LA NUIT
Crouslillac, craignant les serpents, se dirigea vers un énorme acajou qu'il avait remarqué; à l'aide des lianes dont cet arbre était enveloppé de toutes parts , il parvint à atteindre une espèce de fourche formée par deux maîtresses branches ; il s'y installa assez commodément , ramena son épée entre ses genoux , et se mit à souper des bananes qu'il avait heureusement gardées dans ses poches.
Il ne ressentait aucune des fiayeurs que tant d'hommes, même braves, auraient pu éprouver dans une position si critique. D'ailleurs , dans les cas extrêmes, le chevalier avait toutes sortes de raisonnements à son usage ; tantôt il s'écriait :
— Mordioux ! le sort s'acharne contre moi... il choisit bien... il ne peut se commettre... Au lieu de s'adresser à quelque faquin, à quelque espèce , que fait-il ? Il avise le chevalier de Crouslillac en disant : Voilà mon homme... il est digne de lutter contre moi.
Dans la circonstance dont il s'agit , le chevalier vit une autre combinaison providentielle non moins flatteuse pour lui.
— Mon bonheur est certain, se dit-il, les trésors de la Barbe-bleue vont être à moi ; c'est une dernière épreuve que ledit sort me fait su-
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bir ; j'aurais mauvaise grâce de me révolter... Il ne serait pas d'un galant homme de se plaindre. Je ne mériterais pas l'inestimable réeompense qui m'attend,
A l'aide de ces réflexions , le chevalier combattit victorieusement le sonuneil ; il craignait, en y cédant, de se laisser choir du haut de son arbre; il finit par être enchanté des légères traverses qu'il avait à surmonter pour arriver jusqu'à la Barbe-bleue ; elle lui saurait gré de son courage, pensait-il, et serait sensible à son dévouement.
Dans ses accès de chevaleresque vaillance , le chevalier regrettait même de n'avoir eu jus- (ju'alors aucun ennemi sérieux à combattre , et de n'avoir lutté que contre des broussailles, des épines et des troncs d'arbres.
A ce moment un bruit étrange attira l'attention de l'aventurier il prêta l'oreille , et s'écria :
— Qu'est -ce- ci ? On dirait que des chats viennent ici faire leur sabbat. Je le disais bien... Puisque voici des chats , la maison ne doit pas être éloignée.
Croustillac se trompait.
Ces chats n'étaient pas domestiques , mais sauvages, et jamais chats-tigres ne furent plus