I.li MARIAGE. l'J
l'inlrodiiisit dans le bâliment reculé que nous connaissons déjà.
Le salon où Crouslillac dut attendre quelques minutes était meublé avec un luxe dont jusque-là il n'avait eu aucune idée: de superbes tableaux anciens , des porcelaines magnifiques, des curiosités d'orfèvrerie du plus grand prix, encombraient pour ainsi dire des meubles aussi précieux par la matière que par le travail; un luth et un téorbe, dont les ornements d'ivoire et d'or étaient d'une linesse de sculpture extraordinaire, attirèrent l'attention de Croustillac, qui fut ravi de penser que sa future épouse était musicienne.
— Mordioux ! se dit le chevalier , serait-il donc possible que la maîtresse de tant de richesses fût belle comme le jour?... Non, non, je serais trop heureux... quoique je mérite un tel bonheur.
Qu'on juge de l'étonnement, pour ne pas dire du saisissement du Gascon , lorsqu'il vit entrer Angèle.
La petite veuve était éblouissante de jeunesse , de grâces , de beauté, de parure ; vêtue et coilïée à la mode du siècle de Louis XIV , elle portait une robe de tapis bleu céleste, dont le long corsage semblait brodé de diamants, de
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perles et de rubis, tant celte profusion de pierreries était disposée avec goùl.
Croustillac , malgré son audace, recula d'un pas à celte apparition.
De sa vie , il n'avait rencontré une femme si ravissammenl jolie , si royalement parée ; il ne pouvait en croire ses yeux , il contemplait la Barbe-bleue d'un air ébahi.
Nous devons dire à la louange du chevalier qu'il eut un louable retour de modestie malheureusement aussi rapide que sincère. Il pensa qu'une si charmante créature hésiterait peut-être à se marier avec un aventurier tel (|ue lui ; mais , se rappelant les impertinentes et glorieuses conlidences du boucanier , il se (lit qu'après tout un homme en valait un autre, et il reprit bientôt son imperturbable assurance.
Croustillac lit coup sur coup trois de ses plus respectueuses révérences , puis il se redressa de toute sa hauteur pour faire valoir la noblesse de sa taille , avança une de ses longues jambes, retira l'autre quelque peu en arrière et se hanclia d'un air conquérant , en tenant son feutre de la main droite et appuyant sa main gauche sur la garde de son épée.
Sans doute il allait débiter (juclqucs galants compliments à la Barbe-bleue , car déjà il por-
tait une main à son cœur , en ouvrant sa large bouche , lorsque la petite veuve , ne pouvant retenir la violente envie de rire que lui causait la figure hétéroclite du chevalier, donna un libre cours à sa bruyante hilarité.
Cette explosion de gaieté ferma la bouche à Crouslillac et il tâcha de sourire, espérant ainsi complaire à la Barbe-bleue.
Cette galante tentative se traduisit par une grimace si grotesque , qu'Angèle tomba assise sur un sofa , oublia toute convenance , toute <lignité , s'abandonna étourdiment à un accès de fou rire ; ses beaux yeux bleus , toujours si brillants , se voilèrent de joyeuses larmes; ses joues rondelettes se colorèrent d'un vif incarnat, et leurs charmantes fossettes se creusèrent à ce point que la veuve aurait pu y cacher tout entier le bout rosé de son petit doigt.
Croustillac , très-embarrassé , restait immobile devant la jolie rieuse , tantôt fronçant les sourcils d'un air courroucé, tantôt au contraire, lâchant de dilater sa longue et maigre figure , par un sourire forcé.
Pendant ces jeux successifs de physionomie, qui n'étaient pas faits pour mettre un terme à l'hilarité de la Barbe- bleue , le chevalier se di- >ait il) pelloqne. \)oui' une meurt7'ière , la veuve
n'avait pas un aspect bien sombre ni bien terrible.
Néanmoins , la vanité de notre aventurier s'accommodait assez difficilement du singulier effet qu'il produisait. Faute de raisons meilleures, il finit par se dire qu'avant toute chose, il fallait frapper vivement l'imagination des femmes , qu'il fallait tout d'abord les étonner, les révolutionner, et que, sous ce rapport, sa première entrevue avec la Barbe-bleue , ne laissait rien à désirer.
Lorsqu'il vit la veuve un peu calmée , il lui dit résolument en superbe phébus :
— Je suis sur que vous riez , madame , de toutes les tentatives désespérées que je fais pour retenir en vain mon pauvre cœur qui vole à tire-d'aile à vos pieds... C'est lui qui m'a entraîné ici , je n'ai fait que le suivre , malgré moi... oui, madame, malgré moi ; je lui disais : La... la... tout beau, mon cœur, tout beau!... il ne suffit pas pour plaire à une divine beauté d'être passionnément amoureux... Mais mon petit... ou plutôt mon grand étourdi de cœur me répondait toujours en m'attirant vers vous de toutes ses forces... comme s'il eût été d'acier et que le Morne-au-Diable eût été d'aimant , mon cœur , dis-je , me répondait : Kassurez-
LE MAhlAGE. 'i'Jl
VOUS , uiaitre , tendre et vaillant comme vous l'êtes, de l'amour que vous ressentez naîtra l'amour qu'on ressentira. Mais pardon, madame, le langage de mon cœur me paraît furieusement impertinent... c'est sans doute cette impertinence qui vous fait rire de nouveau?
— Non , monsieur , non ; votre présence m'égaye à ce point parce que vous ressemblez, ah !.. . ah ! ... ah !.. . d'une façon étrange à mon second mari, vous avez absolument le même nez, ah!.,, ah!... et en vous voyant entrer, j'ai cru voir un spectre, ah!... ah!... ah! qui venait me reprocher, ah ! ... ah ! ... ah ! ... sa fin cruelle... ah !... ah !...
Ici les éclats de rire d'Angèle redoublèrent . Le chevalier n'ignorait pas les antécédents qu'on reprochait à la Barbe-bleue, mais il ne put cacher son profond étonnement en entendant cette charmante et miatnonne créature s'avouer homicide avec une si incroyable audace...
Néanmoins, le chevalier reprit son sang-froid habituel et répondit galanunent :
Je suis trop heureux, madame, de vous rappeler un de vos défunts , de réveiller par ma présence un de vos souvenirs , quel qu'il soit. Seulement , ajouta Croustillac d'un air galant, il est d'autres ressemblances que je voudrais
502 tE MARIAGE.
avoir avec le défunt... dont la mémoire vous égayé si fort...
— Cela veut dire que vous voudriez m'épouser? lui demanda la Barbe-bleue.
A cette brusque question, le chevalier resta un moment stupéfait.
Angèle continua.
— Je m'y attendais ; Arrache-l'âme, que par abréviation j'appelle mon petit Rache-l'âme, m'avait prévenue de votre bon vouloir pour moi ; peul-étre a-t-ii voulu me causer une fausse joie ? ajouta la veuve en regardant coquettement le chevalier.
Croustillac marchait de surprise en surprise.
— Comment ! s'écria-t-il , le boucanier vous a dit, madame...
— Que vous veniez exprès de France pour m'épouser ; est-ce vrai? Voyons, parlez franchement , ne me trompez pas ! Oh ! d'abord, je n'aime pas à être contrariée... Je vous en préviens , si j'ai mis dans ma tête que vous soyez mon mari... vous serez mon mari...
