I.E Iil)lC
— On mange ce qu'on trouve; les sangliers et les taureaux ne manquent pas encore dans Tile, et le commerce des peaux ne va pas mal, (lit le boucanier en chargeant sa pipe.
Maître Arrache-l'âme
Plus le chevalier examinait nmitre Arrachel'âme , moins il pouvait croire que cet homme à demi barbare fût dans les bonnes grâces de la Barbe-bleue. Le boucanier, ayant allumé sa pipe , s'étendit sur le dos , mit ses deux mains sous sa tète , et , tout en fumant , les yeux fixés sur le toit de l'ajoupa avec une apparence de profonde béatitude digestive , il dit au chevalier :
17i MAITKE AHRACHE-L'aME.
— Vous êtes venu ici en litière , avec vos bas roses ?
— Non , mon brave ami , je suis venu à pied , et je serais venu sur la tète pour contempler le plus fameux boucanier de toutes les Antilles, dont le nom est venu jusqu'en Europe !
Cette brute doit être sensible à la flatterie , s'était dit Crouslillac ; les animaux les plus sauvages aiment à être grattés.
— Si vous avez besoin de peaux , reprit le boucanier, j'ai une douzaine de peaux de taureau si belles , qu'on les prendrait pour du buffle... J'ai aussi un chapelet de jambons de sangliers boucanés comme on ne boucane pas , à la tortue.
— Non , non , vous dis -je , mon brave ami... L'admiration , l'unique admiration m'a guidé, mordioux !.. Je suis arrivé de France, il y a cinq jours, par la Licorne... et ma première visite a été pour vous dont je connaissais le mérite.
— Vraiment?
— Aussi vrai que je m'appelle le chevalier de Crouslillac... Car , vous ne serez peut-être pas fâché de savoir à ({ui vous avez affaire? Mon nom est Croustillac...
MAITKE AHRACHE-l'aME. 173
— Tous les noms me sont indifférenls , à moi , excepté celui acheteur...
— Et admirateur... mon brave ami... admirateur n'est-il donc rien? Moi qui viens exprès d'Europe pour vous voir !
— Vous saviez donc me trouver ici ?
— Pas précisément , mais la Providence s'en est mêlée , et , grâce à elle , j'ai rencontré le fameux Arrache-l'àme.
Décidément il est stupide , pensa le chevalier. Je n'ai rien à redouter d'un pareil rival ; si les autres ne sont pas plus dangereux , il me sera trop facile de me faire adorer de la Barbe-bleue, mais il faut que je sache le chemin du Morne-au-Diable ; il serait, palsambleu ! picjuant de m'y faire conduire par cet ours... Il reprit donc tout haut :
— Mais , mon brave chasseur , hélas ! toute gloire s'achète, j'ai voulu vous voir, je vous ai vu.
— Eh bien ! allez-vous-en , dit le boucanier en lançant une bouffée de fumée de tabac.
— J'aime votre rude franchise , digne Nemrod ; mais pour m'en aller, il faudrait connaître un chemin (luehonque et je n'en sais aucun.
174 MAITRE ARRACHE-l'aJIE.
— D'où venez-vous ?
— Du Macouba , où j'ai couché chez le révérend père Griffon.
— Vous n'êtes qu'à deux lieues de Macouba, mon engagé vous y conduira.
— Comment, à deux lieues, s'écria le chevalier, c'est impossible. Comment ! j'ai marché hier depuis le point du jour jusqu'à la nuit et depuis ce matin jusqu'à cette heure, et je n'aurais fait que deux lieues ?
— On a vu des sangliers , mais surtout les jeunes taureaux ruser ainsi et faire beaucoup de chemin presque sans changer d'enceinte, dit le boucanier.
— Votre comparaison étant empruntée à l'art de la vénerie , art noble , s'il en est , elle ne peut choquer un gentilhomme; donc, admettons que j'aie rusé , ainsi qu'un jeune taureau , comme vous dites , mais il ne s'ensuit pas que je veuille retourner au Macouba , et je compte sur vous pour m'enseigner la route que je veux suivre.
— Où voulez-vous donc aller ?
Ici le chevalier fut un moment indécis , il ne savait que répondre ; dcvail-il avouer franchement son intention de se rendre au Morneau-Diable?
