‹ L'aventurier ou la barbe-bleueChapitre 11 sur 46 · I.E M0H1>E-Ai;-DUB1.E · texte numérisé non relu

I.E M0H1>E-Ai;-DUB1.E

souriant, ce n'est pas moi qu'on accuse d'Iiorribleset mystérieuses aventures, et qu'on appelle Barbe-bleue.

A ces mots, qui devaient lui rappeler les plus sinistres souvenirs, la petite veuve, d'un geste plein de coquetterie mutine, donna la plus mignarde de toutes les chiquenaudes sur le bout du nez du capitaine l'Ouragan, lui montra d'un geste la porte de la chambre voisine pour l'avertir qu'on pouvait l'entendre, et dit d'un air malicieusement boudeur :

— Voilà pour vous apprendre à me parler des trépassés !

— Fi ! le monstre ! dit le capitaine en continuant de rire aux éclats, et les remords, donc î madame ?

— Donne-moi un baiser par remords, et j'en aurai...

— Que Lucifer me soit en aide ! il n'y a que les femmes pour être aussi criminelles. Ah ! ma chère, que vous êtes bien nommée... Vous me faites frémir!... Si nous soupions?

Angèle frappa sur un gong, la jeune métisse, (pii avait entendu la conversation précédente, cnira. Elle portait une robe de guinée blanche à raies écartâtes, el avait des anneaux d'argent aux bras et aux jambes.

— Mirette, as-tu fini de ranger les fleurs là dedans? lui dit la Barbe-bleue.

— Oui, maîtresse.

— Tu nous écoutais ?

— Non, maîtresse.

— D'ailleurs, ça m'est égal... je parle, c'est pour qu'on m'entende... fais-nous donner à souper, Mirette.

Puis s'adressant au capitaine :

— Quel vin veux-tu ?

— Du vin de Xérès, mais glacé. C'est un caprice...

Mirette sortit un moment, et revint bientôt procéder aux préparatifs du couvert.

— A propos, dit l'Ouragan, j'oubliais de le prévenir d'un très-grand événement.

— Quoi donc ? un de mes défunts qui revient ?

— Ma foi, à peu près.

— Comment... Ah ! M. Jacques, M. Jacques, pas de mauvaise plaisanterie, dit Angèle, en prenant un air effrayé.

— Non, ce n'est pas un défunt, un spectre , mais un prétendant bien vivant qui ne demande qu'à être Ion mari.

— Il veut m'épouser?

— Il veut t'épouser.

— Ah ! le malheureux ! il s'ennuie donc

bien de vivre? s'écria Angèle en éclatant de rire.

Mirette, à ces mots, se signa tout en surveillant le service de deux autres mulâtresses qui apportaient des bouteilles de verre de Bohême, couvertes d'arabesques d'or, et des piles d'assiettes de magnifique porcelaine du Japon.

La Barbe-bleue continua : Mon amoureux n'est donc pas de ce pays?

— Non, certes! car malgré vos richesses, ma chère, je vous défierais bien de trouver un (juatrièrae mari , grâce à votre infernale réputation ! . . .

— Et d'où sort-il donc cet épouseur , mon cher Jacques?

— Il vient de France.

— De France ?. . . il vient de France pour m'épouser? diable!...

— Angèle , vous savez que je n'aime pas à vous entendre jurer, dit le mulâtre avec un sérieux comique.

— Pardon, M. l'Ouragan, dit la jeune femme, en baissant les yeux d'un air hypocrite. Cette exclamation signifiait que je trouvais trèsétonnant la nouvelle que vous me donniez... Il parait que ma réputation commence à parvenir en Europe.

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— N'ayez pas cette vanité, ma chère. C'est à bord de la Licorne que ce digne paladin a entendu parler de vous, et sur la seule évaluation de vos richesses, il est devenu amoureux, mais amoureux fou. . . de vous. . . Voilà qui rabaissera, je l'espère, votre orgueil?

— L'impertinent! et quel homme est-ce... Jacques?