— Madame , je vous en supplie , ne me prenez pas pour une buse... pour une grue.. . pour une pécore... Si je reste sans voix... c'est l'émotion... l'élonnement... Et Croustillac regardait autour de lui avec inquiétude comme pour
s'assurer qu'il n'était pas le jouet d'un rêve.
— Que je crève comme un mousquet, madame, si je m'attendais à un tel accueil !
— Eh ! mon Dieu, il n'est pas besoin de faire tant de façons , reprit la veuve , on m'a dit que vous vouliez m'épouser , est-ce vrai ?
— Aussi vrai que vous êtes la plus éblouissante beauté que j'aie jamais rencontrée ! s'écria impétueusement le chevalier en portant la main à son cœur.
— Vraiment ? oh ! vraiment , vous êtes bien décidé à me prendre pour femme! s'écria la petite veuve en frappant joyeusement dans ses mains.
— J'y suis tellement décidé, adorable veuve, que ma seule crainte maintenant est de ne pas voir réaliser ce vœu qui, de ma part, je le confesse, est un vœu exorbitant... un rêve titanique, et...
— Mais, taisez-vous donc ! dit la Barbe-bleue en interrompant le chevalier avec une naïveté enfantine :à quoi bon ces grands mots!... Vous me demandez ma main... pourquoi ne vous la donnerais-je pas?...
— Comment, madame, je pourrais croire...? Ah! tenez... belle insulaire! j'ai eu bien des triomphes dans ma vie... des princesses m'ont
â04 lE MARIAGE.
avoué leur flamme... des reines ont soupiré en me regardant... mais jamais, madame, jamais je n'ai éprouvé un ravissement pareil... Oui , madame... vous pouvez vous applaudir, vous pouvez vous vanter d'avoir porté à leur comble ma surprise, ma joie et ma reconnaissance. . . Répétez encore , je vous en supplie , répétez ces mots charmants ! vous consentez à me prendre pour mari , moi Polyphème de Crouslillac?
— Je vous le répéterai tant que vous voudrez , rien n'est plus simple ; vous comprenez bien que j'ai trop de peine à trouver des maris pour ne pas saisir avec avidité l'offre que vous me faites.
— Ah ! madame , riposta galamment le chevalier, au risque de passer pour un impertinent, je me permettrai de vous contredire formellement... Non, non, jamais je ne croirai qu'il vous soit difficile de trouver des maris ; je dirai plus, je suis convaincu que vous n'avez eu, depuis votre veuvage, que l'embarras du choix... Mais c'est tout simple, vous n'avez pas voulu choisir... Vous aviez trop bon goût, madame, dit audacieusement Croustillac , vous attendiez...
— Je pouirais vous tromper et vous laisseï' croire cela... chevalier, mais vous êtes trop
galant homme pour que je vous abuse... Au point où nous en sommes , ajouta Angèle d'un air gracieux et confidentiel , au point où nous en sommes, je puis tout vous dire... Ecoutezmoi donc.
La première fois que je me suis mariée , je n'ai eu qu'à choisir, c'est vrai. Oh ! mon Dieu, les épouseurs se présentaient en foule , et j'ai choisi... très-bien choisi... Lors de mon second mariage... ce n'était déjà plus la même chose... On avait jasé sur la mort singulière de mon premier mari , dit la veuve en souriant avec malice , et les épouseurs commençaient à réfléchir avant de se déclarer... Pourtant comme je ne suis pas sotte , à force de grâce , de càlinerie , de coquetterie , je finis par happer un second époux... Hélas! ce n'avait pas élé sans peine...
Mais pour le troisième , oh ! pour le troisième , vous n'avez pas idée de tout le mal que j'ai eu ; vrai , c'était à en désespérer.
— Ah ! madame, que n'étais-je là...
— Sans doute, chevalier; mais vous n'y étiez malheureusement pas... On avait jasé sur la mort du premier... jugez si on jasa sur le second... On commençait à se défier de moi , ajouta la veuve en secouant sa jolie petite têfe
avec une expression de mélancolie ingénue ; (jue voulez-vous , le monde est si tracassier... si médisant... les hommes sont si bizarres !
— Le monde est un sot ! le monde est un imbécile égoïste , s'écria Croustillac plein de pitié pour cette victime de la calomnie. Les hommes sont des lâches et des niais, qui croient à toutes les billevesées qu'on raconte.
— C'est bien vrai ce que vous dites là... vous n'êtes pas comme cela vous... ami...
— Elle m'appelle ami... dit Croustillac transporté! Et il reprit : Non, certes... non... je ne suis pas comme cela...
— Sans doute , dit la veuve , vous... quelle différence!... Aussi , tenez... vous me gâtez en acceptant si gentiment ma proposition.
— Dites que je me ravis moi-même au delà des bornes du bonheur possible , madame !
— Si , si , vous me gâtez , ajouta la veuve avec un sourire enchanteur en jetant un regard reconnaissant sur le chevalier, je vous assure que vous me gâtez , vous êtes si facile , si accommodant ! Aussi , un jour , comment vous remplacerai-je , ami?
— Ble remplacer?...
— Oui... après vous, ami?
— Après moi , madame?...
— Mais sans doute , après vous.
— Madame, je ne comprends pas... je ne veux pas comprendre...
— Mais c'est tout simple cependant... comment voulez-vous que je puisse espérer de trouver quelqu'un qui se marie aussi facilement que vous ? Oh ! non , non , les hommes comme vous sont rares.
— Comment, madame, après moi? s'écria Croustillac abasourdi de cette prévision, vous songez déjà à mon successeur ?
— Oui... ami... oui, répondit la veuve avec une petite mine sentimentale , la plus touchante du monde. Oui... car lorsque vous ne serez plus, il me faudra encore me remettre en quête, chercher, demander, trouver un cinquième mari... Pensez donc! que de difficultés, que de préventions à vaincre! . . .Peut-être même ne réussirai-je pas... Jugez donc : veuve en quatrième noces ! Vous oubliez cela : c'est un fait pourtant, voyez-vous... ami. Après vous, je serai veuve en quatrième noces?
— Je n'oublie pas du tout cela , madame , dit le Gascon, un peu refroidi , et se demandant s'il n'avait pas affaire à une folle, je n'oublie certes pas que dans le cas où j'aurais eu l'honneur de vous épouser, vous seriez
S08 I.E MARIACiE.
veuve en quatrièmes noces , si vous me perdiez;... seulement... il me parait que vous assignez un terme un peu bien court à mon bonheur...
— Hélas! oui, ami... dit la veuve d'un Ion attendri , un an... et un an... c'est bien court... un an! cela passe si vite quand on s'aime! ajouta-t-elle en lui jetant un regard véritablement assassin.
— Un an , madame , un an ! s'écria le chevalier. Mais bientôt songeant que les paroles de la Barbe-bleue cachaient peut-être un piège, qu'elle voulait sans doute l'éprouver pour juger de son courage , il s'écria d'un ton chevaleresque :
— Eh bien ! soit... madame... que mon bonheur dure un an, un jour, une heure , une minute, il n'importe... je brave tout, pourvu ([ue je puisse dire que j'ai été assez heureux pour obtenir votre main !
