‹ L'aventurier ou la barbe-bleueChapitre 3 sur 46 · I. AVKNII'KIEB. ! i · texte numérisé non relu

I. AVKNII'KIEB. ! i

Ô8 I.A BARBE-Bi.ElE.

bleue , qu'on est curieux de voir le bourreau. . . mon gentilhomme. D'abord , parce que la maison qu'elle habite est située au milieu des solitudes du Morne -au -Diable, où l'on ne se soucie pas de s'aventurer... Puis parce qu'une assassine n'est pas d'une agréable société, et puis enfin parce que la Barbe-bleue a de trop mauvaises connaissances.

— Ue mauvaises connaissances ? fit le chevalier.

— Oui, des amis , des amis de cœur... pour ne pas dire plus , qu'il ne fait pas bon rencontrer le soir sur la grève , la nuit dans les bois, ou le jour sous le vent de l'île, dit le capitaine.

— V Ouragan... le capitaine flibustier d'abord... dit un des passagers d'un air d'effroi.

— Puis Arraclie-Vàme... le boucanier de Marie Galande dit un autre.

— Puis Foumaale, le caraïbe anthropophage de l'anse aux Caïmans, reprit un troisième.

— Comment, s'écria le chevalier , est-ce que la Barbe-bleue serait à la fois en coquetterie réglée avec un flibustier, un boucanier et un cannibale... Peste... quelle matrone!

— Comme vous dites , mon gentilhomme...

elle passe pour une fière matrone.

L'arrivée.

Ces singulières révélations sur le moral de la Barbe-bleue parurent impressionner assez vivement le chevalier.

Après quelques moments de silence il demanda au capitaine : Quel est cet homme , ce flibustier qu'on appelle l'Ouragan ?

— Un mulàtrede Saint-Domingue, dit-on, reprit maître Daniel , l'un des plus déterminés flibustiers des Antilles ; il est venu habiter la Martinique depuis deux ans, dans une maison

40 l'arrivée.

isolée , où il vit maintenant en bourgeois ; on dit (ju'il se servait, lorsqu'il faisait la course, de pirogues à soupape.

— Qu'est-ce qu'une pirogue à soupape, demanda le chevalier?

— C'est une grande embarcation, noire, longue et mince comme un serpent; au fond de son arrière , près du gouvernail , il y a une large soupape qui s'ouvre à volonté. Dès qu'un navire était en vue, on dit que l'Ouragan s'embarquait dans une pareille pirogue avec une cinquanlaine de flibustiers armés de coutelas et de pistolets, voilà tout ; la pirogue marchait à rames, parce qu'en se privant de voiles, elle pouvait s'approcher plus près de l'ennemi sans être aperçue ; la pirogue piquait donc droit au navire : si ledit navire se défiait et se défendait , son artillerie n'avait guère de prise sur l'avant de la pirogue, avant étroit et tranchant comme le coupant d'une hache; quant à la mousqueterie de l'ennemi, l'Ouragan n'y croyait pas, dit-on. Lorsqu'il abordait le navire (ju'il voulait enlever, l'Ouragan, qui gouvernait toujours, ouvrait sa soupape, l'embarcation commençait à couler à fond par l'arrière, ce qui obligeait nécessairement les plus engourdis à s'élancer sur le pont du bâtiment ennemi afin

d'échapper à la noyade ; une fois à l'abordage, les flibustiers poignardaient tout ce qui résistait et jetaient à la mer tout ce qui ne résistait pas ; l'Ouragan conduisait sa prise à Saint-Thomas où il vendait l'huître et sa coquille (c'est ainsi que les pirates appellent le bâtiment et ses marchandises), et il partageait l'argent avec ses compagnons. Quand il n'avait plus le sou , l'Ouragan faisait construire une nouvelle pirogue à soupape, la faisait bénir par un prêtre, et recommençait sa course ; on dit que quand il est en bonne humeur il calcule avec la Barbebleue le nombre des Espagnols et des Anglais «ju'il a tués ou noyés, lui et ses flibustiers; il dit que cela ne va pas loin de trois à quatre mille. Voilà ce que c'est que l'Ouragan, mon gentilhomme.

— Et vous croyez que ce matamore n'est pas indifférent à la Barbe-bleue? demanda négligemment le chevalier.

