas, Robert, c'est ça qui séduit les dames et les empereurs... Et maintenant, camarade, allons voir les muletiers. Par précaution, je les ai fait enfermer dans la caserne de gendarmerie.

Il était temps de retourner à la caserne, car, en l'abcice du commandant, les muletiers s'étaient mis en erolte ouverte, et s'ils avaient eu des armes sous la

main, le sang aurait coulé. Heureusement, le poste d'infanterie chargé de les garder tenait bon et, croisant la baïonnette, intimidait les plus braves.

En même temps, on battait le rappel dans les rues voisines, et les soldats dispersés dans les cabarets arrivaient en foule.

A la vue du chef de bataillon Bardache, il y eut comme une suspension d'armes. Le capitaine chargé de la garde du poste lui dit que les muletiers espagnols, mêlés parmi les Français, avaient les premiers refusé de marcher et donné l'exemple de la révolte.

— C'est bien, dit le commandant en se tournant vers les soldats. Chargez les armes!

On entendit alors le tintement des baguettes qui montaient et descendaient dans les canons de fusil. Ce bruit, malgré l'habitude que j'avais de toutes les batailles, me parut sinistre et me glaça jusqu'au fond de l'âme. Ces pauvres muletiers n'étaient, après tout, pas obligés de se faire tuer au service de S. M. Joseph Bonaparte, roi d'Espagne, ou de Napoléon. Us n'étaient même pas soldats, et l'on ne pouvait les retenir prisonniers que par un horrible abus de la force.

— En joue ! dit le commandant.

A ce moment, je lui saisis vivement le bras et je dis :

— Commandant, qu'allez-vous faire î

Il ine regarda de travers et répondit d'un ton bourru :

— Si cette canaille ne pose pas les armes à l'instant. . . . (Quelles armes ! [Les plus dangereux tenaient à la

main des manches à balai, des étrilles ou des brossais !) Je vais ordonner le feu.

— Souvenez-vous, commandant, lui dis-je, que le colonel m'a donné ses pleins pouvoirs pour terminer Taffaire. Faites désarmer les fusils. Je réponds de tout.

— Vous répondez de tout, grommela Bardache ; vous répondez de tout ! Et qui me répond de vous-même ?

Cependant il fit relever le canon des fusils.

Je m'avançai alors vers les révoltés et je leur dis :

— Camarades, si quelqu'un de vous a des sujets de plainte, qu'il parle librement ; je lui ferai rendre justice. • L'un des plus hardis s'avança :

— On m'enrôle par force. Je ne suis pas soldat. J'ai quarante-cinq ans, et je suis né à Lusignan, près de Poitiers. J'ai une femme et quatre enfants en bas âge. On m'a fait venir ici sous prétexte de conduire des mulets jusqu'à Rayonne, mais il était bien entendu qu'on ne me ferait passer la frontière sous aucun prétexte. Je n'ai pas envie d'être assassiné par ces brigands d'Espagnols. J'étais engagé au prix de trois francs par jour, plus la nourriture. Hier, ex). arrivant, j'ai demandé mon compte. L'officier payeur m'a ri au nez et m'a juré que mes mulets devaient aller à Lisbonne et que je lés suivrais bon gré mal gré. Là-dessus, j'ai voulu dire — ce qui est vrai — que ma femme et mes enfants ont besoin de mon travail pour vivre et qu'ils vont mendier dans les rues si je ne retourne pas à Lusignan ; l'officier m'a ordonné de me taire si je ne voulais pas qu'il me mît son sabre

dans le ventre... Est-ce juste, cela !... Est-ce que les soldats sont faits pour vexer le pauvre monde?

— Enfin, tu veux partir ?

— Oui, monsieur.

— Eh bien, pars, tu es libre.

Ce pauvre homme, qui s'était vu à deux doigts d'être fusillé, ne pouvait, en croire ses yeux et ses oreilles. 11 renaissait à la vie.

— Allons, que faîs-tu là? lui dis-je encore. Tu devrais être déjà loin.

Mais, malgré son étonriement et sa joie, il n'avait pas perdu toute présence d'esprit. 11 roulait son chapeau dans ses doigts et paraissait avoir encore autre chose sur le cœur.