— Vous êtes un véritable chevalier , dit la veuve ravie, je n'attendais pas moins de vous... ceci est bien convenu , seulement je préviendrai mon petit Rache-l'àme, pour la forme s'entend... car, mariée ou non, je serai toujours pour lui ce que j'étais.
— Mais, madame , dit Croustillac avec un
certain embarras , me serait-il permis... seraitil indiscret... de vous demander... ce que vous étiez à ce chasseur de taureaux... et quelle est auprès de vous sa position? ou plutôt voudriez-vous bien m'expliquer ensuite pourquoi vous vous croyez obligée de lui parler de vos projets ?
— Certainement... et à qui dirais-je cela si ce n'est à vous?,.. Maintenant... ami... je vous avouerai que Rache-l'àme est un de mes bienaimés.
Ici Croustillac lit une giimacc si singulière en toussant deux ou trois fois, qu'Angèle partit d'un éclat de rire.
Croustillac, un moment interdit, lit celte réflexion pleine de sagesse.
— Je suis fou, rien de plus simple. Elle avait une espèce de goût pour ce grossier personnage , ma vue la décide à me le sacrifier , elle y met des égards... malheureux boucanier que tu es! Seulement... pourquoi diable vient-elle me dire qu'au bout d'un an il faudra qu'elle s'occupe de me trouver un successeur?...
— Tenez , voici justement mon petit Rachel'àme, dit la veuve , nous allons lui parler de nos projets , et nous souperons ensuite comme trois amis.
210 LE MAKlAtiE.
— C'est égal , se dit Croustillac en voyant entrer le boucanier, voilà une petite femme qui peut se vanter d'être singulièrement originale.
Le souper.
Loi'S([ue le boucanier entra , le chevalier le reconnut à peine.
Arrache-ràiue avait quitté ses vêtements de cliasse; il portait une casaque et de larges chausses d'étoffe appelée guinée, soierie épaisse et rayée alternativement de blanc et de ponceau; sa barbe noire tombait sur une chemise d'une blancheur éclatante , et était fermée connue un pourpoint par une rangée de petits boulons de corail ; une écharpe de soie pon-
ai 2 LE SOUPER.
ceaii , des bas de même couleur, et des souliers de daim à larges bouffeltes de rubans, complétaieul rhabillemeul presque élégant du boucanier et faisaient valoir sa taille robuste et élevée ; à la lumière éclatante des bougies , son teint semblait moins hàlé que pendant le jour 5 ses cheveux noirs , naturellement bouclés, tombaient négligemment sur ses épaules ; enfin ses mains étaient restées parfaitement belles, malgré son rude métier de chasseur,
A la vue du boucanier ainsi tiansformé et presque méconnaissable , malgré le caractère dur que sa barbe épaisse donnait toujours à sa physionomie , le chevalier se dit :
— J'aime mieux que ce personnage ait au moins figure humaine , il eût été par trop humiliant pour Polyphème de Croustillac de triompher d'un rival aussi laid que celui-ci m'avait parut d'abord ; seulement , quoique je ne redoute pas ce Nemrod , je trouve que la Barbebleue a de singulières façons d'agir; n'auraitelle pas pu lui donner congé ailleurs qu'en ma présence ? Je n'aime pas à abuser ainsi cruellement de mes avantages , à écraser un pauvre rival... car, mordioux ! un homme est un homme! Ce pauvre boucanier va se trouver dans une pitoyable position. Mais tenons-
LE SOl'PER. 215
nous ferme, inonlrons bien à la Barbe -bleue que je ne suis pas dupe de ses confidences sur ses défunts, et que je ne crains pas, moi , de mourir comme eux !
Croustillac terminait cette réflexion lorsque la petite veuve dit ingénument au boucanier en lui montrant l'aventurier d'un signe de iête triomphant : Eh bien ! monsieur le chevalier demande ma main?... Vois-tu que tu avais tort de me soutenir que je ne trouverais jamais un quatrième épouseur ? Aussi tu penses si j'ai bien vite accepté la proposition du chevalier ! c'était une trop belle occasion pour ne pas la saisir.
Le boucanier ne répondit i)as sur-le-champ.
Croustillac mit machinalement la main à la garde de son épée pour ne pas être pris sans défense dans le cas où le chasseur, exaspéré par la jalousie , voudrait se livrer à quelque violence.
Quelle fut la surprise de l'aventurier lorsqu'il entendit Arrache l'âme répondre en se carrant dans un fauteuil :
— Je t'ai toujours dit , ma belle , ce que t'a dit le camarade l'Ouragan : Épouse... mille diables ! épouse... si tu en trouves l'occasion ; pour loi... les épouseurs sont rares! car on
ne sait pas ce que tu en fais ; ce qu'il y de certain, c'est qu'ils ne te durent guère !.. Quant à moi , je me doute à peu près de ton petit manège... je t'ai vue plus d'une fois préparer certains breuvages de tes petites mains blaachettes...
— Oh! fi , fi , le vilain bavard ! dit Angèle en menaçant le boucanier du bout de son petit doigt.
— Enfin , est-ce vrai? reprit le boucanier. Quel est le secret de cette poudre grise dont j'ai seulement fait prendre une pincée à l'engagé que mes chiens ont mangé plus tard ? Quelle infernale préparation était cela?
— Eh bien! madame, cette poudre grise?
demanda Croustillac. Pourrait-on savoir ses vertus mirifiques ?
— Oh ! l'indiscret s'écria Angèle en regardant le boucanier d'un air fâché. Monsieur le chevalier va me prendre pour une enfant ; de quoi aurai-je l'air à ses yeux , lorsqu'il saura que je m'amuse de telles puérilités !
— Ne craignez rien à ce sujet , madame , dit Croustillac, je serais ravi , je vous le jure , d'avoir de nouvelles preuves de votre candeur enfantine... Eh bien ! digue Nemrod... cette poudre grise ?
— En vérité, je vais être toute honteuse, dit Angèle , en baissant les yeux et faisant une adorable petite moue.
— Figurez-vous donc, reprit le boucanier, que j'ai fait prendre à mon engagé une seule pincée de cette poudré dans un verre d'eau-devie...
— Eh bien ? dit Croustillac avec intérêt.
— Eh bien ! pendant deux jours , il avait des accès de gaieté tels qu'il riait du soir jusqu'au matin et du matin jusqu'au soir...
— Jusqu'ici dit Croustillac je ne vois pas grand mal...
— Mais attendez donc, dit le chasseur, il ne faut pas croire que ça l'amusait... mon engagé; il souffrait comme un damné , les yeux lui sortaient de la tête et il disait en riant aux éclats , qu'il n'y avait pas de torture pareille à celle qu'il endurait... Le troisième jour, la douleur était si vive qu'il est tombé comme en faiblesse , et il s'en est ressenti bien longtemps, allez... de la pincée de poudre grise de madame !... Il ne faudra donc pas vous étonner si vous entendez dire que le second mari de madame était gai comme un pinson, et qu'il est mort très-joyeusement. . .
— Oh ! mon Dieu.,, si on ne peut pas faire
«ne espièglerie... sans qu'on vous la reproche, dit Augèle en se dandinant sur sa chaise comme une petite fdle capricieuse.
