‹ L'aventurier ou la barbe-bleueChapitre 16 sur 46 · LA MIT · texte numérisé non relu

LA MIT

saillants étaienl d'une si singulière espèce, que Ci'oustillac, malgré son courage, resta un nioiiienl stupéfait ; mais les morsures des chats et surtout son indignation profonde d'avoir à combattre de si ignobles ennemis réveillèrent sa fureur.

Il saisit le plus acharné (celui du mollet) par la peau du dos, et, malgré quelques coups de griffes, il le lança rudement contre un tronc d'arbre et lui brisa les reins. Le chat poussa des cris affreux ; le chevalier traita de la même manière un autre de ces forcenés qui lui était sauté sur le dos, et entreprenait de lui dévorer la joue.

La troupe hésita ; Croustillac se saisit de son épée comme d'un poignard, en transperça quel- ([ues autres et mit lin à cette attaque d'un nouveau genre en s'écriant :

— Mordioux ! pourvu que la Barbe-bleue ne sache pas que le brave Croustillac a failli être dévoré par les chats, ni plus ni moins qu'une volaille pendue au croc d'un garcfe-manger.

La fin de la nuit se passa paisiblement ; le chevalier sommeilla quelque peu ; au point du jour , il descendit de son arbre , et vit étendus à ses pieds cinq de ses adversaires de la nuit ; il se hâta de quitter ce lieu témoin d'exploits

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dont il rougissait , et, persuadé que le Moriieau-Diable ne pouvait être loin , il se remit en route.

Après avoir aussi vainement marché que la veille , les tiraillements d'estomac causés par une faim canine annoncèrent au chevalier qu'il devait être environ midi ; qu'on juge de son ravissement , lorsque la brise lui apporta une délicieuse odeur de rôti , mais si suave , mais si pénétrante , mais si appétissante , que le chevalier ne put s'empêcher de passer légèrement sa langue sur ses lèvres.

Il doubla le pas, ne doutant pas cette fois d'être enfin arrivé au ternie de ses tribulations, pourtant il ne voyait aucune trace d'habitation , et comment concilier cette solitude apparente avec le fumet exquis dont son odorat était de plus en plus chatouillé'?

Marchant très-légèrement, il parvint inaperçu et inentendu près d'une sorte de clairière où il s'arrêta un moment ; le spectacle qu'il avait sous les yeux méritait d'exciter son attention.

Un boucan .

Au milieu d'un épais fourré , on voyait un large espace déblayé formant un carré long ; à i'une des extrémités s'élevait un ajoupa, sorte de hutte de branchage appuyée au tronc d'un palmier et recouverte de longues feuilles vernissées de balisier et de cachibou.

Sous cet abri , qui pouvait parfaitement garantir des rayons du soleil ceux qui s'y retiraient, un homme était étendu sur un lit de

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feuilles; à ses pieds une vinglaine de chiens courants dormaient couchés.

Ces chiens eussent été blancs et orangés si leur couleur primitive n'avait pas disparu sous le sang dont ils étaient couverts ; leur tète et leur poitrail étaient surtout complètement ensanglantés par les suites d'une copieuse curée.

Le chevalier ne put distinguer que vaguement la physionomie de l'homme à demi caché dans le lit de feuilles fraîches.

Non loin de l'ajoupa, était un feu couvert où cuisait doucement, à la houamière, un marcassin d'un an.

Qu'on se figure une espèce de gril formé par (|uatre fouches enfoncées en terre , sur lesquelles on avait posé des traverses et sur ces traverses des gaulettes , le tout de bois vert.

Le marcassin , recouvert de sa peau et de ses soies , était étendu sur le dos, le ventre ouvert et vidé ; des lianes atlachées à ses quatre pieds le retenaient dans cette position , que l'ardeur du feu aurait pu déranger.

Ce gril était élevé au-dessus d'une fosse de ([uatre pieds de long sur trois de large et de profondeur , remplie de charbon end)rasé , le marcassin boucanuil à la chaleur égale de ce brasier ardent cl concentré. La cavité du ven-

UN BOtCAIV. 153

tre de l'animal était à demi pleine de jns de limon et de piments coupés qui , se combinant avec la graisse que la chaleur faisait lentement dissoudre, formait une sorte de sauce intérieure d'un fumet très-appétissant.