MAITRE ARRACHE-l'aME. 175
Croustillac trouva un biais , et répondit :
— Je voudrais passer par le chemin du Morne-au-Diable.
— Le chemin du Morne-au-Diable ne conduit qu'au Morne-au-Diable , et...
Le boucanier n'acheva pas , mais ses traits rembrunis devinrent presque menaçants.
— Et... où conduit-elle encore, la route du Morne-au-Diable ? demanda le chevalier?
— Elle conduit les pécheurs aux enfers et les saints au paradis...
— Ainsi , un curieux , un voyageur qui aurait la fantaisie d'aller au Morne-au-Diable...
— N'en reviendrait pas.
— Au moins , de la sorte , on ne risque pas de s'égarer au retour, dit le chevalier avec sang-froid ; c'est bien , mon brave ami ; alors , indiquez-moi cette route.
— Nous avons mangé sous le même ajoupa ; nous avons bu au même couï ; je ne veux pas causer volontairement votre mort.
— Ainsi , me conduire au Morne-au-Diable , ou... me tuer...?
— Ce serait la même chose.
— Quoique votre dîner ait été parfait et votre connaissance très-agréable , mon brave Nemrod , vous me les feriez presque regret-
176 MAITKE ARRACHE-L'aME.
ter... puisque cela vous empêche de satisfaire à mon désir. Mais quel danger me menacerait donc?
— Tous les dangers de mort qu'un, homme peut braver.
— Tous ces dangers-là n'en font qu'un , vu qu'on ne meurt qu'une fois , dit négligemment ie Gascon.
Le boucanier regarda attentivement le chevalier, et parut frappé de son courage ainsi que de l'air de franchise et de bonne humeur qui paraissait en lui, malgré ses rodomontades.
Le chevalier continua :
— Jamais le chevalier de Croustillac n a connu la peur, tant qu'il a eu sa sœur à côté de lui.
— Quelle sœur?
— Celle-ci, qui, mordioux ! n'est pas vierge, s'écria le Gascon en tirant son épée ei en la brandissant ; les baisers qu'elle donne sont cuisants , et les plus hardis ont regretté d'avoir fait connaissance avec elle.
— Miaou... miaou... fil l'engagé qui écoulait cette scène.
Ce cri lit tressaillir le Gascon , et lui rappela ses exploits de la nuil.
11 rougit de colère , s'avança sur l'engagé
MAITRE ARKACUK-L AME. 177
Icpée haute pour le châtier du plat de sa lame , mais Pierre se releva dextienient et se mit hors de portée, pendant que le boucanier riait aux éclats.
Cette hilarité exaspéra le chevalier , qui dit à Arrache-l'àme :
— Mordioux ! si vous osez attaquer un homme comme un taureau , en garde !
— Regardez votre épée , la lame est tachée de sang et couverte de poil de chat -tigre; c'est pour cela que Pierre a crié : Miaou !
— En garde ! répéta le chevalier furieux.
— Quand j'aurai quatre pattes , des griffes et une queue... je me battrai avec vous, dit le boucanier en se levant tranquillement.
— Je le marquerai au visage alors , s'écria le chevalier en marchant sur Arrache-l'àme.
— Tout doux , patte de velours , minet , patte de velours, dit le boucanier en riant et en parant avec le canon de son fusil une botte furieuse que lui porta le chevalier exaspéré.
L'engagé allait venir au secours de son maître , mais celui-ci l'arrêta en s'écriant :
— Ne bouge pas , je réponds de ce redoutable compagnon ; chat échaudé craint l'eau froide , comme on dit. Je vais lui donner une bonne leçon.
Ces sarcasmes redoublèrent la rage du chevalier ; il oublia que son adversaire se défendait avec un fusil , et lui fournit quelques coups désespérés , que le boucanier parait en faisant preuve d'une merveilleuse adresse et d'une rare vigueur, en se servant de son lourd fusil comme d'un bâton.
Pendant ce combat inégal , le boucanier poussait l'insolence jusqu'à faire entendre ce cri sourd que font les chats quand ils sont en colère et qu'ils jurent, comme on dit.
Ce dernier outrage mit le comble à la fureur du Gascon , mais contre son attente il trouvait dans le boucanier un gladiateur de première force sur l'escrime , et il eut bientôt le chagrin de se voir désarmer, son épée sauta à dix pas.