— Monsieur, dit-il enfin, je vois bien que vous êtes bon et généreux...

— Après ?

— Oh ! oui, généreux, car enfin vous pourriez me faire tuer comme un chien, et le commandant, je crois, dirait tout de suite : Amen. Mais ce n'est pas tout. . .

— Quoi donc encore ?

— Et mon argent ?

— C'est juste. Où est l'officier payeur ?

Bardache s'approcha de moi et me dit :

— Est-ce que vous allez payer ce fainéant?

— Certainement.

— Tous les autres crieront famine et voudront être payés à leur tour.

— Je le sais bien. Mais c'est le seul moyen de les retenir sous les drapeaux. Aimez-vous mieux les voir déserter en route ?

Il leva les épaules et dit :

— Après tout, je m'en lave les mains. Autant vaut donner cet argent aux muletiers qu'à Mina.

— Vous croyez donc que nous ne pourrons pas nous tirer des griffes de Mina?

— Ma foi, dit Bardache , avec ce brigand-là l'on n'est sûr de rien. Il connaît son pays comme s'il l'avait fait. Partout des montagnes, des défilés, des précipices, des routes où l'on ne peut aller qu'à dos de mulet. Vous marchez tranquillement en colonne serrée, l'œil au guet, le doigt sur la détente. Tout à coup des masses de rochers s'écroulent sur vos têtes et vous écrasent. Où fuir? A droite, la montagne perpendiculaire ; à gauche, un précipice de six cents pieds. A l'avant -garde des coup de fusil; vous y courez... Point du tou'l, c'est l'arrière-garde qu'on attaque et qu'on égorge , ou c'est le centre qu'on pille. Que faire î Où joindre Mina ? Ses soldats et lui courent comme des lévriers, grimpent comme des chèvres et sont sobres comme des chameaux. Ceux qu'on prend (quand on en prend , car ce sont eux plutôt qui nous prennent) restent quelquefois deux ou trois jours sans manger et sans se plaindre. Un oignon cru, un paquet de cigarettes et deux onces de pain suffisent au régal de toute la semaine... Ah ! que je regrette l'Allemagne et mes Prussiens mangeurs de choucroute^

chez qui le couvert était mis trojs fois par jour ! Mais je ne reverrai plus les jours heureux d'Iéna où le vin, la viande et le tabac étaient à discrétion. EtTamour!... De belles grosses Westphaliennes, tendres comme le pain frais, douces comme des pots de confitures, et d'un si bon caractère !...

Il poussa un profond soupir et dit au payeur :

— Réglez le compte de cepékin^ puisqu'il veut partir. Et qu'il file promptément.

Le pauvre diable, une fois payé, sortit de la caserne sans retourner la tête.

Comme Bardache l'avait prévu, tous ses compagnons firent la même demande. Je tins tête à tous. J'en renvoyai environ une dizaine, qui, soit frayeur soit mauvaise volonté, n'auraient rendu aucun service , et je les fis payer très-exactement sous mes yeux.

Cette exactitude fit le meilleur effet, et disposa ceux ^i paraissaient indécis à m'écouter favorablement.

— Maintenant, leur dis-je, tous les poltrons sont partis. Je puis vous parler avec franchise. Combien vous a-t-on promis ?

— Trois francs par jour et la nourriture.

— Les voici... Maintenant je vous propose une autre marché. Qui veut gagner six francs par jour î

— C'est beaucoup, interrompit Bardache.

Mais sans m*arréter à cette observation, je répétai ma demande.

ÎOO L'AVENTURIER

— * Qui nous garantit que nous serons payés à l'avenir ?

demanda un muletier.

-^ Moi, qui viens de vous payer ce qu'on vous devait déjà.

— Oui, mai§ si vous êtes tué, ou si Mina nous tue, qui recevra l'argent ?

Je vis: bien que c'était le nœud de la question. Le danger de périr, quoique très-grand, effrayait moins ces pauvres gens que le danger de n'être pas payé; Chacun d'eux avait un père, une mère, une femme, une sœur, des enfants, et consentait volontiers à risquer sa vie dans leur intérêt; mais risquer sa vie et son argent à la fois était impossible.