— Dites donc camarade? elle appelle ça une espièglerie, dit le chasseur! Figurez-vous que grâce à la poudre grise de madame, son second défunt riait si fort que le sang lui sortait par le nez, par les yeux et par les oreilles... Mais pour ce qui est de rire... il riait comme s'il avait vu la chose la plus bouffonne du monde,... ce qui ne l'empêchait pas de dire comme mon engagé... qu'il aurait mieux aimé être brûlé à petit feu que d'endurer cette gaieté-là; aussi a-t-il trépassé en riant à gorge déployée et en jurant comme un damné...
— Là... vous voici bien avancé! dit la Barbebleue en haussant les épaules. Puis s'approchant de l'oreille du Gascon , elle lui dit : Ami... sois tranquille... j'ai perdu le secret de la poudre grise...
Le chevalier, en voulant sourire, fit une sinistre grimace ; il avait quitté la France au moment où l'effroyable affaire des poisons était dans tout son retentissement , et l'on ne parlait que- pondre (le succession, poudre de vieillesse, poudre de veuvage, etc. On citait même avec effroi les noms de quelques empoison-
l.E SOUPER. 217
lieuses ; or, la puudre de gaieté de la Barbel)leue pouvait faire faire de lugubres réflexions au chevalier ; aussi se dit-il en jetant un regard défiant sur Angèle : Cette créature donnerait-elle en effet dans la chimie et dans la soufflerie ; ce récit serait-il vrai ?
— Qu'avez-vous donc, frère? dit le boucanier frappé du silence de Croustillac.
— Voyez-vous ! vous me l'avez effarouché , dit la veuve.
— Non... belle dame... non, dit Croustillac ; je pensais qu'il devait être très-agréable de
, mourir ainsi... de rire.
— Ma foi, vous avez raison , frère... il vaut mieux cette mort-là... que celle du dernier défunt... Et le boucanier lit un mouvement d'horreur.
— Il parait que le trépas de celui-ci a été plus sérieux que l'autre? dit Croustillac en affectant de prendre un air dégagé.
— Quant à cette histoire-là , camarade , je ne vous la raconterai pas , vous auriez peur.
— Moi... peur? Et le Gascon haussa les épaules.
La Barbe-bleue se pencha encore à l'oreille du chevalier et lui dit :
— Laissez-le faire, ami... celte histoire-là,
L^VENTUIUER. 1. 19
21S LE SOLPER.
au moins , en vaut la peine... je vais bien attraper Arrache-l'àme.
Puis s'adressant au boucanier :
— Eh bien! voyons... dites... dites donc; ne vous arrêtez pas en si beau chemin... vous voyez bien que le chevalier vous écoute de toutes ses oreilles ; voyons , parlez, je ne veux pas qu'il achète , comme on dit , chat en poche...
— Vous voulez dire tigresse en poche, reprit en riant le boucanier. Eh bien ! mon gentilhomme, dit-il à Croustillac, figurez-vous que ce troisième mari-là était un beau brun , trentesix ans , Espagnol de naissance , nous l'avions empauméà la Havanne.
— Mais mon Dieu, dis donc vite, Arrachel'àme , le chevalier s'impatiente.
— Ce ne fut pas de la poudre grise qu'il goûta celui-là, reprit le boucanier, mais une goutte... une seule goutte d'une jolie liqueur verte, contenue dans le plus petit flacon que j'aie vu de ma vie, car il est fait d'un seul rubis creusé.
— Mais c'est tout simple, dit Angèle, la force de cette liqueur est telle qu'elle dissoudrait ou briserait tout flacon qui ne serait pas fait d'un rubis ou d'un diamant.
LE SOUPEK. 21'J
— Vous jugez d'après cela , chevalier, dit le chasseur, de l'agrément que cette liqueur a dû procurer à notre troisième mari. Certes, je ne suis ni tondre ni peureux , mais après tout, on a toujours de la peine à s'habituer à voir un homme qui vous regarde avec des yeux verdàtres, lumineux et retirés si profondément dans leur orbite qu'ils vous font l'effet de vers luisants au fond d'un souterrain...
— Le fait est, dit Croustillac, qui n'avait pu réprimer un léger frisson , le fait est que la première fois cela doit paraître... singulier.
— Ce n'est rien encore, ami...
— Ecoutez la suite , dit tout bas la veuve d'un air parfaitement satisfait d'elle-même.
Le boucanier continua :
— Ça n'était que son état ordinaire , à ce pauvre cher homme , d'avoir les yeux comme des vers luisants , mais où ça devenait affreux, c'est lorsque madame nous donnait un gala à moi, à l'Ouragan et au Cannibale? Elle trempait une plume de colibri dans le petit flacon de rubis , elle faisait venir le malheureux Es pagnol et lui passait cette plume sur les sourcils... Alors... on eût dit que des sourcils de ce malheureux sériaient des milliers d'étincelles , ses yeux verdàtres , si retirés au fond
220 r.E SOUPER.
du crâne, s'avançaient... s'avançaient... en roulant clans leur orbite comme deux globes (le feu , et jetaient des clartés si vives et si continues qu'elles suffisaient pour éclairer notre festin, pendant lequel le défunt se tenait debout et immobile comme une statue de granit , disant de temps à autre d'une voix lamentable : Mon cerveau se fond pour alimenter les lampes de mes yeux... les lampes de mes yeux... Ce qui fait que le pauvre cber homme n'y voyait que du feu, dit le boucanier en riant aux éclats de cette cruelle plaisanterie. Et, comme faute d'huile, la lampe s'éteint, ajouta-t-il, le mari de madame a été rejoindre ses prédécesseurs... pour vous laisser la place libre...
— Ce que dit Arrache-l'àme est vrai, dit la Barbe-bleue en minaudant; il est très-indiscret, comme vous voyez , mais il n'est pas menteur... ni moi non plus. Vous le voyez , ami... j'ai de singuliers caprices , de ridicules fantaisies , je le sais... Mon Dieu! je ne veux pas me faire meilleure que je ne le suis. Avant tout, je veux être franche et ne rien vous cacher... Vous allez me demander pourquoi mes maris seuls sont victimes de mes enfiinlillages ? Rien de plus sinq)le , je n'ai de pouvoir que sur eux... et il faut encore que je les pré-
LE SOLPER. 2^1
vienne du sort qui les attend... C'est ce qui me r(;nd si difficile à marier... C'est à ces conditions-là seulement que Vhoinine rouge signe mon contrat , et alors , ce contrat signé par lui acquiert une vertu aussi merveilleuse que mystérieuse. Hélas!... ami... puisse-t-il bientôt signer au nôtre ! J'ai imaginé deux nouvelles préparations qui ne sont rien auprès des autres et dont j'attends des effets véritablement magiques.
Depuis quelque temps Croustillac éprouvait une sensation étrange, qu'il attribuait aux suites de ses fatigues du jour et de la veille ; c'était comme un engourdissement de la pensée , qui lui était presque la force de combattre par le raisonnement les étranges récits de la veuve et du boucanier. Sans croire à ces fabuleuses inventions, il en était pourtant effrayé comme on le serait d'un mauvais songe.
Le chevalier ne savait s'il veillait ou s'il rêvait ; il regardait tour à tour le boucanier et la Barbe-bleue d'un air stupide , presque épouvanté; cependant, ayant honte de sa crédulité, ilselcvabrusquementet marcha quelque temps avec agitation , comme si le mouvement avait dû dissiper la torpeur dont il se sentait accablé.