— On dit <]ue tout le temps que l'Ouragan ne passe pas chez lui, il le passe au 31orne-au- Diable.

— Cela prouve au moins (jiic la Barbe-bleue n'aime guère les Céladons de bergerades, dit lo chevalier. Ah çà ! mais, le boucanier?

— Ma foi, s'écria un passager, je ne sais si

42 l'arrivée.

je n'aimerais pas mieux encore avoir pour ennemi l'Ouragan (piC le boucanier Arrachel'àme !

— Peste ! voilà du uioins un nom qui promet, dit Croustillac.

— Et qui tient, dit le passager, car le boucanier, je l'ai vu...

— Et il est... terrible?

— Il est au moins aussi farouche que les sangliers ou les taureaux qu'il chasse. Je puis vous en parler. II y a un an environ , je suis allé à son boucan de la grande Tari , au nord de la Martinique , lui acheter des peaux de bœuf sauvage; il était tout seul avec sa meute de vingt chiens courants, qui avaient l'air aussi méchants et aussi sauvages que lui ; quand je suis arrivé il se frottait le visage avec de l'huile de palme , car il n'y avait pas un seul endroit de sa figure qui ne fût bleu , jaune , violet , et pourpre.

— J'y suis, ditle chevalier, les nuances irisées d'un coup de poing sur l'œil, mais... en grand.

— Juste, mon gentilhomme. Je lui demandai ce qu'il avait ; voici ce qu'il me raconta : « Mes chiens, menés par mon etujwjé ' me dit-il,

' Apprenti flibiislicr.

l'arrivée. 43

<: avaient lancé un taureau de deux ans ; il me >i passe, je lui envoie une balle à l'épaule ; il « bondit dans un hallier ; mes chiens arrivent, i il fait tête et m'en découd deux. Pendant que ' je rechargeais en double, mon engagé arrive, .1 tire, et manque le taureau. Mon garçon se « voyant désarmé, veut couper le jarret du .1 taureau, mais le taureau l'éventre et le foule •i aux pieds. Placé comme j'étais , je ne pou- « vais tirer l'animal , de peur d'achever mon « engagé ; je prends mon grand couteau de » boucan et je me jette entre eux deux; je re- <i çois un coup de corne qui m'ouvre la cuisse; « un second me casse ce bras-là (il me montre <! son bras gauche qui, en effet, était serré con- « tre son corps avec une liane); le taureau «( continue de me charger ; comme il ne me « restait que la main droite de bonne , je « prends mon temps, et, au moment où l'aniu mal baisse la tête pour me découdre , je le " saisis aux cornes, je l'abaisse à ma portée, je <i lui saute aux lèvres avec mes dents , et je « ne démors pas plus qu'un bouledogue an- « glais, pendant que mes chiens lui travaillent « les côtes. »

— Mais c'est donc une vraie mâchoire, que cet hommelà ? dit dédaigneusement Croustil-

44 l'arkivée.

lac. S'il n'a pas d'autres moyens de plaire, mordioux! je plains sa maîtresse...

— Je vous disais bien que c'était une espèce d'animal sauvage, reprit le narrateur , mais je continue mon récit :

<i Une fois mordu aux lèvres, ajouta le bou- « canier, un taureau est bien bas. Au bout de <( cinq minutes , épuisé par la perte du sang, <i car mes balles avaient porté , le taureau <i tombe à genoux et se renverse ; mes chiens « montent sur lui , le prennent à la gorge et «1 l'achèvent. La lutte m'avait affaibli , je per- •i dais beaucoup de sang 5 pour la première « fois de ma vie, je m'évanouis ni plus ni moins <i qu'une petite femme... Vous allez voir que «t mal m'en a pris ! Ne voilà-t-il pas mes chiens >' qui , pendant mon évanouissement , s'amu- «' sent à dévorer mon engagé! tant ils sont X mordants et bien dressés !

— « Comment , dis-je tout effrayé à Arrache-l'âme, parce que vos chiens ont dévoré votre engagé, cela prouve qu'ils sont bien dressés?