— Eh bien, leur dis-je, vous vous engagez à conduire vos mulets de Rayonne à Madrid. Vous aupez six francs par jour. Pour plus de sûreté je donne tout de suite à chacun de vous cent francs d'arrhes qu'il enverra dans sa famille ; le reste sera payé à Madrid même, ou, si vous le préférez, au retour.

Ma proposition fut reçue comme je l'avais prévu, avec acclamations, et je rendis la liberté à mes hommes. Dès le soir même, quarante muletiers volontaires, attirés par le bruit de mes libéralités, s'enrôlèrent sous mes ordres et aux mêmes conditions;

Le vieux Bardache, étonné, me dit :

— C'est affaire à vous de gouverner cette canaille. Ils sont déjà dociles et soumis comme de petits chiens.

— Vous vous trompez, commandant. Ils ont vu que

je ne voulais ni les tromper^ ni les meher à coups de plat de sabre ou à coups de fusil comme vous faites, et qu'Os gagneraient de l'argent avec moi ; voilà pourquoi ils me suivent. Soyez de bonne foi avec les hommes, ils auront confiance en vous. Surtout, ne les menez jamais à, coups de bâton, — les Français particulièrement, qui ont Tépiderme chatouilleux.

A six heures du soir, j'allai suivant ma promesse, rendre compte au colonel de la mission qu'il m*avait confiée. Il fut enchanté de mon zèle et me dit en grasseyant ;

— Bon début, très- cher. Je vois que vous êtes homme de tête et de capacité.

— Parbleu! dit Tofûcier payeur, ce n'était pas bien difficile. J'en aurais bien fait autant si Ton m'avait laissé disposer de la caisse.

— Eh bien, capitaine, il fallait le faire, répliqua Trouville.

— Oui, continua le payeur, mais qui comblera le déficit? Son Altesse Sérénissime le prince de Neuchàtel, naajor général de la grande-armée, annonce à Sa Majesté le roi d'Espagne, par dépêche authentique, qu'elle lui envoie douze cent mille francs en or pour les besoins de l'armée de Portugal, et voici qu'avant de passer la frontière, aujourd'hui même, nous avons payé huit mille francs.

Le marquis de Trouville parut frappé de ce raisonnement.

— Mais pour ce prix-là, répliquai-je, nous avons quatre-vingts muletiers de bonne volonté et nous ne serons obligés de fusiller personne. Cela vaut bien huit mille francs, je crois ?

— Or çà, dit le colonel, puisque vous avez si bien commencé , mon cher Robert, prenez-moi, dès ce soir, le commandement de vos hommes, et tenez-les prêts à partir demain matin... A propos, Charles, ma calèche est-elle prête ?

— Oui , monsieur le marquis, répondit le valet de chambre.

— Et mes deux fourgons ?

— Oui, monsieur le marquis.

— N'oublie pas d'emballer quelques paniers de bon vin de Bordeaux ; ces vins d'Espagne sentent le bouc et vous tournent sur le cœur... As-tu averti madame la comtesse Spada?

— Oui, monsieur le marquis.

— Sera-t-elle prête à cinq heures du matin ?

— Pour cela, je n'en sais rien. Monsieur le marquis sait bien que les dames...

— Bien, bien. Ne vas-tu pas lâcher quelque impertinence.

Le nom de la comtesse Spada me causa quelque étonnement et réveilla en moi de vieux souvenirs.

— Colonel, demandai-je, madame la comtesse Spada n'est-elle pas femme de «M. le comte Spada ?

— Apparemment, répondit Trouville un peu étonné que j'eusse osé Tinterroger.

— Et M. le comte Spada n'est-il pas Milanais de naissance ?

— Je n'en sais rien, dit Trouville, et ne m* en inquiète guère. Je crois seulement que le comte Ettore Spada a servi quelque temps à Naples auprès du roi Joseph, il était colonel du régiment dd Principe vers 1808. Il est aujourd'hui mayordomo mayor de la maison du roi d'Espagne. C'est le dispensateur de toutes les grâces. Entre nous, madame la comtesse Spada n'est pas étrangère à la haute fortune de son mari. On dit quelle a beaucoup d'empire sur un auguste personnage, ou, comme disent les gazettes, qu'elle est honorée d'une tendresse auguste. Ce qu'on ne peut pas nier, c'est qu'elle porte le titre de première dame du palais, quoique la rein^ Julie n'ait pas voulu passer les Pyrénées.. . Et, tenez, ajouta le colonel, voici madame Spada qui traverse le jardin de la sous-préfecture... Avouez qu'elle est jolie et qu'elle marche bien.