I,E SDLI'ER.
Crouslillac ne voulait pas servir de jouel à ces deux personnages , et il regrettait presque de s'être imprudemment embarqué dans celle folle aventure. 11 dit donc résolument à la Barbe-bleue :
— Allons , allons , vous voulez railler, madame , ne vous gênez pas , j'entends la plaisanterie... Je ne vous crois pas aussi féroce et aussi magicienne que vous voulez le paraître ; demain , j'en suis sur, je saurai le secret de cette comédie... qui à cette heure, je l'avoue..., me donne une espèce de cauchemar.
Ces mots dits par le chevalier sans autre but que de montrer aux habitants du Morne-au- Diable qu'il ne voulait i)as être leur dupe, produisirent sur la Barbe-bleue un effet singulier.
Elle jeta un regard effrayé au boucanier, et dit à Croustillac avec hauteur :
— Je ne raille pas , monsieur ; vous êtes venu ici dans l'intention de m'épouser, je vous offre ma main , je vous dirai à quelles conditions; si elles vous agréent, nous terminerons* dans huit jours , il y a une chapelle ici , le révérend père Griffon , de la paroisse du Macouba, viendra nous unir; si mes propositions ne vous conviennent point, vous quitterez cette maison où vous n'auriez pas dû venir.
LE SOIPER. 22Ô
A mesure que la Barbe -bleue parlait, sa physionomie perdait son caractère malin et enjoué ; elle devenait triste , presque menaçante.
— Une comédie ! répéta-l-elle , si je croyais que vous prissiez tout ceci pour un jeu , vous ne resteriez pas une minute de plus dans cette maison, monsieur, ajouta-t-elle d'une voix altél'ée qui trahissait une profonde émotion.
— Non... le chevalier ne peut pas prendre ceci pour un jeu , reprit le boucanier en jetant au Gascon un regard scrutateur.
Croustillac, naturellement impatient et vif, éprouvait un dépit réel de ne pouvoir pénétrer ce qu'il y avait de vrai ou de feint dans cette singulière aventure , il s'écria donc :
— Eh ! mordioux , madame , que voulezvous que je pense!... je rencontre le boucanier dans la forêt , je lui fais part du désir que j'ai de vous connaître, il me dit aussi nettement ([ue vous venez de me le dire vous-même, qu'il a le bonheur d'être dans vos bonnes grâces...
— Ensuite, monsieur ?
— Ensuite , madame , quoi que je lui aie dit, le boucanier consent à m'amener ici, où l'on m'accueille avec la plus splendide hospila-
224 LE SOtPER.
lité , je le reconnais ; je suis introduit près de vous 5 instruite de mes vœux , vous m'offrez votre main avec empressement , vous faites , part de mes espérances à votre ami le chas- ' seur de taureaux...
— Eh bien, monsieur?
— Madame... jusque-là tout allait à peu près bien... Mais voici maintenant que le boucanier veut me faire entendre , d'accord avec vous , que je suis destiné à faire un quatrième défunt et à succéder à l'homme qui meurt de rire ou à celui dont les yeux servent de flambeaux à vos orgies...
— C'est la vérité, dit le boucanier. j
— Comment , c'est la vérité ! reprit Croustillac en retrouvant sa vivacité un moment engourdie ; est-ce que nous sonnues au pays des songes ? Est-ce qu'on prend le chevalier de Croustillac pour une buse? Est-ce que je suis de ces esprits faibles qui croient au diable ? Je ne suis pas un oison et je ne demande pas vingt-quatre heures pour démêler ce que cachent toutes ces bizarreries.
Angèle devint très-pâle , jeta au boucanier un nouveau regard d'angoisse et de crainte indélinissables, cl répondit au chevalier avec une indignation contenue :
LE SOIPER. 225
— Eh ! qui vous dit, monsieur, que tout ce qui se passe ici soit naturel ? Savez-vous pourquoi, moi, jeune, riche, je vous offre ma main dès le premier moment où je vous vois ? Savezvous à quel prix je mettrais cette union? Vous vous croyez un esprit fort; qui vous dit que certains phénomènes ne dépassent pas la portée de votre intelligence? Savez-vous qui je suis ? Savez-vous où vous êtes ? Savez-vous par suite de quel mystère étrange je vous offre ma main? Une comédie!... répéta la Barbebleue avec amertume en regardant encore le boucanier d'un air effrayé. Puissiez-vous ne pas être forcé de reconnaître que tout ceci n'est pas un jeu , monsieur ! Il ne faut pas croire que vous ayez été amené ici par votre bon ange , au moins.
— Et puis surtout, qui vous dit enfin que vous sortirez jamais d'ici? ajouta froidement le boucanier.
Le chevalier recula d'un pas , tressaillit et s'écria :
— Mordioux! pas de violence... au moins... ou sinon !...
— Ou sinon que feriez-vous? dit la Barbebleue avec un soui-ire qui parut au Gascon d'une implacable cruauté.
9?6 lE SOCPER
Croustillac se souvint trop tard des portes qui s'étaient refermées sur lui , des voûtes épaisses qu'il avait eues à traverser pour arriver dans celte maison diabolique ; il se voyait à la merci de la veuve, du boucanier et de leurs nombreux esclaves. II se repentit de nouveau et plus sérieusement encore de s'être aveuglément engagé dans cette entreprise.
Pourtant Croustillac, en contemplant la figure enchanteresse de la Barbe-bleue , ne pouvait croire cette jeune femme capable de quelque sanglante perfidie ; néanmoins , les singuliers aveux qu'elle venait de lui faire, les bruits terribles qui couraient sur elle, les menaces du boucanier , conuncnçaient à faire quelque impression sur le chevalier.
Une mulâtresse vint annoncer que le souper était servi.
Pendant les sombres réflexions de l'aventurier, Angèle avait eu à voix basse un entretien de quelques secondes avec le boucanier; elle en fut sans doute satisfaite et surtout rassurée, car peu à peu son front s'éclaircit et le sourire reparut sur ses lèvres.
— Allons, brave paladin , dit-elle gaiement au chevalier, n'ayez plus peur de moi; ne nio prenez pas pour le diable, et faites honneur
au modesle souper qu'une pauvre veuve est trop heureuse de vous offrir.
En disant ces mots , elle offrit gracieusement sa main à Croustillac.
Le Souper. — Suite.
Le souper fut servi avec une somptuosité , avec une recherche qui ne pouvaient laisser aucun cloute au chevalier sur l'énorme fortune de la veuve.
Seulement nous dirons au lecteur que la vaisselle de vermeil n'était pas écussonnée des armes royales d'Angleterre, ainsi que l'étaient les objets qui servaient seulement au petit couvert de la Barbe-bleue.
Malgré l'enjouement et la grâce idéale de la veuve , malgré les saillies joviales du boucanier , le souper fut assez triste pour Crouslillac ; son assurance habituelle avait fait place à une sorte de vague inquiétude. Plus Angèle lui semblait charmante , plus elle déployait de séductions , plus le luxe qui l'entourait était éblouissant, plus l'aventurier sentait augmenter sa méfiance.