Et je vous avoue, monsieur, ajouta le passager qui racontait au Gascon la prouesse du boucanier, je vous avoue que je regardais avec lin certain effioi ces féroces animaux qui tour-

l'arrivée. 45

liaient, et rôdaient autour de moi en me flairant d'une façon très-peu rassurante...

— Le fait est que ce sont là des mœurs tant soit peu brutales, dit Croustillac, et l'on serait mal venu à parler à cet homme des bois le beau langage de la belle galanterie... Mais quelle diable de conversation peut-il avoir avec la Barbe-bleue?

— Dieu me préserve d'aller les écouter ! dit le narrateur.

— Une fois qu'Arrache l'àme lui a dit : J'ai mordu un taureau au nez et mes chiens ont dévoré mon engagé, la conversation doit devenir languissante, et, mordioux ! on ne fait pas tous les jours manger un homme aux chiens pour avoir un sujet d'entretien.

— Ma foi , monsieur , on ne sait pas , dit un auditeur, ces gens-là sont capables de tout !

— Mais , dit impatiemment Croustillac, un pareil animal ne doit pas savoir ce que c'est que les petits soins, le parler fleuri qui subjugue les belles.

— Non certainement, reprit le narrateur, car il sacre et il jure à faire abiiiier l'île, et il a une voix... une voix... qui ressemble au beuglement d'un taureau.

— t'est tout simple, il aura pris leur accent,

46 l'arrivée.

dit le chevalier. Mais la fin de votre histoire, je vous prie ?

— M'y voici , je demandais donc au boucanier, comment il osait soutenir que des chiens (jui dévoraient un homme étaient bien dressés. « Sans doute, reprit-il, mes chiens sont dres- •' ses à ne jamais donner un coup de dent à <i un taureau, lorsqu'il est mis bas, car je « vends les peaux , et il faut qu'elles soient « intactes; une fois l'animal mort, ces pau- « vres bêtes , si affamées qu'elle soient , ont le « courage de le respecter et d'attendre la cuti rée ; or ce malin ils avaient une faim d'enfer ; « mon engagé était à moitié tué et couvert de « sang. Il était très-dur avec eux, ils ont sans 11 doute commencé par lécher ses blessures , «1 puis, comme on dit, l'appétit leur sera venu u en mangeant; ça leur a mis l'eau à la bou- •I che à ces pauvres bêtes ; finalement , ils ne «( m'ont laissé que les os de mon engagé. Sans «i la morsure d'un serpent à tête d'agoule qui <! pince fort, mais qui n'est pas venimeux , je se- « rais peut-être encore évanoui. Je reviens à « moi, j'arrache le serpent de ma jambe droite <i où il s'était enroulé, je le prends par la (pieue, <i je le fais tourner connue qui dirait une fronde, «1 et je lui écrase la tête sur un tronc de goya-

l'arrivée. 47

« vier; je me tâte, je n'avais presque rien... la Il cuisse fendue et le bras cassé ; je bande la « plaie de ma cuisse avec une feuille de balisier '< bien fraîche, attachée avec une liane. Quant <i à mon aileron gauche , il était pris entre le «t coude et le poignet ; je coupe trois petits « bâtons et une longue liane et je ficelle mon « bras cassé, comme une carotte de tabac ; une «c fois pansé, je cherche mon engagé, car je ne •1 m'étais pas encore aperçu du tour... je l'ap- « pelle , il ne répond pas ; mes chiens étaient <c couchés à mes pieds, ils faisaient les inno- «i cents, les sournois, et me regardaient en re- « muant la queue comme si rien n'était; enlin « je me lève et qu'est-ce que je vois à vingt <i pas? La carcasse de mon engagé, je le recon- « nais à sa corne à poudre et à sa gaine à cou- « teaux. Voilà tout ce qu'il en restait. C'était « pour en revenir à ce que je vous disais, ajouta <t l'Arrache-l'àme en terminant son horrible *: histoire, et pour vous prouver que mes « chiens étaient bien mordants et bien dressés ; <[ car il ne manquait pas un poil à la peau du " taureau.

Voilà ce que c'est que le boucanier l'Arrachel'àme, mon gentilhomme, dit le passager.