J'avouai sans difficulté. Je venais de reconnaître dans madame la comtesse «Ettore Spada l'ancienne amie de Tibérius, la belle, Émilia Sorbetti.

Ettore avait enfin reçu le prix de sa constance. On l'avait épousée*

La rencontre de madame Spada, devenue première dame du palais delà reine Julie et femme du mayordomo mayor de S. M. le roi Joseph, n'était pas très-rassurante pour moi. Cependant, grâce à ma longue barbe , à mes cheveux flottants et aux douze années qui s'étaient écoulées depuis le jour où mon ami Tibérius m'avait présenté chez elle, j'espérai n'être pas facilement reconnu; mais je me tins à distance, par précaution.

Au reste, je passai la nuit au milieu des muletiers qui devaient faire partie du convoi, indiquant à chacun son poste, distribuant des armes et veillant sur les préparatifs du départ.

Le malin, à l'heure fixée, c'est-à-dire au point du jour, le tambour retentit et appela tant le monde dans les rangs.

Nous.sortîmes de Bayonne dans Tordre suivant :

D'abord, une vant-garde de cinquante hommes chargés d'éclairer la route ;

Puis, à cent pas en arrière, le corps de bataille, ou, pour parler plus strictement, la longue file des mulets

qui s'avançaient deux par deux, suivis de leurs conduc-* leurs à pied;

Puis les voitures d'artillerie, canons et caissons;

Puis les fourgons chargés de vivres ;

Puis d'autres fourgons qui contenaient les douze cent mille francs que le trésor français envoyait en Espagne pour les besoins de l'armée de Masséna.

Tout ce qui précède était médiocrement gardé et marchait entre deux haies de soldats fort éloignés l'un de l'autre ; en revanche, la calèche du colonel marquis de Trouville, ses deux fourgons, la calèche du madame Spada et quatre ou cinq autres voitures remplies de robes, de cartons, de chapeaux de femmes et autres choses indispensables au salut de l'armée, étaient environnés d'une troupe nombreuse.

En tête de cette troupe , et à droite de la calèche de madame Spada, caracolait le beau colonel. De temps en temps il se penchait à la portière pour parler de plus près à madame la camerera mayor , et les éclats de, rire d'Émiiia montraient assez que la conversation était fort joyeuse.

Bardache, qui était à l'avant-garde avec moi, se retourna, regarda cette belle ordonnance et les cour-, l;)ettes gracieuses du colonel et de son cheval; puis, il haussa les épaules et me dit :

— Si Mina n'enlève pas tout le convoi , c'est qu'il y. mettra de la bonne volonté. Voilà un beau fils qui ne pense qu'à faire des compliments aux dames... C'est bien n 12'

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de faire le joli cœur qu'il s'agira ce soir ou demain !

— Bah I nous sommes encore en France. Plus tard, nous verrons...

— Plus tard, dit Bardache , ce sera tout à fait la même chose. M. le marquis restera marquis quand même et nous fera prendre comme des poissons dans le filet du roi de Navarre.

— De quel roi parlez-vous ?

— De Mina, parbleu ! Car c'est bien lui qui est le maître et le roi de la province. Nous n'y levons pas un centime d'impôt sans sa permission, et nous n'achetons pas un paquet d'allumettes s'il lui plaît de l'empêcher. Si quelque malheureux Navarrais osait entrer à notre service, il serait poignardé le lendemain... Regardez les vieux soldats qui ont déjà fait escorte... Il ont tous l'œil et l'oreille au guet.

— Les jeunes ont plus de confiance.

Bardache me regarda d'un air singulier et dit :

— Pauvres conscrits!... Est-ce qu'ils savent ce qui les les attend là-bas ? Us savent qu'on tirera des coups de fusil, voilà tout ; mais ils croient se battre en ligne, par quarante ou cinquante mille à la fois, comme en Allemagne ou en Pologne... Ils ne connaissent pas le traître couteau, le fusil caché derrière la haie ou dans le sillon.. . Ce n'est pas la peine de les désabuser; il y a des grâces d'état; mais le colonel devrait veiller, lui, et non passer le temps à dire des fadaises...