Malgré leur absurdité, les étranges récits du boucanier revenaient sans cesse au souvenir de Croustillac, ainsi que les contes de la poudre grise qui faisait mourir de rire , de la liqueur du /?aco« de rubis, qui changeait les yeux en lampes ardentes. Quoique ces récits n'eussent pas plus de réalité qu'un mauvais rêve passé , le Gascon , dans la crainte d'un ragoût infernal, ne put s'empêcher de s'inquiéler des mets et des vins qu'on lui servait. Il observait attentivement la veuve et le boucanier ; leurs manières n'avaient rien de choquant ; Rachel'âme se comportait envers la Barbe -bleue, avec cette sorte de familiarité convenable qu'un mari a pour sa fenune devant un étranger.
— Mais alors , se demandait le chevalier , connnent allier celle réserve avec le cynisme de la petite veuve qui avouait si cavalièrement
que le Caraïbe et le flibustier partageaient ses bonnes grâces avec le boucanier, sans que ce dernier témoignât la moindre jalousie?
Le Gascon se demandait encore quel était le I)nt de la Barbe-bleue en lui ofl"rant sa main ? et à quel prix elle mettrait cette union? Malgré son outrecuidance , il avait trop de perspicacité pour n'avoir pas remarqué l'émotion vive, sincère de la veuve, lorsque celle-ci s'était indignée de ce que l'aventurier l'avait crue capable de railler et de jouer la comédie en lui offrant sa main?
En cela Croustillac ne s'était pas trompé , la Barbe-bleue avait été péniblement émue; elle aurait été au désespoir de voir le Gascon prendre pour un jeu ou pour une comédie tout ce (jui se passait au Morne-au-Diable.
Elle s'était rassurée en voyant la vague inquiétude que la physionomie du chevalier révélait malgré lui. En effet, il se perdait en vaines conjectures. Jamais il ne s'était trouvé dans une position assez étrange pour que l'idée d'une influence ou d'un pouvoir surnaturel se fût présentée à son esprit. Malgré lui il se demanda s'il n'y avait rien que de très-humain dans ce qu'il voyait et ce qu'il entendait.
Par cela même qu'il ressentait les premières
et sourdes angoisses d'une terreur superstitieuse , Croustillac en était davantage frappé. Il n'osait s'avouer que des hommes plus cner- ■ giques , plus sages ou plus savants que lui , avaient, dans ce siècle et récemment encore , ajouté foi à la présence réelle du démon.
Et puis enfin , l'aventurier avait été jusqu'alors beaucoup trop indifférent en matière de religion pour ne pas croire au diable tôt ou tard.
Cette première crainte ne fît que traverser rapidement l'esprit du chevalier, mais elle devait y laisser pour l'avenir une ineffaçable empreinte ; pourtant il se rasséréna peu à peu en voyant la jolie veuve faire honneur au souper, elle se montrait par trop friande pour être un esprit des ténèbres.
Le souper terminé , les trois convives rentrent dans le salon, la Barbe-bleue dit au chevalier d'une voix solennelle :
— Demain je vous apprendrai à (luclles conditions je vous offrirai ma main; si vous refusez , vous quitterez le Morne-au-Diable. Pour vous donner une preuve de ma confiance en vous , je consens à ce que vous passiez la nuit dans l'intérieur de cette maison , quoique je n'accorde jamais cette faveur à des étrangers.
LE SOLPER. !2od
Airaclic-ràiiu; vous conduira dans l'appartement qui vous est destiné.
En disant ces derniers mots, la veuve rentra dans sa chambre.
Croustillac resta soucieux et absorbé.
— Eh bien ! frère , lui dit le boucanier, décidément, comment la trouvez-vous?
— Quelle est votre intention en me faisant cette question, monsieur? Est-ce un sarcasme? s'écria le chevalier.
— Mon intention est seulement de savoir comment vous trouvez notre hôtesse.
— Hum... hum... sans vouloir en médire... vous avouerez que c'est une femme qu'il est assez difficile de classer à la première vue, dit Croustillac avec une certaine amertume. Vous ne vous étonnerez donc pas si je veux réfléchir avant que de me prononcer... Demain je vous répondrai, si je parviens à me répondre à moimême.
— A votre place , moi , dit le boucanier , je ne réfléchirais pas. J'accepterais les yeux fermés tout ce qu'elle me proposerait et je l'épouserais ; car , ma foi , on ne sait qui vit , qui meurt ; les goûts changent avec l'âge, les jours se suivent et ne se ressemblent pas.
— Ah çà ! mordioux ! où voulez-vous en ve-
234 l.E SOIPER.
nir avec vos proverbes et vos paraboles? s'écria le Gascon courroucé. Pourquoi ne l'épousez vous pas alors, vous qui parlez?...
— Moi ?
— Oui, vous?
— Parce que je ne me soucie pas de mourir de rire, ou d'être changé en lampe ardente...
— Et croyez-vous que je m'en soucie , moi?
— Vous?
— Oui... Pourquoi plus que vous aimeraisjeà voir signer l'homme rouge à mon contrat... comme dit cette femme bizarre.
— Alors ne l'épousez pas. Vous en êtes le maître. Ça vous regarde.
— Cerlainemenl cela me regarde... et je l'épouserai si je veux... mordioux ! s'écria le chevalier , qui commençait à craindre que sa raison ne s'égarât au milieu de ce chaos de pensées étranges.
— Voyons , frère , calmez-vous , dit le boucanier, ne vous fâchez pas , vous auriez lort. Est-ce que je n'ai pas tenu ma parole? Je vous amène au Morne -au -Diable ; la plus jolie femme du monde vous offre sa main, son cœur et ses trésors : que voulez-vous de plus ?
— Je veux comprendre tout ce qui se passe j ici , je veux comprendre tout ce qui m'arrive
depuis deux jours , tout ce que j'ai vu et entendu ce soir ! s'écria Croustillac exaspéré , je veux savoir si je veille ou si je rêve !...
— Vous n'êtes pas dégoûté, frère ; peut-être cette nuit ferez-vous un songe qui vous éclairera... Ah çà ! il est tard, la chasse a été rude, suivez-moi.
En disant ces mots , le boucanier prit une bougie et fit signe au chevalier de le suivre.
Ils traversèrent plusieurs pièces somptueusement meublées, et une petite galerie au bout de laquelle ils trouvèrent une chambre trèsélégante , dont les croisées s'ouvraient sur le délicieux jardin dont nous avons parlé...
— Vous avez été soldat ou chasseur, frère , dit le boucanier, vous saurez donc, je l'espère, vous passer de serviteurs ; aucun homme , si ce n'est moi , ou l'Ouragan , ou le Caraïbe , ne passe la première porte de cette demeure ; notre belle hôtesse a fait une exception en votre faveur ; mais cette exception doit êti'e la seule. Sur ce , frère , que Dieu ou le diable vous ait en bonne garde.
Le boucanier sourit en enfermant Croustillac à double tour.
Le chevalier, assez contrarié, ouvrit une fenêtre qui donnait sur le petit parc , elle était
garnie d'un treillis de mailles d'acier qu'il était impossible de briser , mais qui ne cachait en rien la vue du délicieux jardin que la lune * éclairait d'une douce clarté.