— Allons, allons, le l)oucanier vaut le fli-

48 i.'akkivée

bustier, dit Croustillac. Tout ce que je vois là dedans, c'est que la Barbe-bleue est furieusement à plaindre de n'avoir eu jusqu'ici que le choix entre de pareilles brutes... Et le Gascon ajouta avec compassion : C'est tout simple, cette pauvre femme-là n'a pas d'idée de ce que c'est qu'un aimable et galant gentilhomme. Quand on a toute sa vie mangé du lard et des fèves, on ne se figure pas qu'il peut exister ({uelque chose d'aussi parfait, d'aussi délicat qu'un faisan ou un ortolan... Allons, mordioux ! je vois qu'il m'était destiné d'éclairer la Barbe-bleue sur une infinité de choses , et de lui dévoiler un monde tout nouveau... Quant au Caraïbe, il doit être digne de figurer à côté de ses farouches rivaux?

— Oh ! pour le Caraïbe, dit un des passagers, je puis en parler à bon escient. J'ai fait cet hi. ver, dans sou balaou, la traversée de l'Anse-au Sable à Marie-Galande , j'avais hâte d'arriver dans ce dernier endroit, la rivière des Saintes était débordée, il m'aurait fallu faire un détour énorme pour trouver un endroit guéable. Au moment de m'embarquer, je vis à l'avant du balaou d'Youmaale, une espèce de figure brune ; je m'approche , qu'est-ce cpie je vois ? Jésus mon Dieu ! une télé et deux bras desséchés en

l'arrivée. Î!)

manière do momie , qui formaient la (igure d'ornement de sa pirogue. Nous partons ; le Caraïbe silencieux comme un sauvage qu'il était, pagayait sans mot dire. Arrivé à la hauteur de l'îlot des Crabes où avait échoué, quelques mois auparavant, un brigantin espagnol, je lui demande : N'est-ce pas là où a péri le bâtiment espagnol ? Le Caraïbe me fait signe que c'est là... Il est bon de vous dire, qu'à bord de ce navire se trouvait le révérend père Simon des missions étrangères. Sa réputation de sainteté était telle qu'elle était parvenue jusque chez les Caraïbes : le brigantin avai! péri corps et biens, du moins on le croyait. Je dis donc au Caraïbe : u C'est là qu'est mort le compère Simon , tu en as entendu parler? » II me fit de nouveau un signe de tête affîrmatif... car ces gens-là regardent à prononcer une parole de trop.

— C'était un excellent homme! ajoutai-je.

— J'en ai mangé, me réponditce malheureux idolâtre avec une sorte de satisfaction orgueilleuse et farouche.

— C'est une manière de goûter quelqu'un, dit Croustillac , et de s'assimiler ses principes.

— D'abord, reprit le passager, je ne compris pas ce que voulait dire cet horrible antliro-

50 l'arrivée.

j)ophage, mais lorsque je l'eus fait s'expliquer, j'appris ({u'ensuile de je ne sais quelles cérénionies sauvages , le missionnaire et deux matelots qui s'étaient sauvés sur un îlot désert, avaient été surpris par les Caraïbes et ensuite dévorés... Comme je reprochais à Youmaale cette atroce barbarie, en lui disant qu'il était affreux d'avoir sacrifié ces trois malheureux Français à leur rage sanguinaire, il nie répondit sentencieusement et d'un ton approbatif , comme s'il eût voulu me prouver qu'il comprenait la force de mes arguments , en classant sinon la valeur , du moins la saveur de trois différents peuples : Tu as raison, Espagnol, jamais ; Français, souvent ; yincjlais, toujours.

— Ce qui prouve que l'Anglais est incomparablement plus délicat que le Français, et que l'Espagnol est coriace en diable, dit Croustillac ; mais avec ces gouimandises-là il finira un jour parwawgfer la Barbe-bleue de caresses,... si tout ceci est vrai...

— Tout est vrai, mon gentilhomme...

— Il en résulte alors positivement que cette jeune ou vieille veuve n'est pas insensible aux agréments féroces de l'Ouragan , d'Arrachel'âme et de l'anthropophage.

— C'est la voix publique qui l'en accuse.

l'arrivée. 51

— Ils la fréquentent donc souvent?

— Tout le temps que l'Ouragan ne passe pas en flibuste, tout le temps qu'Arrache-l'àme ne passepas à son boucan, tout le temps qu'Youmaale ne passe pas dans les bois, ils le passent auprès de la Barbe-bleue.