Cet énorme rôti était presque cuit ; sa peau commençait à rissoler et à se fendre ; ce qu'on voyait de sa chair à travers la sauce était du rose le plus vif.

Enfin, une douzaine de grosses ignames d'une pulpe jaune et savoureuse cuisaient sous la cendre et répandaient une excellente odeur.

Le chevalier ne se possédait plus ; emporté par son appétit, il entra dans l'enceinte en brisant quelques broussailles ; un ou deux chiens s'éveillèrent et coururent sur lui d'un air menaçant.

L'homme qui dormait se leva brusquement , regarda autour de lui d'un air étonné pendant que la meute entière manifestait des intentions assez hostiles à l'endroit du chevalier , en se hérissant et en montrant des dents formidables.

Croustillac se rappela l'histoire de l'engagé du boucanier Arrache-l'àme , dévoré par ses chiens ; mais il ne s'intimida pas , il leva sa gaule d'un air menaçant en disant :

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— ^u chenil, valets ! au chenil !

Ces tenues, emprunlés à la vénerie d'Europe , ne firent aucune impression sur les chiens ; ils prirent nièiue une altitude assez menaçante pour que le chevalier leur allongeât quelques coups de gaule.

Leurs yeux hrillèrcnt de férocité ; ils allaient se précipiter sur Croustillac sans l'intervention du boucanier qui sortit de l'ajoupa , un long fusil à la main, en s'écriant dans une espèce de patois moitié nègre , moitié français :

— Qui touche à mes chiens? Qui es-tu, toi que voilà ?

Le chevalier mit bravement la main à sa rapière , et dit au boucanier :

— Vos chiens veulent me mordre, mon garçon, et je les fouaille... ils veulent jouer des dents sur moi comme j'en jouerais moi-même si j'avais devant moi un morceau de cet appétissant marcassin , car je suis égaré dans la forêt depuis hier matin, et j'ai une faim d'enfer...

Le boucanier, au lieu de répondre au chevalier , restait stupéfait de l'étrange accoutrement de cet homme (|ui , une gaule à la main , voyageait à travers une forêt en bas de soie rose, en habit de taffetas et en baudrier brodé.

De son côté , Croustillac malgré son appétit ,

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contemplait le boucanier avec non moins do curiosité.

Ce chasseur était de taille moyenne , mais agile et vigoureux; pour tout vêtement, il avait un caleçon court et une chemise qui flottait comme une blouse. Ses vêtements étaient tellement imbibés du sang des taureaux ou des , sangliers que les boucaniers écorchaient pour vendre les peaux et fumer leur chair (branches principales de leur commerce) , que la toile en paraissait goudronnée , tant elle était noire «,'t roide.

Une ceinture de peau de taureau , garnie de ses poils , serrait la chemise autour des reins du boucanier; à cette ceinture pendait , d'un côté, une gaîne à compartiments, renfermant cinq ou six couteaux de diverses longueurs et de diverses formes ; de l'autre côté , une gargoussière.

Le chasseur avait les jambes nues depuis le genou; ses chaussures étaient faites sans couture et d'une seule pièce , grâce au procédé que voici et dont usaient toujours les boucaniers.

Après avoir écorché un taureau ou quelque grand sanglier , ils levaient avec précaution l;i peau d'une des extrémités de devant, depuis

158 UN BOCCAIN.

Je poitrail jusqu'au genou en la rabattant comme un bas que l'on déchausse , puis , après l'avoir complètement détachée de l'os, ils la prenaient et enfonçaient leur pied dans celte peau souple et fraîche , plaçant le gros orteil à peu près à l'endroit qui recouvre la rotule de l'animal ; une fois chaussés, ils nouaient avec un nerf ce qui dépassait le bout du pied et coupaient^ le surplus , ensuite ils montaient et tiraient le reste de la peau jusqu'à mi-jambe , où ils l'attachaient avec une courroie. En se séchant , celte espèce de brodequin prenait la forme du pied , restait toujours douce , souple , durait très-longtemps, était imperméable et à l'épreuve de la morsure des serpents.