Le convoi arriva vers le soir en vue d'Irun, la première

ville que Ton rencontre sur la frontière d'Espagne après le passage de la Bidassoa. ,

Je fus très-étonné de voir les habitants d'Iran venir en grand nombre au-devant de nous et nous faire un accueil cordial. On aurait dit que ces braves gens venaient de retrouver de vieux amis. Je le fis remarquer à Barda che.

— Que disiez-vous donc de leur férocité, commandant?

Il secoua la tête :

— Tout ce qui reluit n'est pas or.

Cependant la municipalité d'Iran nous avait fait apporter du vin et des provisions de toute espèce. On fit halte aux portes de la ville, et tout le monde mangea et but avidement , — surtout les jeunes soldats, qui s'étendirent sur l'herbe bientôt après et commencèrent à ronfler.

Les vétérans eux-mêmes, oubliant leur défiance accoutumée, n'avaient pas épargné le vin des habitants d'Iran.

Pour moi, qui, grâce au ciel, ai la tête assez solide, j'avais conservé tout mon sang-froid, et je regardais ce spectacle avec inquiétude.

— Si nous débutons ainsi, pensais-je, que sera-ce plus tard ?

Pendant que je faisais ces réflexions, étendu à l'ombre avec mes compagnons, je" remarquai deux Espagnols qui se promenaient dans nos rangs et semblaient passer la revue du convoi.

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L'un d'eux comptait du doigt les -hommes et les mulets.

Sans être bien habile à parler l'espagnol , je comprenais à peu près leur conversation, car j'avais étudié cette langue pendant quinze jours fort assidûment au château de Fénestrapge, à côté de Gélie, et beaucoup de mots espagnols ressemblent au patois de nos paysans.

Je devinai donc à peu près ce qu'ils disaient : les gestes d'ailleurs étaient Jfort clairs ; et, ne se croyant pas observés (tout le monde dormait autour de moi), mes deux Espagnols gesticulaient beaucoup.

Je me levai à demi et m'appuyai sur un coude pour mieux les voir à travers les branches d'un buisson qui me séparait d'eux.

— Il y a trois cent vingt mulets, dit l'un, et quatrevingts muletiers.

— Combien de soldats?

— Cinq cents.

— Combien de canons ?

— Dix.

— Combien de fourgons ?

— Quarante.

— C'est bien. 11 faut avertir Mina.

— L'un des muletiers qui ont déserté hier matin est allé déjà le prévenir. Il les attend au pied de la montagne, dans le défilé de **''.

Ici je tendis vainement l'oreille. Ils baissèrent k voix et je n'entendis plus rien.

Je né crus pas nécessaire de tarder davantage. Évî- ' demment ils ne comptaient pas pousser plus loin leurs conférences. Je me ievai donc brusquement pour les saisir et les faire prisonniers.

Mais il étaient sur leurs gardes et prirent la fuite dans deux directions opposées.

Je criai sur-le-champ :

— Aux armés !

Et je courus sur les traces du fuyard le plus proche. Certes, je puis me vanter d'avoir toujours eu le pied leste et solide, mais ce n'est pas sans raison qu'on a vanté les jambes des Navarrais et des Basques.

Celui-ci bondissait comme un chevreuil et faisait dos crochets comme un lièvre, de sorte que j'avais grand'peine à ne pas le perdre de vue.

Cependant, je parvins à lui couper la retraite et à le ramener malgré lui du côté de l'escorte. Là, voyant qu'il ne lui restait plus aucun espoir d'échapper, car les soldats, éveillés en sursaut par mes cris, étaient déjà debout et sous les armes, il m'attendit de pied ferme.

Je le saisis au collet.

— Oui es-tu? lui dis-je en français.

— Don José Pernarabuco, répondit-il dans la même langue.

— Que faisais-tu là ?

— Je me promenais. Est-il défendu de se promener î

— Tu mens !

Le Visage de Pernambuco devint livide, ses yeux étin-

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