— Sans jalousie les uns des autres?

— On dit que la Barbe-bleue est une manière de femme aussi despotique et aussi impérieuse que le sultan des Turcs,... et qu'elle leur défend d'être jaloux...

— Mordioux ! quel sérail elle s'est choisi là... Mais allons, allons, messieurs, vous me savez Gascon, vous savez qu'on nous accuse d'exagérer et vous voulez railler...

Le brave Daniel répondit d'un air sérieux qui ne pouvait pas être feint :

— A notre arrivée à la Martinique, demandez au premier créole venu ce que c'est que la Barbebleue, et que saint Jean, mon patron, me maudisse si on ne vous dit pas ce qu'on vient de vous dire à propos de cette femme et de ses trois amis, le flibustier, le boucanier et le Caraïbe !

— Et de ses immenses richesses... m'en parlera-t-on aussi? demanda le chevalier.

— On vous dira que l'habitation qui dépend

.•i2 L ARRIVEE.

(lu Mornc-aii-Diable est une des plus belles du pays, et que la Barbe-bleue possède un comptoir au fort Saint-Pierre, et que de ce comptoir tenu par un homme à elle, on expédie chaque année cinq ou six bâtiments comme celui que nous avons rencontré tout à l'heure.

— Je vois ce que c'est alors , dit le chevalier d'un air railleur. La Barbe-bleue est une femme blasée sur les richesses , et sur les plaisirs de ce monde ; pour se distraire elle est capable de boucaner, de flibuster, voire même de cannibaler , si le cœur lui en dit.

— Si cela lui plaît , il y a toute apparence qu'elle ne se gène pas, dit le capitaine.

A ce moment le père Griffon monta sur le pont , Croustillac lui dit :

— Mon père , je disais tout à l'heure à ces messieurs, qu'on nous accuse, nous autres Gascons , de faire des bourdes , mais ce qu'on dit de la Barbe-bleue est-il vrai?

La figure du père Griffon , ordinairement placide ou joyeuse , se rembrunit tout d'un coup ; et il répondit à l'aventurier avec une sorte de tristesse douloureuse :

— Mon fils , ne prononcez jamais le nom de cette femme.

— Comment ! mon père , il serait vrai ? Elle

l'arrivée. 5ô

remplacerait ses défunts maris par un flibustier... un boucanier., et un anthropophage !...

— Assez, assez, mon fils... Je vous prie, ne parlons pas du Morne-au-Diable et de ce qui s'y passe.

— Mais mon père... cette femme est-elle aussi riche qu'on le dit? reprit le Gascon, dont les yeux brillaient de convoitise. A-t-elle d'immenses trésors? Est-elle belle? Est-elle jeune?

— Que le ciel me préserve de m'en informer !

— Est-il vrai que ses trois maris aient été tués par elle, mon père? Si cela est vrai., comment la justice a-t-elle laissé de pareils crimes impunis ?

— Il est des crimes qui peuvent échapper à la justice des hommes , mon fils , mais ils n'échappent jamais à la justice de Dieu. Je ne sais d'ailleurs si cette femme est aussi coupable qu'on le dit , mais encore une fois , mon fils, n'en parlons plus... je vous en conjure dit le père Griffon , que cet entretien affectait péniblement.

Tout à coup le chevalier se campa fièrement sur la hanche, enfonça son vieux feutre sur sa tète , caressa sa moustache , se dressa sur ses orteils, comme un coq qui se prépare au com-

5i l'aurivée.

bat, et s'écria avec une audace dont un Gascon était seul capable :

— Messieurs, dites-moi le quantième de ce mois ?

— Le là juillet, lui répondit le capitaine.

— Eh bien ! messieurs, reprit l'aventurier, que je perde mon nom de Croustillac, que mon blason soit à jamais entaché de félonie, si, dans un mois d'ici jour pour jour, malgré tous les boucaniers, tous les flibustiers, et tous les anthropophages de la Martinique et de l'univers, la Barbe-bleue n'est pas la femme de Polyphème de Croustillac !

La maison curiale

La Licorne était mouillée à la Martinique depuis trois jours.