Le boucanier se précipita sur le Gascon , son fusil levé comme une massue ; il saisit le chevalier au collet , et s'écria :
— Ta vie est à moi , je vais te briser la tête comme un œuf.
Croustillaç le regarda sans sourciller et répondit froidement :
— Et vous aurez trois fois raison, mordioux ! car je suis un triple traître.
Le boucanier se recula d'un pas.
— J'avais faijii , et vous m'avez donné à manger, j'avais soif, et vous m'avez donné à boire , vous étiez sans armes , et je vous ai attaqué; brisez -moi la tète! mordioux! brisez , vous en avez le droit , Croustillac est déshonoré !
Le boucanier jeta son fusil sur le lit de feuilles , et se dit :
• — Cela n'est pas le langage d'un assassin ni d'un espion, puis, tendant la main au chevalier, il ajouta d'une voix rude :
— Allons, touchez là... nous nous sommes assis sous le même ajoupa , nous nous sommes battus ensemble , nous sommes frères.
Le chevalier allait mettre sa main dans celle du boucanier , mais il se ravisa , et lui dit gravement :
— Franchise pour franchise. Avant de vous donner la main , il faut que je vous déclare une chose.
— Quoi?
— Je suis votre rival !
— Rival? Qu'est-ce que c'est que ça?
— J'aime la Barbe-bleue , et je suis décidé à tout pour parvenir jusqu'à elle et pour lui plaire.
— Touchez là... frère.
180 MAITRE ARRACHE I.'aME.
— Un moment ; je dois vous déclarer que . lorsque Polyphème Crouslillac veut plaire , il plaît ; quand il plaît, on l'aime... et quand on l'aime , on l'aime à la rage, à la mort !
— Touchez là , frère.
— Je ne toucherai là , que lorsque vous m'aurez dit si vous m'acceptez loyalement pour rival?
— Sinon?
— Sinon , cassez-moi la tête , vous en avez le droit ; nous sommes seuls , votre engagé ne vous trahira pas , mais je ne renoncerai pas à l'espoir, à la certitude de plaire à la Barbe-bleue.
— Ah ! c'est différent.
— Une dernière question , dit le chevalier, vous allez souvent au Morne-au-Diable ?
— Je vais souvent au Morne-au-Diable.
— Vous y voyez la Barbe-bleue?
— J'y vois la Barbe-bleue?
— Vous l'aimez?
— Je l'aime.
— Elle vous aime?
— Elle m'aime.
— Vous?
— Moi.
— Elle vous aime ?
iWAlTRE ARRACHE-L'aIWE. 181
— Comme une enragée...
— Elle vous l'a dit?
— Elle me l'a prouvé.
— Enfin... la Barbe-bleue...?
— Est ma maîtresse.
— Foi de boucanier?
— Foi de boucanier.
Allons , se dit le chevalier , il n'y a pas plus de discrétion chez les barbares que chez les gens civilisés ! Qui dirait, à voir un pareil butor, qu'il est fat?... Puis il reprit tout haut :
— Eh bien ! alors, je vous le répète : Cassezmoi la tête , car si vous me laissez la vie , je ferai tout pour arriver au Morne-au-Diable , et j'y arriverai ; je ferai tout pour plaire à la Barbe-bleue , et je lui plairai , je vous en préviens. Ainsi donc , encore une fois , cassez-moi la tête ou résignez-vous à voir en moi un rival ; bientôt rival heureux.
— Je vous dis de toucher là , frère.
— Comment , malgré ce que je vous dis ?
— Oui.
— Cela ne vous effraye pas?
— Non.
— Il vous est égal que j'aille au Morne-au- Diable ?
l'avknturier. 1 16
182 MAITRE arra(;iie-i.'ame.
— Je vous y conduirai moi-même.
— Vous?
— Aujourd'hui.
— Et je verrai la Barbe-bleue?