Le boucanier qui examinait curieusement Croustillac, s'appuyait sur un fusil à long canon de très-fort calibre , que l'on appelait fusil de boucan; ces armes se fabriquaient à Dieppe et à Saint-Malo.

La figure de ce chasseur était grossière et commune; il portait un bonnet de peau de sanglier , sa barbe était longue , hérissée , son regard farouche.

Croustillac lui dit résolument :

— Ah çà! camarade, refuserez-vous à un ffenlilhomme affamé un morceau de ce rôti?

— Ce rùli n'est pas à moi , dit le boucanier.

— Comment ! et à qui appartient-il donc ?

— A maître Arrache-l'àme , qui a son magasin de peaux et de viande boucanées à la pointe aux Caïmans.

— Ce rôti appartient à maître Arraclie-l'àme ? s'écria le chevalier assez surpris du hasard qui le rapprochait de l'un des adorateurs heureux de la Barbe-bleue , si les médisances étaient vraies. Ce rôti appartient à Arrache-l'àme?... reprit encore Croustillac.

— Il lui appartient, répondit laconiquement l'homme au long fusil.

A ce moment on entendit un coup de feu qui retentit longtemps dans la forêt.

— C'est le maître , dit l'engagé.

Les chiens reconnurent sans doute l'approche du chasseur, car ils se mirent à pousser des hurlements de joie, et ils s'élancèrentà travers les broussailles pour courir au-devant du boucanier.

Averti du retour de son maître , l'engagé , que nous appellerons Pierre , tira l'un de ses plus grands couteaux , s'approcha du marcassin, et, pour bien humecter la venaison, il lit d'assez profondes scarifications dans les chairs,

IGO UN BOWCAS.

sans toutefois endommager la peau , car l'a- Jwndanl mélange de jus de citron , de piment et de graisse qui remplissait la cavité abdominale du marcassin se fût écoulée.

Chacune de ces incisions faisait exhaler des bouffées de parfum si appétissant , que le chevalier, aspirant cette odeur exquise, oubliait presque la prochaine apparition d'Arrachel'àme.

Enfin , celui-ci parut , suivi de ses chiens serrés et pressés autour de lui.

Maitre Arrache-l'âme était grand et robuste. Son teint naturellement blanc était hâlé par le soleil et par la vie sauvage qu'il menait; son épaisse barbe noire tombait sur sa poitrine ; ses traits étaient réguliers, mais âpres et durs. Quoique moins sordides que ceux de son engagé , ses vêtements étaient à peu près de la même forme. Comme lui, il portait à sa ceinture une gaine garnie de plusieurs couteaux ; seulement ses jambes , au lieu d'être à demi nues , étaient entourées jusqu'aux genoux par des bandes de peau de sanglier attachées avec des nerfs , et il portait de gros souliers de cuir non tanné.

Son large sombrero à l'espagnole était surmonté de deux ou trois plumes d'aras rouges ;

IJIV BOb'CAJI. 161

enfin la garde et les capucines de son fusil à la boucanière étaient d'argent. Telle était la différence qui distinguait le costume et farinement de maître Arrache-l'àme de celui de son engagé.

Lorsqu'il entra dans la clairière, il tenait son fusil sous le bras et plumait négligemment un ramier qu'il venait de tuer ; trois autres oiseaux pareils étaient suspendus à sa ceinture par un lacet ; il les jeta à Pierre qui se mil à les plumer et à les vider avec une dextérité merveilleuse.

Ces ramiers, de la grosseur d'une perdrix , étaient ronds , fins et gras comme des cailles. A mesure que Pierre en avait préparé un, il lui coupait le cou, les pattes et le mettait cuire dans la sauce épaisse et abondante qui remplissait le ventre du marcassin. Lorsque maître Arrache-l'àme eut fini de plumer le sien , il l'y jeta aussi.

Pierre lui demanda :

— Maître , faut-il fermer la marmite ?

— Ferme, dit le maître.

Aussitôt Pierre coupa les lianes (|ui tenaient les membres du marcassin dans le plus grand écart {)ossible , la cavité du ventre se referma l)resque complètement et les ramiers conimen-

162 UN BOICAN.

cèrent à mijoter dans cette daubière d'un nouveau genre.