Croustillac, assez peu rassuré, interrogea les boiseries et le plancher de sa chambre , pour s'assurer qu'ils ne cachaient pas de piège ; il regarda sous son lit, sonda le plafond avec la pointe de son épée, il ne trouva rien de suspect.
Néanmoins, pour plus de prudence et de sûreté , le chevalier résolut de se coucher tout habillé, après avoir placé sa fidèle rapière dans la ruelle et à sa portée.
Malgré sa résolution de veiller, les fatigues et les émotions de la journée plongèrent bientôt l'aventurier dans un profond sommeil.
Angèle, assise dans un salon dont nous avons parlé, disait au boucanier :
— Malheureusement cet homme est moins sot et moins crédule que nous ne le pensions... Pourvu qu'il ne soit pas dangereux !
— Non, non , rassure-toi , dit le boucanier, il a voulu faire l'esprit fort... mais nos deux histoires l'ont frappé; il se souviendra longtemps de cette soirée... et qui mieux est, il en
LE SUUPER. 237
parlera ; crois-moi , toutes les exagérations (lu'jl racontera rajenniro}U\es rècils mystérieux (jue l'on fait sur le Morne-au-Diable.
— Ah ! s'écria la veuve encore effrayée à ce souvenir, lorsque cet aventurier a dit que tout ceci était une comédie et qu'il pénétrerait bien ces apparences... malgré moi j'ai été épouvantée...
— Il n'y a rien à craindre , vous dis-je, madame Barbe-bleue, reprit gaiement le boucanier en se mettant aux genoux d'Angéle et la regardant avec tendresse , votre diabolique réputation est trop bien établie pour qu'elle souffre la moindre atteinte ; mais avouez que j'ai eu de l'imagination et que ma poudre grise et ma liqueur verte ont fait merveille...
— Et mon homme rouge qui signe à mon contrat! dit Angèle en éclatant de rire. Pour quoi comptes-tu cela ?
— A la bonne heure... voilà comme je t'aime, rieuse et folle , dit le boucanier ; lorsque je te vois triste et rêveuse , je crains toujours que cette retraite ne te pèse...
— Voulez-vous bien vous taire , M. Rachel'âme?... Est-ce que j'ai l'air de m'ennuyer auprès de vous? Seriez-vous jaloux de vos rivaux? Demandez-leur si je les aime mieux que
2Ô8 LE SOl'PER.
VOUS?... Ne m'avez-vous pas procuré le divertissement et le régal de ce Gascon, à qui j'ai dû le plus délicieux accès de gaieté? J'en étais inconvenante. Enfin, sans mes sottes appréhensions , cette soirée n'eùt-elle pas été charmante?... Ne l'est-elle pas puisque vous êtes là vos yeux sous mes yeux , monsieur mon amant ?... Ah ! mais j'y pense , il fait un clair de lune superbe... allons faire une bonne promenade au dehors?...
— Dehors de la maison ?
— Oui... nous irons sur le grand pic, tu sais... d'où l'on découvre au loin la mer?... Par cette belle nuit , ce sera magnifique.
— Allons, enfant capricieux , prenez votre mante, dit le boucanier en se levant.
— Allons, M. Barbe-noire, prenez votre sombrero espagnol et préparez-vous à me porter dans vos bras hors de tous les mauvais pas, car je suis paresseuse.
— Allons, madame Barbe-bleue... mais vous ne voulez donc pas que nous allions visiter notre hôte?
— Je suis sur que le pauvre diable fait quelque horrible rêve... Ah çà ! demain, nous lui donnons un guide et nous le renvoyons.
— Non, gardons-le encore un jour, je le di-
LE SOtPER. 23'J
rai ce qu'en pense le père Griffon : les distractions sont rares, il l'amusera...
— Dieu ! la belle nuit , dit Angèle qui était allée soulever un des rideaux de la fenêtre, je me fais une joie de notre promenade.
Après s'être fait ouvrir les portes extérieures du Morne-au-Diable , le boucanier et la veuve sortirent de l'habitation.
Contre son attente , Croustillac passa une nuit excellente ; lorsqu'il s'éveilla le lendemain matin , le soleil était déjà dans toute sa force ; on avait eu la précaution de baisser les stores extérieurs qui garnissaient les fenêtres de sa chambre pour adoucir l'éclat du jour.
Le chevalier s'était couché tout habillé , il descendit de son lit et alla vers la croisée dont il souleva un peu le store.
Quel fut son étonnement ! A l'extrémité d'une longue allée bordée de tamariniers qui formaient une voûte presque impénétrable au jour, il vit la Barbe -bleue se promenant nonchalamment appuyée au bras d'un Caraïbe d'une haute et vigoureuse stature.
Ce Caraïbe était complètement roi^cowe, selon l'usage , c'est-à-dire peint d'une sorte do
240 LE SOLtEU.
• composition luisante d'un rouge ijrun ; ses cheveux lisses et noirs , séparés au milieu de son front, tombaient le long de ses joues , sa barbe semblait soigneusement épilée , ses traits parfaitement réguliers avaient ce caractère de calme sévère particulier aux sauvages ; à son cou brillaient de larges croissants de caracoli ( sorte de métal dont les Indiens avaient , disait-on , seuls le secret , et qui se composait d'or, de cuivre et d'argent).
Ces bijoux , d'un vermeil éclatant , étaient curieusement travaillés et incrustés de pierres vertes, minéral précieux, couleur de malachite, et auquel les Indiens attribuaient toutes sortes de vertus merveilleuses.
Le Caraïbe se drapait dans un vaste pagne de coton blanc bordé d'une frange bleue ; les plis larges , simples , majestueux de cette espèce de manteau auraient pu servir de modèle à un statuaire.
A l'exception du cou , du bras droit nu jusqu'à l'épaule , et de la jambe gauche , ce pagne de coton enveloppait complètement le Caraïbe ; autour des poignets , il avait aussi des bracelets de caracoli incrustés de pierres vertes ; sa jambe était à demi cachée par une sorte de brodequin à sandale fait de bandes d'étof-
LE SOIPER. 241
fes de coton de couleurs vives et tranchantes d'un effet très-pitforesque.
Angèle et Youmaale , car c'était lui , marcliaient lentement et s'avançaient directement en face de la fenêtre , à l'abri de laquelle le Gascon les épiait.
Une ceinture rose serrait autour de la fine taille de la veuve un long peignoir de mousseline blanche , ses cheveux blonds bouclaient autour de son jeune et frais visage que l'aventurier n'avait pas encore vu au jour. Aussi ne se lassait-il pas d'admirer ce teint pur et blanc, ces joues d'un rose si transparent , ces yeux d'un bleu si limpide.
La veille , Angèle avait apparu à Croustillac dans l'éclat de la plus brillante parure , mais bientôt distrait par les bizarres confidences de la Barbe-bleue et du boucanier, l'admiration du chevalier s'était trouvée mêlée de dépit, d'impatience et de crainte , et il avait été beaucoup plus ébloui que touché de la beauté d'Angèle ; mais lorsqu'il la vit le matin, si naïvement jolie , il ressentit une impression profonde... il fut ému... il oublia les trésors de la Barbe-bleue; il oublia les horribles aventures qu'on lui prêtait ; il oublia le Morne-au-Diable et l'anlhropophage pour ne songer qu'à la ravis-
santé créature qu'il avait devant les yeux.