— Le chevalier de Croustillac.

— Tu dis ?

— Le chevalier de Croustillac.

— C'est-là le nom de... mon prétendant?... Et Angèle partit d'un fou rire que rien ne put arrêter, et le mulâtre partagea bientôt son hilarité.

Tous deux se calmaient à peine lorsque Mirette rentra, précédant deux autres métisses qui apportaient une table splendidement servie en vaisselle de vermeil. Sur chaque pièce on voyait ciselées et émaillées les armes royales d'Angleterre.

Les deux esclaves posèrent la table près du divan ; le capitaine se leva pour prendre un siège, pendant qu'Angèle agenouillée sur le bord du sofa, découvrait les plais les uns après les autres el fiuelail la table avec dos gestes et des mines de challe uourmaiidc.

— As-lu faim, Jacques?... moi, je dévore, (lit Angèle; et poui* prouver sans doute la vérité de celte assertion, elle entr'ouvrit ses lèvres de corail et montra deux rangées de ravissantes petites dents qu'elle fit claquer par deux (bis.

— Angèle, ma chère, vous êtes décidément (rès-mal élevée, dit le capitaine en lui servant une tranche de dorade au coulis de jambon d'une odeur appétissante.

— Capitaine l'Ouragan, si je vous reçois à ma table, ce n'est pas pour être grondée, dit Angèle en faisant une imperceptible et muline grimace au mulâtre. Puis elle ajouta, tout en alta(juaut très-bravement sa tranche de dorade et en becquetant dans son pain connue un oiseau :

— N'est-ce pas, Mirette, que s'il me gronde je ne le recevrai plus?

— Non, maîtresse, diî Mirette.

— Et que je donnerai sa place à Arrachel'àme, le boucanier.

— Oui, maîtresse.

— Ou à Youmaale, le Caraïbe?

— Oui, maîtresse.

— Voyez-vous cela, monsieur ! dit Angèle.

— Allez, allez, ma chère, je ne suis pas ja-

loux, VOUS le savez ; la beauté est comme le soleil, elle luit pour tout le monde.

— Puisque vous n'êtes pas plus jaloux que ça , je vous pardonne. Servez-moi de ce que vous avez devant vous. Qu'est-ce que ça, Miretle?

— Maîtresse, des prigues frits dans la graisse de ramier.

— Qui vaut au moins la graisse de caille, dit l'Ouragan, mais il faut ajouter un jus de citron pendant que la friture est toute chaude.

— Voyez-vous, le gourmand... Ah çà! et mon épouseur? je l'oubliais... Donne-moi à boire, Mirette.

Le flibustier, tout corsaire qu'il était, prévint la métisse, et versa du vin de Xérès glacé à Angèle.

— Faut-il que je vous aime... pour boire cela, moi qui préfère les vins de France !

Et la Barbe-bleue but très-résolùment trois doigts de vin de Xérès qui donna un nouvel éclat à ses lèvres, à ses yeux bleus, et anima ses joues rondelettes d'une teinte incarnate.

— Ah çà ! mon épouseur... mon épouseur, reprit-elle, comment est-il? Est-il gentil? est-il digne d'aller rejoindre... les autres?

Mirette, malgré sa soumission passive, ne

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put s'empêcher de tressaillir encore en entendant sa maîtresse parler ainsi, quoique la pauvre esclave dût être habituée à ces abominables plaisanteries, et sans doute à de bien plus grandes énormités.

— Qu'est-ce que tu as, Mirette?

— Rien, maîtresse.

— Si... tu as quelque chose.

— Non, maîtresse.

— Tu serais peut-être fâchée de me voir remariée?... Je n'en aurais pas pour longtemps, va mon enfant. Puis , s'adressant au capitaine l'Ouragan :

— Et le chevalier de... de... comment distu ce nom?

— Le chevalier de Croustillac.

— Tu l'as vu ?