Pendant tout le tempsde cette préparation culinaire, le boucanier n'avait pas paru s'apercevoir de la présence; du chevalier qui , le jarret tendu , le nez au vent , la main sur la garde de sonépée, se préparait à répondre fièrement aux interrogations qu'on allait lui faire , et peutêtre même à interroger lui-même maître Arrache-l'àme.

Ce dernier , après avoir coupé le cou et les pattes du ramier qu'il avait plumé , essuya tranquillement son couteau et le remit dans sa gaine.

Pour expliquer l'indifférence du boucanier, nous devons dire au lecteur que rien n'était plus commun que de voir des habitants venir visiter les boucans par curiosité.

Les boucaniers avaient dans leurs habitudes beaucoup de ressemblance avec les Caraïbes. Comme eux , ils se piquaient d'une loyale hospitalité ; comme eux , ils permettaient à tout venant qui avait faim et soif de prendre part à leur repas , mais , comme les Caraïbes , ils regardaient une invitation comme une formalité superllue ; le repas préparé, mangeait qui voulait.

IIIV BOIICAIV. ICÔ

Après s'être débarrassé de sa ceinture et de son fusil, Arrache-râme s'étendit sous l'ajoupa, lira une gourde cachée au frais sous la feuillée, et but un bon coup d'eau-de-vie pour se préparer au dîner.

Croustillac était toujours dans la même position , le nez au vent, le jarret tendu , la main sur la garde de sa rapière ; le rouge lui monta au front, il ne trouvait rien de plus insultant que l'indifférence absolue d'Arrache-l'àme à son égard.

La Barbe-bleue avait-elle, par l'intermédiaire du capitaine flibustier, prescrit au boucanier d'agir ainsi dans le cas où il rencontrerait le chevalier? L'insouciance du chasseur de taureaux était-elle réelle ! C'est ce que nous ne pouvons encore apprendre au lecteur.

La position de Croustillac n'en était pas moins délicate et difficile ; malgré son audace, il ne savait comment entamer la conversation. Enfin , faisant un effort sur luimême , il dit au boucanier en s'avançant vers l'ajoupa :

— Est-ce que vous êtes aveugle , mon camarade ?

— Réponds , Pierre, on te parle... dit négligemment Arrache-l'âine à son engagé.

1C4 Dtl BOUCAPC.

— Non... c'est à vous que je parle, di( le Gas con avec iiiipalience.

— Non, fille boucanier.

— Comment, non? s'écria le chevalier.

— Vous dites camarade , je ne suis pas votre camarade; mon engagé l'est peut-être...

— Mordioux !

— Je suis maître boucanier , vous ne l'êtes pas ; il n'y a que mes frères les chasseurs qui soient mes camarades, dit Arrache-l'àme en interrompant Croustillac.

— Et comment faut-il vous appeler pour avoir l'heur d'une réponse , s'écria le chevalier avec colère.

— Si vous venez m'acheter des peaux ou de la viande boucanée , appelez-moi comme vous voudrez ; si vous venez voir un boucan , regardez... si vous avez faim, quand le marcassin sera cuit , mangez.

— Ce sont de véritables brutes , de vrais sauvages, pensa le chevalier, il serait fou à moi de m'offenser de ces grossièretés -, je meurs de faim, je suis égaré, cet animal peut me donner à dîner, et si je m'y prends adroitement m'indiquer la roule du Morne-au-Diable , ménageons-le.

Puis , conlemplanl col lionnno à demi bar-

LN BOUCAN. 16o

hare avec ses vêlements souillés de sang, Croiislillac se dit à lui-même en haussant les épaules :

— Et c'est un pareil sanglier qu'on donne pour amant à la belle , à l'adorable Barbe- Itleue... Mordioux ! ce serait à devenir sanglier soi-même.

Pierre l'engagé , voyant sans doute le niarcassin cuit à point , s'occupait activement de mettre le couvert; il étendit par terre sous l'ajoupa plusieurs larges feuilles de balisier du vert le plus tendre et le plus frais pour servir de nappe, il cueillit ensuite une large feuille de cachibou, fit quatre trous à son bord, y passa une liane , la serra et forma ainsi une espèce de bourse dans laquelle il exprima le jus de plusieurs limons qu'il alla cueillir et auquel il mêla du sel et du piment écrasé entre des pierres. Cette sauce s'appelait la pimentacle , elle était d'une force extrême , et les boucaniers et les flibustiers en faisaient toujours usage.