L'amour... oui un véritable amour envahit brusquement le cœur de l'aventurier... jusqu'alors fort peu amoureux.
Si rapide , si instantané que paraisse le développement de cette brusque passion , elle n'était pas moins sincère.
Sans doute , la veille , Croustillac avait été sous le coup d'agitations trop vives, d'étonnements trop soudains , de préoccupations trop étranges , pour apprécier sainement la Barbebleue ; calmé par le repos et par le sommeil , le passé lui semblait un songe , il croyait voir Angèle pour la première fois; en admirant cette taille qui se dessinait si souple et si parfaite sous un peignoir de mousseline blanche, il oubliait la robe de tabis constellée de pierreries , dont il avait été si épris la veille ; il cherchait en vain sur la physionomie ingénue et charmante qu'il avait sous les yeux , les sourires diaboliques de la femme singulière qui faisait de si funèbres plaisanteries... sur ses trois défunts maris...
Enfin , le pauvre Croustillac aimait... Peutêtre était-ce lui et non la Barbe-bleue qui avait changé... mais avec l'amour, vinrent toutes sortes de jalousies cruelles...
LE SODPER. 24Ô
En voyant Angèle et Yoiimaale se promener familièrement, l'aventurier ressentit des angoisses, des inquiétudes nouvelles, jointes à une curiosité poignante.
Hélas ! pour lui... quel spectacle!
Tantôt Angèle abandonnait le bras du Caraïbe pour courir avec une ardeur et une joie enfantines après de beaux insectes aux élytres d'or et d'azur, ou pour cueillir quelque belle fleur parfumée , puis elle revenait bientôt auprès d'Youmaale qui , toujours calme , presque solennel , semblait avoir pour la jeune femme une tendresse grave et protectrice.
Quelquefois le Caraïbe donnait à la veuve sa main à baiser.
Angèle , heureuse et fière de cette faveur , portait cette main à ses lèvres d'un air à la fois respectueux et passionné;... on eût dit une femme caraïbe , habituée à vivre en esclave soumise et dévouée devant son maître.
Youmaale tenait une fleur magnifique que la veuve lui avait donnée. Il laissa tomber cette fleur. Angèle se baissa précipitamment , la ramassa et la lui rendit , sans que le sauvage fît un geste pour la prévenir ou pour la remercier de son attention.
— Stupide et grossier animal ! s'écria Crous-
lillac indigné. Ne dirait-on pas un sultan? (Comment cette créature adorable peut-elle se résoudre à baiser la main de ce cannibale, qui n'a pu faire d'autre éloge du vertueux père Simon, qu'en disant qiCileii avait mangé ?... Hier un boucanier, aujourd'hui un anthropophage, demain sans doute un flibustier... Mais c'est donc une Messaline que cette femme ! ajouta Croustillac à la fois désespéré et effrayé de sentir se développer rapidement en lui les germes d'une passion réelle.
La veuve et le Caraïbe s'étant de plus en plus rapprochés de la fenêtre , d'où le chevalier les épiait, il entendit leur entretien...
Youmaale parlait français avec le léger accent guttural naturel à sa race ; ses paroles étaient rares et brèves.
Croustillac saisit ces mots d'une conversation commencée :
— Youmaale, disait la petite veuve, qui, s'appuyant sur le bras du Caraïbe, le regardait tendrement, Youmaale, vous êtes mon maître, j'obéirai ; n'est-ce pas mon devoir , mon doux devoir de vous obéir?
— C'est (on devoir , dit le Caraïbe qui tutoyait Angèlc, mais qu'Angèle ne tutoyait pas. La dignité de l'homme le voulait ainsi.
— Youinaale, ina vie est voire vie; ma pensée est à vous, reprit Angèle ; vous me diriez de mettre sur mes lèvres le suc mortel de cette pomme de mancenillier , que je le ferais pour vous montrer que je vous appartiens comme votre arc, comme votre case, comme votre pirogue vous appartiennent.
En disant ces mots , Angèle montrait au silencieux Caraïbe un fruit jaunâtre qu'elle tenait à la main et qui renfermait le poison le plus violent et le plus subtil.
Youmaale , après avoir pendant quelques moments regardé Angèle d'un œil perçant , fit un geste impératif en élevant l'index de sa main droite...
A ce signe muet, la veuve approcha si rapidement le fruit mortel de ses lèvres, que sans un mouvement plus rapide encore du Caraïbe, elle lui eût peut-être donné cette fatale preuve d'obéissance passive au moindre caprice du maître.
Un mouvement d'épouvante fugitif comme l'éclair, contracta l'impassible physiononiie du Caraïbe , à l'instant où la veuve approcha la mancenille de ses lèvres... mais il reprit aussitôt son sang-froid, abaissa la main d'Angèle, baisa gravement la jeune femme au front en lui disant d'une voix sonore et douce :
— C'est bien...
A ce moment, les deux promeneurs se trouvaient si près de la fenêtre de Croustillac, que celui-ci, craignant d'être surpris aux écoutes, se retira brusquement dans sa chambre en s'écriant :
— Quelle peur elle m'a faite avec son poison!... Et cet animal sauvage qui a l'air d'un homard, autant pour la couleur de la peau, que pour la lenteur des mouvements, qui lui dit : C'est bien ! lorsque cette adorable femme, sur un signe de lui , allait peut-être s'empoisonner... car une fois affolées, les femmes sont capables de tout... Puis, après quelques moments de cruelles réflexions, le Gascon s'écria :
— Voilà ce qui est inexplicable... Qu'une femme soit affolée d'un homme , cela se conçoit, de deux... ça s'est vu... Mais c'est déjà une énormité... mais c'est impossible qu'elhen aime trois à la fois... ça tombe dans la monstruosité... dans le Bas-Empire!... Comment , la Barbe-bleue joindrait au boucanier et au flibustier l'affreux ragoût de ce cannibale! qui mange des missionnaires , sans compter que par là-dessus elle me propose de m'épouser ; allons donc, mordioux!... ce serait à en perdre la tête ; décidément je ne veux pas rester ici ,
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non , non, mille fois non... ce que je vois me fait trop de mal. Je pourrais devenir assez sot pour me sérieusement éprendre de cette femme... je perdrais tous mes avantages : le véritable amour vous rend bête comme une oie; depuis tout à l'heure je ne me sens déjà plus la résolution que j'avais en arrivant ici... mon cœur s'amollit... je me sens enclin à des sensibleries ridicules. ..Fuyons... fuyons... c'était une folie , un rêve ; je suis né gueux , j'ai été gueux, je mourrai gueux 5 je quitterai cette maison , j'irai retrouver le digne capitaine de la Licorne; après tout , dit Croustillac avec un découragement singulier pour un homme de ce caractère, il est de pires conditions que celle d'avaler des bougies allumées, pour récréer maître Daniel.
Le chevalier fut interrompu dans ses tristes réflexions par la Aieille mulâtresse qui vint gratter à sa porte et le prévenir que le nègre qui, la veille, lui avait servi de valet de chambre, l'attendait dans le bâtiment extérieur.
Croustillac suivit l'esclave, se fit peigner, raser, s'habilla qt revint attendre la Barbe-bleue dans le même salon où il l'avait déjà attendue la veille.
La veuve parut bientôt.