— Non, mais sachant ses projets, et qu'il voulait à toutes forces, et malgré les représentations du bon père Griffon, parvenir jusqu'ici, j'ai prié Youmaaie le Caraïbe, dit l'Ouragan en regardant Angèle d'une manière singulière, de lui adresser un petit avertissement pour l'engager à renoncer à ses projets.

— Et vous avez donné cet ordre sans m'en prévenir, monsieur? Et si je voulais, moi, ne pas le rebuter ce prétendant? Car enfin, Crous-

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tillac , ça doit êlre un Gascon, et je n'ai jamais été mariée à un Gascon.

— Oh ! c'est le plus fameux Gascon qui ait jamais gasconne sur la terre, avec cela un(î figure inimaginable, une assurance inouïe; du reste assez de courage.

— Et l'avertissement de Youmaale? demanda Angèle.

— N'a rien fait du tout, il a glissé sur l'âme inébranlable de ce capitan, comme une balle sur les écailles d'un crocodile. Il est parti ce matin bravement au point du jour à travers la forêt, avec ses bas de soie roses, sa rapière au coté et une gaule pour chasser les serpents ; il y est sans doute encore à celte heure, car le chemin du Morne-au-Diable n'est pas connu d(^ tout le monde.

— Ah ! Jacques, une idée ! s'écria la veuve avec joie, faisons-le venir ici pour nous amuser... pour le tourmenter. Ah ! il est amoureux de mes trésors et non pas de moi ! ... Ah ! il veut m'épouser, ce chevalier errant! Nous allons bien voir... Eh bien... lu ne ris pas de mon projet, Jacques? Qu'as-tu donc?... D'abord, monsieur, vous savez que je ne veux pas êlre contrariée; je me fais une fête d'avoir ici mon (iascon; s'il n'est pas mordu par les serpents ou

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dévoré par les cliats-tigres, je veux l'avoir deliiaiiî ici... Tu iiiels demain en mer... tn diras au Caraïl)e ou à Arraelie-râme de me l'amenei-. L'Ouragan, au lieu de partager la gaieté de la Barbe-bleue, selon son habitude, était sérieux, pensif, et semblait réfléchir profondément.

— Jacques ! Jacques... ne m'entends-tu pas? s'écria Angèle avec impatience en frappant du pied. Je veux mon Gascon, j'y tiens, je le veux.

Le nnilàlre ne répondit rien, mais il décrivit de l'index do sa main droite un cercle au-dessus de sa tête, et regarda la jeune femme d'un air significatif.

Celle-ci comprit ce signe mystérieux.

Sa figure prit aussitôt un air de tristesse et de crainte; elle se leva brusquement, courut au mulâtre, se mit à genoux près de lui, et s'écria d'une voix touchante :

— Tu as raison, mon Dieu, tu as raison, je suis folle d'avoir eu cette pensée, je te couîprends.

— Relève-toi, calme-toi, Angèle, dit le mulâtre. Je ne crois pas que cet homme soit à (laindre; mais, enfin, c'est un étranger... il peut venir d'Angleterre ou de France, et...

— .le le dis que j'étais folle... (pie je plai-

sanfais, mon bon Jacques... j'oubliais ce que je ne devais jamais oublier... C'est affreux.

Et les beaux yeux de la jeune femme s'inondèrent de larmes ; elle baissa la tête, prit la main du mulâtre sur laquelle elle pleura en silence pendant quelques minutes.

L'Ouragan baisa tendrement le front et les cheveux d'An£;èIe , et lui dit avec tendresse :

— Je m'en veux beaucoup d'avoir éveillé ces cruels souvenirs, j'aurais dû ne te rien dire, m'assurer qu'il n'y avait aucun danger à t'amener cet imbécile comme un jouet... et alors...

— Jacques, mon ami, s'écria tristement Angèle en interrompant le mulâtre, mon amant, y penses-tu? Pour un caprice d'enfant, exposer... ce que j'ai de plus cher au monde?