En face tle cette sauce et dans une autre feuille, il plaça les ignames cuites sous la cendre , leur enveloppe un peu brûlée s'était fendue et laissait voir une pulpe jaune comme de l'ambre.

106 in EoucAN.

Le chevalier était assez inquiet de savoir ce qu'on boirait, car il avait une soif ardente; il vit bientôt revenir l'engagé avec une grosse calebasse remplie d'un liquide rose et limpide. C'était le suc de l'érable vineux qui découle en abondance de cet arbre lorsqu'on l'incise profondément. Cette boisson fraîche, salubre, a le goût d'un léger vin de Bordeaux mêlé de sucre et d'eau.

Enfin , après avoir mis cette calebasse sur les feuilles qui servaient de nappe , l'engagé rompit une grosse branche d'abricotier couverte de fruits et de fleurs, et laplantaen terre au milieu des feuilles de balisier en manière de surtout.

Ces rustres ne sont pas , après tout, si sots qu'ils le paraissent , pensa le chevalier. Voici un repas dont dame nature fait seule les frais , et qui satisferait , j'en suis sûr , les plus gourluets.

Croustillac attendait avec impatience le moment de s'attabler ; enfin l'engagé , ayant regardé le ventre du marcassin d'un œil exercé, dit au boucanier :

— Mailre , c'est cuil.

— Mani^eons , dit celui-ci.

Au moyen d'une fourchette de bois, coupée

UN BOl'CAN. 1G7

à un chêne , l'engagé piqua d'abord un des ramiers , le mit sur une feuille fraîche et l'offrit au boucanier , puis s'étant servi à son tour , il laissa la fourchette dans le ventre du marcassin.

Le chevalier, voyant qu'on ne s'occupait pas de lui , prit un ramier , une igname , revint s'asseoir auprès du maître et de l'engagé boucaniers; comme eux il se mit à manger du meilleur appétit.

Le ramier ainsi cuit était délicieux, les ignames parfaites et comparables aux plus savoureuses pommes de terre.

Les ramiers expédiés , Pierre alla couper de longues et épaisses aiguillettes de marcassin , et pour lui et pour son maître. Le chevalier l'imita , et trouva cette chair exquise , grasse , succulente , d'un haut et excellent goût , encore relevé par la pimentade.

Plusieurs fois Croustillac se désaltéra comme ses convives en puisant à la calebasse remplie du suc d'érable , et il termina son repas en mangeant une demi-douzaine d'abricots d'un merveilleux parfum et très-supérieurs aux abricots d'Europe.

Pierre apporta ensuite une gourde d'eau-devie , le maître en but quelques gorgées et la

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j>assa à son engage , celui-ci en usa de mcme , puis la reboucha soigneusement, au grantl (lésappoinlement du chevalier qui avançail <léjà la main pour la saisir.

Cette manière d'agir n'était pas grossièrelc de la part des boucaniers, ils faisaient, ainsi (pie les Caraïbes , une très-grande distinction entre les dons naturels qui , ne coûtant rien . appartenaient pour ainsi dire à tous, et les choses acquises à prix d'argent , qui appartenaient exclusivement à ceux qui les possédaient. L'eau-de-vie , la poudre, le plomb, les armes , les peaux , la venaison boucanée pour être vendue, étaient de ce nombre ; les fruits, le gibier, le poisson , tombaient, au contraire, dans la communauté.

Néanmoins le chevalier fronça le sourcil , moins par gourmandise que par fierté. Il fui sur le point de se plaindre du manque d'égards jle l'engagé; mais réfléchissant qu'après tout il devait à Arrache-l'àme un excellent repas, et que ce dernier pouvait seul le mettre sur la roule du Morne-au-Diable , il contint sa mauvaise humeur, et dit au boucanier d'un aii joyeux :

— Mordioux , mon maîlre , savez-vous qu<' vous faites grande et bonne chère.

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