— Vous la verrez tant que vous voudrez. Le chevalier, pénétré de la confiance que lui
témoignait le boucanier, ne voulut pas en abuser, il lui dit d'un ton solennel :
— Ecoutez , boucanier , vous êtes généreux comme un sauvage ; mais ceci soit dit sans vous offenser, mon digne ami , mon loyal ennemi , vous êtes aussi ignorant comme un sauvage. Élevé au milieu des forêts , vous n'avez pas idée de ce que c'est qu'un homme qui a passé sa vie à plaire , à séduire , vous ne savez pas les ressources merveilleuses que cet homme trouve dans ses séductions naturelles? Vous ne savez pas l'influence irrésistible d'un mot, d'un geste, d'un sourire , d'un regard? Cette pauvre Barbe-bleue ne le sait pas non plus, d'après ce qu'on dit de ses trois maris. C'étaient trois pleutres , trois bélîtres , dont elle s'est débarrassée avec raison. Pourquoi s'en est-elle débarrassée ? Parce qu'elle cherchait un idéal , un être inconnu , le rêve de ses rêves... Or, mon brave ami , toujours soit dit sans vous offenser, vous ne pouvez pas
MAITRE ARRACHE-L'aME. 183
VOUS abuser au point de croire que vous réalisez ce rêve de la Barbe-bleue, vous ne pouvez vraiment pas vous prendre pour un Céladon, pour un sylphe...
Le boucanier regarda Croustillac d'un air hébété , et ne parut pas le comprendre ; il lui dit en montrant le soleil :
— Le soleil baisse , nous avons quatre lieues à faire avant d'arriver au Morne-au-Diable : en route!
Ce malheureux-là n'a pas la moindre conscience du danger qu'il court , c'est pitié que d'abuser de son aveuglement. C'est battre un enfant, c'est tirer un faisan posé , c'est tuer un homme endormi ; foi de Croustillac , il me donne des scrupules. Et il reprit tout haut :
— Vous ne comprenez donc pas , mon brave ami, que cet homme aussi séduisant qu'irrésistible dont je vous parle... c'est moi !
— Ah bah , c'est impossible...
— Votre étonnement n'est pas flatteur... brave chasseur... mais si je vous parle ainsi de moi-même , c'est que l'honneur m'ordonne de vous dire la vérité , toute la vérité , rien que la vérité. Vous ne comprenez donc pas qu'une fois que la Barbe-bleue m'aura vu , elle m'aimera , et qu'elle ne vous aimera plus ,
mon pauvre Arrache-l'àme? Comprenez donc que ce serait une lâcheté , une trahison de ma part que de ne pas vous en prévenir, au point où vous êtes avec la Barbe-bleue... Je vous le répète , du moment où je met! rai les pieds au Morne-au-Diable , du moment où elle m'aura vu , où elle m'aura entendu... ce sera fait de votre amour. Maintenant que je vous ai prévenu, loyalement prévenu... voyez si vous voulez risquer.
— Touchez là, frère, dit le boucanier parfaitement insensible aux menaces que lui faisait le chevalier... Partons, nous arriverons à la nuit au Mornc-au-Diahle , et les sauts du précipice ne sont pas commodes à cette heure-là.
— Allons... vous vous entêtez... soit... mais je vous ai prévenu , ce sera de bonne guerre, dit le chevalier.
Le boucanier, sans répondre au chevalier, dit à son engagé :
— Ramène les chiens à la case, et tiens prêtes les deux douzaines de peaux de taureau qu'on doit venir chercher demain de la basse terre ; je ne rentrerai pas cette nuit.
C'est le compte, dit tout bas l'engagé d'un air fin , il découche toujours de la case trois nuits sur trois.
Pendant que le boucanier attachait son ceinturon , le chevalier se dit à lui -môme en regardant le chasseur avec un sentiment de pitié :
Ma foi , puisqu'il se met de gaieté de cœur le lacet au cou , puisqu'il n'écoute pas mes avertissements , qu'il s'arrange , mordioux ! il parait que les amants ont , sous ce rapport , juste autant d'intelligence que les maris. Mais comment la Barbe-bleue, si elle est jolie... il faut qu'elle soit jolie... peut-elle s'acconunoder d'un rustre pareil?... Pauvre petite... cela est tout simple!... elle ne sait pas le dédommagement que le sort lui réserve...
— Vive Dieu ! Croustillac , ton étoile se lève, ajouta le chevalier, après quelques minutes de réflexion.
— Allons, frère... en route... dit le boucanier ; mais avant , Pierre va vous envelopper les jambes avec un reste de peau qu'il a là , nous avons à traverser une mauvaise savanne pour les serpents.
Le chevalier remercia le boucanier , non sans hausser les épaules avec compassion en se disant :
— Le malheureux , il me chausse et moi je le coifferai !