Le père Griffon , ayant quelques affaires à lerrainer avant de retourner dans sa paroisse du Macouba , n'avait pas encore quitté le fort Saint-Pierre.

Le chevalier de Croustillac se trouvait transplanté aux colonies avec trois écus dans sa poche. Le capitaine et les passagers avaient regardé comme une fanfaronnade l'engagemenl

pris par l'aventurier d'être avant un mois l'époux de la Barbe-bleue.

Loin d'avoir abandonné ce projet , le cheva lier y persistait de plus en plus depuis son arrivée à la Martinique; il avait pu s'informer des richesses de la Barbe-bleue, et se convaincre que si l'existence de celte femme bizarre était entourée du plus profond mystère et le sujet des plus folles exagérations , il était du moins avéré qu'elle était colossalement riche.

Quant à sa figure, à son âge, à son origine , on ne pouvait rien en dire. Elle était étrangère à la colonie , son intendant l'avait précédée dans l'ile pour acheter une plantation magnifique et faire bàlir l'habitation du Morne-au- Diable, située au nord et dans la partie la plus inaccessible et la plus déserte de la Martinique.

Au bout de quelques mois on apprit que le nouvel habilant et sa femme étaient arrivés; un ou deux colons , poussés par la curiosité , s'aventurèrent dans les solitudes du Morne-au- Diable;ils furent reçus avec une hospitalité royale, mais ils ne purent voir les mailres de la maison.

Six mois après cette visilcon apprit la mort de ce premier mari, mort qui eut lieu pendant

un petit voyage que les deux époux avaient fait à la terre ferme.

Au bout d'une année d'absence et de veu- N âge , la Barbe-bleue revint à la Martinique avec un second époux.

Ce dernier mari fut, dit-on, tué par accident, au milieu d'une promenade qu'il faisait tète à tète avec sa femme ; le pied lui avait manqué, et il était tombé dans un de ces abîmes sans fond qu'on rencontre fréquemment au milieu du sol vulcanisé des Antilles.

Telle était du moins l'explication que sa femme avait donnée de cette mort mystérieuse.

L'on ne savait rien de très-positif sur le troisième mariage de la Barbe-bleue. Le prédécesseur du père Griffon était allé, disait-on, le célébrer secrètement dans la chapelle duMorneau-Diable. Peu de temps après , ce religieux avait été de nouveau appelé, mais afin de dire une messe pour le repos de l'âme de cette autre victime.

Ces trois morts si rapprochées, si fatales, les l)ruits étranges qui commençaient à courir sur cette femme, éveillèrent l'attention du gouverneur de la Martinique; il partit avec une escorte pour le Morne-au-Diable ; arrivé au pied de la montagne boisée , au sommet de la-

quelle se trouvait la maison d'habitation, il trouva un mulâtre qui lui remit une lettre.

Après l'avoir lue, le gouverneur parut saisi d'étonnement ; puis , ordonnant à son escorte de l'attendre, il suivit seul l'esclave.

Au bout de quatre heures , le gouverneur revint avec son guide , et reprit immédiatement le chemin de Saint-Pierre. Quelques personnes de son escorte remarquèrent qu'il était très-pàle, très-agité. Depuis ce moment jusqu'à sa mort, qui arriva treize mois, jour pour jour, après sa visite au Morne-au-Diable , on ne lui entendit pas prononcer une fois le nom de la Barbe-bleue.

II se confessa très-longuement au père Griffon qu'il avait fait venir du Macouba.

On observa qu'en quittant son pénitent , le père Griffon avait la figure bouleversée.

Depuis ce temps, l'espèce de fatale et mystérieuse renommée de la Barbe-bleue augmenta de jour en jour. La superstition vint se joindre à la terreur qu'elle inspirait , et l'on ne prononça i)lus son nom qu'avec épouvante; on croyait fermement qu'elle avait assassiné ses trois maris, et qu'elle n'échappait à la vindicte des lois qu'à force d'or, et en achetant , par de

LA MAISON CUKIALE. 59

riches présents, l'appui des différents gouverneurs qui se succédèrent.

Personne ne se sentait donc tenté d'aller troubler la Barbe-bleue au milieu des sites sauvages et solitaires qu'elle habitait, surtout depuis que le Caraïbe , le boucanier et le flibustier étaient devenus les commensaux, pour ne pas dire les consolateurs de la veuve.

