‹ L'aventurier ou la barbe-bleueChapitre 20 sur 46 · VI · texte numérisé non relu

VI

L'amour vrai.

En voyant la Barbe-bleue, malgré lui Crouslillac rougit comme un écolier.

— J'ai été bien maussade hier, n'est-ce pas? dit Angèle au chevalier avec un sourire enchanteur, je vous ai donné une mauvaise opinion de moi en permettant à Arrache-l'âme de raconter toutes sortes de folies ; mais ne parlons plus de cela... A propos, Youmaale , le Caraïbe est ici.

— De ma fenêtre je l'ai vu avec vous, ma-

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dame, dit amèrement l'aventurier, et il pensa : Elle n'a pas en vérité la moindre vergogne... Quel dommage, avec une si adorable figure ! . . . Allons Croustillac, sois ferme.

— N'est-ce pas qu'il est très-beau, Youmaale? demanda la veuve d'un air triomphant.

— Hum... hum... il est très-beau pour un sauvage, répondit le chevalier avec dépit ; mais puisque nous voilà seuls, madame , expliquezmoi donc comment vous pouvez , du jour au lendemain (ne vous choquez pas de cette question que les circonstances m'obligent de vous poser), comment pouvez-vous du jour au lendemain changer ainsi d'amoureux?

— Oh mon Dieu ! dit ingénument la veuve , l'un vient, l'autre s'en va ; c'est tout simple.

— L'un vient, l'autre s'en va... c'est fort simple en effet envisagé sous le point de vue... mais, madame... la nature et la morale ont des lois...

— Ils m'aiment bien tous les trois, pourquoi ne les aiinerais-je pas tous les trois ?

Ces réponses étaient faites avec une si parfaite candeur, que le chevalier se dit :

Il faut nécessairement que cette malheureuse-là ait été élevée dans quelque désert, dans quelque caverne ; elle n'a pas la moindre

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notion du bien et du mal ; ce serait absolument une éducation à faire... Il reprit tout haut avec un certain embarras :

— Dussé-je passer pour un indiscret, pour un fâcheux , madame , je dois vous dire que , ce malin , pendant votre promenade avec le Caraïbe, je vous ai vue et entendue ; comment se fail-il que sur un signe de lui, vous ayez osé, au risque de vous empoisonner, porter à vos lèvres le fruit mortel du mancenillier ?

— Youmaale me dirait : Meurs ! que je mourrais, répondit la veuve avec exaltation.

— Mais le boucanier, le flibustier, que diraient-ils, si vous mouriez pour le Caraïbe.

— Ils diraient que j'ai ])ien fait.

— Et s'ils vous demandaient pour mourir pour eux ?

— Je mourrais pour eux.

— Comme pour Youmaale?

— Comme pour Youmaale.

— Vous les aimez donc tous trois également?...

— Oui , puisque tous trois m'aiment également...

— C'est une idée fixe, il n'y a pas moyen de la faire sortir de là , pensa le Gascon ; je m'y perds, son accent est trop innocent pour être

2b2 I. AMOUR VRAI.

feint. Il se peut que la médisance ait calomnié l'affection peut-être fraternelle que cette jeune femme porte à ces trois bandits ! Pourtant le boucanier m'a donné à entendre... Après tout, j'aurai peut-être mal compris, et puisquejeveux la quitter, j'aime mieux la croire innocente que coupable, quoiqu'elle me semble, mordioux ! furieusement difficile à innocenter. Il reprit :

— Une dernière question , madame : Quel était le but des atroces plaisanteries que vous et le flibustier avez faites , hier, sur deux de vos maris, dont l'un serait mort de rire , et dont l'autre aurait été changé en lampe ardente, grâce à l'intervention de l'homme rouge qui aurait, toujours selon la même plaisanterie, signé à votre contrat?... Vous sentez bien, madame, que si poli que je sois, il m'est extrêmement difficile de paraître prendre ces folies au sérieux.

— Ce ne sont pas des folies...

— Comment, vous voulez que je croie...

— Oh ! il faudra bien que vous croyiez cela... et bien d'autres choses... enfin que vous vous rendiez à l'évidence , dit la veuve avec un accent singulier.

— Et quand m'expliquerez -vous ce beau mystère, madame?

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— Lorsque je vous aurai dit à (|uel prix je inels ma main.

Ah ! elle recommence la même plaisanlcric . se (lil le Gascon. Ayons l'air d'èlic sa dupe pour voir jusqu'où elle ira, je voudrais même (|u'ellc allât très-loin pour que mon sot amour (Vit complètement éteint. Il reprit tout haut :

— Et n'est-ce pas aujourd'hui que vous me direz à quel prix vous mettez votre main, madame?

~ Oui.

— Et à quelle heure ?

— Ce soir, au lever de la lune.

— Pourquoi à ce moment, madame?

— C'est un secret que vous saurez encore avecles autres.

— Et si je vous épouse , vous ne voulez pas me donner décidément plus d'un an à vivre?

La Barbe-bleue soupira et dit tristement en secouant sa jolie tête :

— Hélas! non... pas plus d'un an.

Ayons toujours l'air d'être sa dupe, se dit le Gascon ; et il ajouta :

— Et c'est par votre volonté (pie mes jours seront sitôt comptés ''

— Non, oh ! non, s'écria la veuve.

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