— Voyons, voyons, calme-toi, dit le mulâtre en la relevant et en la faisant asseoir auprès de lui, ne va pas t'effrayer, le père Griffon s'est informé de ce Gascon , il ne paraît que ridicule; pour plus de sûreté... j'irai demain, lui en parler au Macouba, et puis je dirai à Arrache-l'âme , qui doit justement chasser de ce côté, de tâcher de découvrir ce pauvre diable dans la forêt, où il se sera sans doute égaré. S'il est dangereux, dit le mulâtre, en faisant

un signe à Angèle, car les esclaves attendaient la lin du souper, s'il est dangereux, le boucanier saura nous en débarrasser, et le guérir de l'envie de te connaître; sinon, comme tu n'as guère de distraction ici... il te l'amènera...

— Non, non, je ne veux pas, dit Angèle... Tiens, toutes les pensées qui me viennent à l'esprit maintenant sont d'une tristesse mortelle ; mes inquiétudes renaissent. Puis voyant que le mulâtre ne mangeait plus, elle se leva ; le flibustier l'imita en lui disant :

— Rassure-toi, mon Angèle , il n'y a rien , rien à craindre... Viens au jardin, la nuit est belle, la lune resplendissante... dis à Mirette d'apporter mon luth ; pour te faire oublier ces pénibles idées , je te chanterai ces ballades écossaises que tu aimes tant.

En disant ces mots, le mulâtre passa un de ses bras autour de la tai lied' Angèle, et la tenant ainsi embrassée, il descendit quelques marches qui conduisaient au jardin.

Au moment de sortir de l'appartement, la Barbe-bleue retourna la tête et dit à son esclave :

— Mirette, apporte ce luth dans le jardin , allume la lampe d'albâtre de ma chambre à coucher... Je n'aurai pas besoin de toi... N'ou-

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I)lie pas de dire à Cora et aux deux mélisses (j(ie e'iîst demain leur jour de service... Puis elle disparut, appuyée sur le bras du mulâtre.

Celle dernière recommandation d'Angèle élait motivée par l'habitude qu'elle avait depuis son dernier veuvage d'alterner de trois jours en trois jours le service de ses femmes.

Miretle porta au jardin un très-])eau luth d'ébène incrusté d'or et de nacre; au bout de linéiques instants on entendit le flibustier moduler avec une grâce infinie quelques-unes des ballades écossaises que les chefs de clans royalistes chantaient de préférence pendant le protectorat de Cromwell.

La voix du mulâtre était à la fois douce, vibrante et mélancolique.

Mirette et les deux esclaves l'écoutèrent pendant quelques minutes avec ravissement.

Aux dernières strophes, la voix du flibustier s'émut, quelques larmes semblèrent s'y mêler. . . puis les chants cessèrent.

Mirette entra dans la chambre de la Barbebleue pour allumer une lampe renfermée dans un globe d'albâtre qui jetait sur tous les objets une lumière douce et voilée.

Celte chandjre était splendidement lemiuc d'étoffes des Indes fond blanc , émaillées de

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Heurs en ln'oderie; une niousliciuaire de mousseline d'un tissu semblable à une toile d'araignée enveloppait un inunense lit de bois doré à dossier de glace , qui apparaissait ainsi comme à travers un léger brouillard.

Après avoir exécuté les ordres de sa maîtresse, Mirelle se retira discrètement et dit aux deux autres esclaves avec un malin sourire :

— Mirette, allume la lampe pour le capilaine... Cora pour le boucanier... Et Noiin pour le Caraïbe... Les deux vieilles esclaves secouèrent la tète d'un air d'intelligence et toutes trois sortirent après avoir soigneusement fermé et verrouillé les portes qui conduisaient des bâtiments extérieurs à la maison particulière de la Barbe-bleue.

La nuît.

Nous avons laissé le chevalier de Croustillac au moment où il s'enfonçait dans la forêt au milieu des cris de tous les animaux qui la peuplaient.

Un moment étourdi de ce vacarme, le Gascon poursuivit bravement sa route, s'orientant toujours vers le nord, du moins autant qu'il le pou\ ait, grâce à son peu de connaissances astronomiques.

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