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Ainsi (jiie le père Griffon l'en avait picvenu, on ne trouvait aucun chemin frayé à travers ces bois; des détritus de végétaux, de grandes herbes , des lianes, des troncs d'arbres, des broussailles inextricables encombraient le sol ; les arbres étaient si touffus, que l'air, la lumière et le soleil pénétraient difficilement sous ces épaisses voûtes de verdure , où il régnait une humidité chaude presque suffocante , produite par la fermentation de l'hunuis végétal (pii recouvrait la terre à une assez grande épaisseur.
Les violents parfums des fleurs tropicales saturaient cette atmosphère étouffante, aussi le chevalier éprouvait-il une sorte d'ivresse , de pesanteur; il marchait d'un pas moins délibéré, il se sentait la tète lourde, les objets extérieurs lui étaient presque indifférents , il n'admirait plus les coloiniadesde feuillée qui s'étendaient à perte de vue dans la pénond)re de la forêt. Il jetait un coup d'œil distrait sur le plumage élincelanl et varié des perriques, des aras, des colibris ([ui poussaient mille cris joyeux, becquetaient des insectes aux ailes d'or, ou concassaient entre leurs becs les baies aromati(p«es du bois d'Inde.
Les gambades des singes qui se balan(^'aienl
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aux souples guirlandes des passiflores, ou qui sautaient d'arbres en arbres, lui arrachaient à peine un sourire. Complètement absorbé, il n'avait que ia force de songer au terme de son dangereux voyage. Il n'avait de pensées que pour la Barbe-bleue et pour ses trésors.
Au bout de quehjues heures de marche , il conimença de s'apercevoir que ses bas de soie étaient une chaussure incommode pour traverser une forêt. Une énorme branche de racjuette épineuse avait fait un large accroc à sou pourpoint ; ses chausses n'étaient pas irréprochables, et plus d'une fois sentant sa longue rapière s'embarrasser dans quelques plantes rampantes, il s'était involontairemenl retourné comme pour châtier l'importun qui prenait la liberté de le retenir.
Soit hasard , soit grâce aux fréquentes évolutions de sa gaule , dont il battait incessamment les broussailles, le chevalier eut le bonheur de ne pas rencontrer un serpent sous ses pas.
Vers midi , harassé de fatigue , il s'arrêta pour cueillir quelques bananes , et ujonta sur un arbre assez peu élevé pour y déjeuner plus à son aise, il découvrit avec une douce surprise queles feuilles de cet arbre roulées en cor-
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nets, contenaient une eau claire , fraîche , el parfaite au goût ; le chevalier but quelques cornets de cette eau , mit dans ses poches les bananes qui lui restaient, et continua sa route.
D'après son estime, il devait avoir fait environ quatre lieues , et ne plus être très-éloigné du Morne-au-Diable.
Malheureusement l'estime du chevalier n'était pas d'une extrême précision , du moins quant à la direction qu'il croyait avoir prise, car il évaluait assez justement le chemin parcouru. Il se trouvait donc à midi un peu plus éloigné du Morne-au-Diable, qu'il n'en était éloigne en entrant dans la forêt.
Pour ne pas perdre le soleil de vue, et on l'apercevait à peine à travers l'épaisseur du feuillage, il eût été nécessaire d'avoir presque constamment les yeux levés au ciel. Or, le chemin était presque inextricable, et il fallait sans cesse veiller aux serpents ; ainsi partagée entre le ciel et la terre, l'attention du chevalier avait pu s'égarer quelque peu.
Néanmoins, comme il lui était impossible de croire qu'il se fût trompé d'une seconde dans ses calculs , il reprit courage , presque certain d'arriver au tei^me de sa course.
Vers les trois heures du soir, il commença
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de soupçonner le Morne-aii-Diable de s'éloigner à mesure qu'il s'en rapprochait. Croustillae était harassé, mais la crainte de se voir obligé de passer la nuit dans la forêt, l'aiguillonnait ; à force de marcher, il arriva enfin à une sorte de fondrière assez creuse, qui s'enfonçait entre deux gorges de rochers.
Le chevalier respira, s'épanouit.
• — Mordioux! s'écria-t-il,ens'éventant avec son feutre, me voici donc enfin au Morne-au-Diable ! Il me semble que je m'y reconnais , quoique je n'y sois jamais venu. Je ne pouvais d'ailleurs pas me perdre; j'avais l'amour pour boussole ; on irait ainsi aux antipodes sans dévier d'un cheveu. C'est tout simple, mon cœur tourne vers l'or et la beauté , comme l'aimant vers le pôle ! Car si la Barbe-bleue est riche, elle doit être belle... et puis une femme qui se débarrasse aussi lestement de trois maris, doit aimer le changement., or, je serai du fruit nouveau pour elle... Et quel fruit ! Après tout , les trois défunts n'ont eu que ce qu'ils méritaient, puisqu'ils me font place.. . Ce qui me rassure à l'endroit du physique de la Barbe-bleue, c'est qu'il n'y a qu'une très-jolie femme qui puisse se permettre cette façon... un peu cavalière... de dénouer le lien conjugal... Mordioux ! je vais
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la voir, lui plairo, la séduire ! Pauvre femme... <'lle ne se doute pas (jue son vain<iueur est à sa porte! Si., si., je pnri(> que son petit cœur bal bien fort à ce moment. Elle me pressent., elle me devine... son attente ne sera pas trompée... elle va être éblouie... le bonheur lui arrive sur les ailes de l'amour.
Endisant cesmots, le ehevalier jela un coup d'œil sur sa toilette, il ne put s'empêcher de trouver qu'elle était un peu en désordre ; ses bas, primitivement pourpres, puis rose pâle . s'étaient zébrés d'une multitude de rayures ver les ; depuis son voyage dans la forêt, son pour- |)oinl s'élait aussi orné de plusieurs crevés bizarrement placés, mais le Gascon fit tout haut celte réflexion , sinon Irès-modeste , dii moins très-consolante :
— Mordioux, Vénus en sortant de l'onde n'avait pas de pourpoint , la Vérité n'en avait pas non plus en sortant de son puits. Or, puisque la beauté et la vérité apparaissent sans voile,., je ne vois pas pounpioi... l'amour... D'ailleurs la Barbe-bleue doit être femme à me comprendre !
Absoliimenl rassuré , lechevalier hàlalepas, gravit le revers de la fondrière et se trouva... dans un endroit d(> la forêt beaucoup plussom-