Quoique ces hommes n'eussent légalement commis aucun crime, on faisait des récits fabuleux sur leur férocité ; ils avaient, disait-on, déclaré qu'ils poursuivraient d'une haine et d'une vengeance implacables tous ceux qui tenteraient de parvenir auprès de la Barbebleue.

A force d'être répétées et exagérées, ces menaces portèrent leur fruit. Les habitants se soucièrent peu d'aller , sans doute au péril de leur vie , pénétrer les mystères du Morne-au- Diable. 11 fallait avoir l'audace désespérée d'un Gascon aux abois, pour essayer de surprendre le secret de la Barbe-bleue , et de prétendre l'épouser.

Tel élait pourtant l'irrévocable dessein du chevalier de Crouslillac, il n'était pas homme à renoncer facilement à l'espoir si insensé qu'il fût, de se marier à une femme riche à millions ;

()0 l\ iHAlSO^ CURIALE.

belle OU laide , jeune ou vieille , peu lui importait.

Pour réussir, il comptait sur sa bonne mine, sur son esprit, sur son amabilité, sur son air à la fois galant et fier, car le chevalier continuait d'avoir de lui-même une excellente opinion -, il comptait encore sur son adresse, sur sa ruse et sur son courage.

En effet, un homme alerte et déterminé, qui n'a rien et qui ne craint rien , qui croit en lui et en son étoile, qui se dit, comme disait Crouslillac: u En risquant de mourir pendant une «1 minute, car la mort ne dure que cela, je •1 puis vivre des années dans le luxe et dans « l'opulence. »

Un tel homme peut opérer des miracles, surtout lorsqu'il se propose un but aussi magnifique, aussi stimulant que celui que se proposait Croustillac.

Le père Griffon, ayant terminé quelques affaires qui le retenaient à Saint-Pierre, otTril au chevalier de l'accompagner au Macouba et d'y rester jusqu'au moment où la Licorne ferait voile j)our la France. Le Macouba n'étant éloigné que de (pu\lre à cinq lieues du Morne-au- Dîable, le chevalier accepta l'offre du révérend, sans toutefois l'informer encore de sa résolu-

lion ; il ne voulait la lui révéler qu'au niomenl (le l'exécuter.

Après avoir pris congé du capitaine Daniel, le chevalier et le prêtre s'embarquèrent dans une pirogue. Favorisés par une bonne brise du sud, ils firent voile pour le Macouba.

Croustillac paraissait indifférent aux sites magnifiques et nouveaux pour lui qu'offraient les côtes de la Martinique, vues de la mer ; cette végétation tropicale , dont la verdure , d'une crudité de ton presque métallique, se détachait sur un ciel enflammé , le touchait peu.

L'aventurier, les yeux machinalement fixés sur le sillage scintillant que la pirogue laissait après elle, croyait y voir pétiller les vives étincelles des diamants de la Barbe-bleue ; les petites herbes vertes et brillantes, détachées des prairies sous-marines que paissaient les tortues et les lamentins , rappelaient au Gascon les émeraudes de la veuve , tandis que quelques gouttes d'eau qui s'irisaient au soleil, en tombant des rames , lui faisaient songer aux sacs de perles fines que possédait la terrible habitante du Morne-au-Diable.

Le père Griffon était aussi profondément absorbé ; il pensait, avec un mélange d'inquié

G2 LA HAISOIS CURIALE.

lude et de joie, à son petit troupeau de fidèles, à son jardin, à sa simple et pauvre église, à sa maison, à sa vieille haquenée favorite, à son chien, à ses deux nègres, auxquels il rendait la servitude presque douce. Et puis, faut-il le direj? il pensait aussi à de certaines conserves de ramier qu'il avait faites quelques jours avant son départ, et dont il ignorait le sort.

En trois heures, le canot arriva au Macouba.

Le père Griffon n'était pas attendu, la pirogue mouilla dans une petite anse, non loin de la rivière qui arrose ce quartier, l'un des plus fertiles de la Martinique.

Le père Griffon s'appuya sur le bras du chevalier.

