‹ L'aventurier ou la barbe-bleueChapitre 18 sur 46 · I.E SIARIAGE. VJ · texte numérisé non relu

I.E SIARIAGE. VJ

lac suivit le boucanier dans le chemin périlleux qui conduisait à l'habitation , à travers les effrayants précipices du Morne-au-Diable.

A un cri de reconnaissance du boucanier , l'échelle de la plate-forme descendit, il y monta avec son compagnon , et tous deux entrèrent dans les bâtiments extérieurs.

Arrivés au passage voûté qui conduisait à l'habitation particulière de la veuve , le boucanier dit un mot à l'oreille d'une vieille nuilâtresse. Celle-ci prit le chevalier par la main et le conduisit à un escalier pratiqué dans l'épaisseur de la voûte.

Croustillac hésitait à suivre l'esclave, le boucanier dit :

— Allez , allez , frère , vous ne pouvez vous présenter ainsi devant la veuve ; je viens de dire un mot à la vieille Jeannette, elle va vous donner les moyens d'être plus brillant qu'un soleil. Moi , je vais annoncer votre arrivée à la Barbe-bleue.

Ce disant , le boucanier disparut par le passage voûté.

Croustillac , guidé par la mulâtresse , arriva dans une chambre très-élégamment et très-confortablement meublée.

— Mordioux !' s'écria l'aventurier en se frot-

tant les mains et en marchant à grands pas, ceci s'annonce bien! Pourvu que je puisse paraître à mon avantage. Pourvu qu'un des défunts de la veuve ait eu seulement taille et figure humaines , et que ses habits ne me déflorent pas trop , je parais... je plais... je séduis la veuve, et cette béte brute de boucanier, débusqué par moi du cœur de la Barbe-bleue , retourne demain , peut-être même ce soir , dans ses forêts.

Croustillac vit bientôt entrer chez lui plusieurs nègres.

L'un était courbé sous le poids d'un énorme paquet.

L'autre apportait sur un plateau d'argent ciselé une écuelle de vermeil, où fumait un consommé le plus appétissant du monde ; deux carafes de cristal, l'une remplie d'un vieux vin de Bordeaux , couleur de rubis , l'autre de vin de Madère couleur de topaze , flanquaient l'écuelle et complétaient cette légère réfection offerte au chevalier de la part de Madame.

Pendant qu'un des esclaves plaçait devant le chevalier une petite table d'un bois précieux incrusté d'ivoire , le nègre portant le paquet étalait sur le lit un habit complot de velours

noir, orné de riches boutonnières brodées en or.

Ce qu'il y avait de singulier dans ce justaucorjîs , c'est que sa manche gauche était de satin cerise ; cette manche fermait au-dessus du poignet par une sorte de large parement de buffle ; du reste, à l'exception de cette étrangeté, cet habit était élégamment coupé; des bas de soie très-fins , des rhingraves , de magnifiques dentelles, un large feutre orné d'une grosse tresse d'or et de belles plumes blanches, devaient compléter la transfiguration de l'aventurier.

Pendant que le chevalier s'ingéniait à deviner pourquoi la manche gauche de ce justaucorps de velours noir était de satin cerise , deux nègres préparaient un bain dans un cabinet de toilette voisin de la chambre ; l'autre esclave vint demander à Croustillac , en assez bon français , s'il voulait être rasé et peigné. Croustillac y consentit.

Parfaitement rafraîchi et délassé par un bain aromatique , bien enveloppé par les esclaves dans des peignoirs de fine toile de Hollande , qui exhalaient les plus suaves odeurs, l'aventurier s'étendit voluptueusement sur un moelleux divan, pendant que ses nègres valets de cham bre réventaient avec d'énormes plumeaux.

Le chevalier, malgré sa confiance aveugle dans sa destinée qui , selon lui , devait être d'autant plus belle , qu'elle avait été jusque-là plus misérable , le chevalier croyait quelquefois rêver; ses plus folles espérances étaient dépassées; en jetant un coup d'œil complaisant sur les riches habits qu'il allait revêtir et qui devaient le rendre fatalement irrésistible , il sentit presque un remords à l'endroit du boucanier, qui venait si imprudemment de mettre le loup dans la bergerie de son amour.

Cette pensée d'un précieux phébus fit sourire Croustillac ; il se préparait à éblouir la Barbebleue par un ravissant jargon de ruelle qui devait victorieusement l'emporter sur le rude langage de ses sauvages adorateurs.

Tout à coup une horrible appréhension vint obscurcir les riantes visions du Gascon ; il craignit pour la première fois que la Barbe-bleue ne fût d'une laideur repoussante ; il eut la modestie de penser que peut-être aussi ce serait trop exiger du sort que de vouloir que la Barbebleue fût d'une beauté idéale.

Croustillac se montra donc d'assez bonne composition ; il se dit avec la conviction d'un honmie qui sait sagement modérer et borner ses prétentions :

LE .AÎARIAGE. 195

— Pourvu que la veuve n'ait pas plus de (juarante à cinquante ans , pourvu qu'elle ne soit ni borgne ni audacieusement bossue ; pourvu qu'il lui reste quelques dents et plusieurs cheveux, ma foi, son vin est si bon, sa vaisselle si splendide , ses gens si soigneux , que si elle me justifie de trois à quatre millions, mordioux ! je consens... à courir les risques de mes devanciers et à rendre la veuve heureuse, foi de Croustillac ! vu que j'aime mieux subir toutes les conséquences de mon métier de mari... que de retourner à bord de la Licorne ^ avaler des bougies allumées pour la plus grande joie de cet animal amphibie de maitre Daniel ! Ainsi donc , la Barbe-bleue fùt-elle laide , fùtclle mûre, si elle est millionnaire, je me charge de la bonne dame, et je serai pour elle si superlativement aimable , que loin de m'envoyer rejoindre les autres défunts , elle n'aura pas d'autre idée que celle de me conserver précieusement et d'embellir ma vie par toutes sortes de délicieuses imaginations... Allons, allons , Croustillac, reprit l'aventurier avec une nouvelle exaltation , je te le disais bien , ton étoile se lève d'autant plus étincelante qu'elle a été plus longtemps obscurcie!... Oui... elle se lève.

En disant ces mots , le chevalier appela un des noirs qui attendait ses ordres dans la pièce voisine , et avec son aide revêtit l'habit de velours noir à manche cerise.

Le Gascon était grand , mais osseux et maigre, les vêtements qu'il portait avaient été faits pour un homme aussi de haute taille , mais large de poitrine et mince de corsage ; aussi le justaucorps dessinait-il quelques plis majestueux autour du torse de Croustillac , et ses bas cerise se drapèrent non moins majestueusement autour de ses longues jambes sèches et nerveuses.

Le chevalier ne s'occupa pas de ces légères imperfections dans son costume ; il jeta un dernier regard sur le miroir de Venise que lui présentait l'esclave , ajusta ses cheveux noirs et rudes , retroussa sa longue moustache , suspendit sa formidable épée à un riche baudrier de buflle qu'on lui avait apporté, se coiffa fièrement du feutre à tresse d'or et à plumes blanches , et, piaffant dans sa chambre d'un air triomphant , il attendit impatiemment l'heure d'être présenté à la veuve.

Cet instant désiré arriva bientôt.

La vieille mulâtresse qui avait reçu l'aventurier vint le chercher , le pria de la suivre et

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