Cette stupidc plaisanterie devait être punie et bien fatale à Croustillac , qui suivit son guide avec une nouvelle ardeur , car il allait enfin voir la Barbe-bleue.
XIIÏ
Le mariage.
Après quatre heures de marche, le chevalier et le boucanier arrivèrent assez près du Morneau-Diable. La route était si difficile , si embarrassée, que les deux compagnons purent à peine échanger quelques paroles.
Croustillac devenait pensif à mesure qu'il approchait de l'habitation de la Barbe-bleue ; malgré la bonne opinion qu'il avait de lui-même, malgré ses consolantes réflexions sur la nudité
allégorique de Vénus et de la Vérité , il regretlait que sa bonne mine naturelle ne fût point relevée par de riches vêtements. Il se hasarda donc, après maintes hésitations, à faire le mensonge suivant au boucanier :
— Je vous avouerai , mon loyal et digne rival , que mes gens et mes malles étant restés à Saint-Pierre, je me trouve, comme vous voyez, assez peu galamment troussé... pour me présenter devant la reine de nos pensées.
— Qu'est-ce que ça veut dire? demanda le boucanier.
— Cela veutdire, brave Nemrod, quej'ail'air d'un mendiant ; que mon justaucorps et mes chaussures qui étaient hier presque neufs, sont à cette heure abominablement outragés et paraissent avoir au moins... six mois d'existence.
— Six mois? Oh ! oh ! ils ont l'air diablement plus âgés que cela , frère.
— C'est ce qui prouve combien votre diable de soleil est torréfiant ! En une journée, il a dévoré la couleur de ces habits qui étaient hier du vert céladon le plus frais , le plus tendre et le plus coquet... tandis qu'à cette heure...
— Ils sont à peu prés couleur de grenouille jDorte, dit le boucanier. C'est comme votre bau-
drier, noire soleil affamé en a mangé l'or, il n'a laissé que le fil rouge.
— Qu'importe le baudrier si l'épée sort librement et vaillamment du fourreau ! dit fièrement Croustillac.
Puis , se radoucissant il ajouta :
— C'est justement parce que je suis momentanément dans un équipage indigne de ma qualité, que je voudrais savoir... si je ne trouverais pas à me vêtir plus convenablement au Morne-au Diable ?
— Ah çà ! est-ce que vous croyez que la Barbebleue tient une boutique de friperie? dit le boucanier.
— Me préserve le ciel de l'accuser de cet ignoble trafic! Mais enfin on pourrait par hasard... et cela n'aurait rien d'étonnant, on pourrait par hasard , dis-je , avoir oublié dans le coin d'un vestiaire quelques habits provenant d'un des défunts de notre infante?
— Eh bien ? fit le boucanier.
— Eh bien ! reprit imperturbablement le chevalier , quoiqu'il m'en coûte beaucoup de ine parer de ce qui ne m'appartient pas, et surtout de ce qui peut m'habiller fort mal , je m'en accommoderais pourtant, à défaut de mes somptueux vêtements restés à Saint-Pierre... et au
risque d'être abominablement défiguré peutèlre par ces habits de hasard... ajoula-t-il dédaigneusement.
Le boucanier ne put s'empêcher de rire aux éclats de la singulière idée de son compagnon.
Croustillac rougit de colère , et dit :
— Mordioux ! vous êtes bien gai , mon compagnon !
— Je ris parce que je vois que je ne suis pas le seul à trafiquer des peaux, dit Arrache-l'àrae. Pardieu ! nous sommes vraiment frères ! si je dépèce le cuir du taureau , vous ne faites pas fi de la dépouille d'un des maris de la veuve. Mais nous voici arrivés au pied du morne ; attention , frère, il faut avoir le jarret ferme et le coup d'œil sur pour gravir ce sentier escarpé ; si vous le trouvez trop rude , vous pouvez vous arrêter ici, je vous enverrai un guide pour vous reconduire au Macouba.
— M'arrêter ici !... au terme du voyage !... après mille traverses ! au niomentde voir et de subjuguer cette enchanteresse Barbe -bleue! s'écria le chevalier, vous perdez la tête... Allez , allez , mon camarade , ce que vous ferez je le ferai, dit le chevalier.
En effet , grâce à ses longues jambes , à son as;ililé naturelle et à son sang-froid , Croustil-