Après avoir quelque temps suivi la grève où venaient se dérouler les hautes et pesantes lames de la mer des Antilles, ils arrivèrent au bourg du Macouba, à peine composé d'une centaine de maisons construites en bois , et couvertes de roseaux ou de planchettes de palmier.

Le bourg s'élevait sur un plan demi-circulaire, qui suivait la courbure de l'anse du Macouba , petit port où venaient mouiller plusieurs pirogues et bateaux de pêche.

L'église, long bâtiment de bois , du milieu

duquel s'élevaient quatre poutres surmontées d'un petit auvent où pendait la cloche, l'église, disons-nous , dominait le bourg et était ellemême dominée par des mornes immenses, recouverts d'une puissante végétation, qui s'élevaient en amphithéâtre de verdure.

Le soleil commençait à décliner rapidement.

Le prêtre gravit la seule rue qui coupât le bourg du Macouba dans sa largeur et qui conduisît à l'église. Quelques petits nègres absolument nus se roulaient dans la poussière, ils s'enfuirent à l'aspect du père Griffon en poussant de grands cris ; plusieurs femmes , créoles , blanches ou métisses , vêtues de longues robes d'indienne et de madras de couleurs tranchantes accoururent aux portes; en reconnaissant le père Griffon , elles témoignèrent leur surprise et leur joie , jeunes et vieilles vinrent lui baiser respectueusement les mains, en lui disant en créole :

— Bien béni soit votre retour , bon père , vous manquiez au Macouba.

Quelques hommes sortirent ensuite et entourèrent le père Griffon des mêmes témoignages d'attachement et de respect.

Pendant que le curé causait avec les habitants des événements qui avaient pu arriver

au Macoiiba depuis son départ, et qu'il donnait des nouvelles de France à ses paroissiens, les ménagères, craignant que le père ne trouvât pas de provisions au presbytère , étaient l'entrées choisir, l'une un beau poisson , l'autre une belle volaille , celle-là un quartier de chevreau bien gras , celle-ci des fruits ou des légumes, et plusieurs négrillons avaient été chargés de porter à la maison curiale cette dime volontaire.

Le prêtre regagna son logis, situé à mi-côte, à (piclque distance du bourg et dominant la mer.

Rien de plus simple que celte modeste case de bois, recouverte en roseaux et élevée seulement d'un rez-de-chaussée. Des stores de toile très-claire garnissaient les fenêtres et remplaçaient les vitres qui étaient d'un grand luxe aux colonies.

Une vaste pièce formant à la fois salon et salle à manger communiquait avec la cuisine bâtie en retour ; à gauche de cette pièce principale, était la chambre à coucher du père Griffon , ainsi que deux autres petits réduits s'ouvrant sur le jardin, et destinés aux étrangers ou aux autres curés de la Martinique qui venaient quelquefois demander l'hospitalité à leur confrère.

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Un poulailler, une écurie pour la liaquenée, le logement des deux nègres et quelques autres hangars complétaient cette habitation , meublée avec une simplicité rustique.

Le jardin avait été soigneusement entretenu. Quatre grandes allées le partageaient en autant de carrés dont les bordures se composaient de thym, de lavande, de serpolet, d'hysope et autres herbes odoriférantes.

Ces quatre carrés principaux étaient suljdivisés en plusieurs planches destinées aux légumes et aux fruits, mais entourées de larges plates-bandes de fleurs d'agrément.

Enfin, de deux petits cabinets de verdure (•ouverts de jasmin d'Arabie et de lianes odorantes, on découvrait à l'horizon la mer et les terres élevées des autres Antilles.

On ne pouvait rien voir de plus frais , de plus charmant que ce jardin dans lequel les plus belles fleurs se mêlaient à des fruits et à des légumes magnifiques.

Ici, une couche de melons côtelés, en couleur d'ambre, était entourée d'une bordure de grenadiers nains taillés comme du buis, à un pied de terre, et couverts à la fois de fleurs pourpres et de fruits si lourds et si abondants qu'ils touchaient à terre.

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Plus loin, une planche de pois d'Angole aux longues gousses vertes, aux fleurs bleues, était entourée d'un rang de frangipaniers blancs et roses d'une odeur suave ; des plants de carottes, d'oseille de Guinée , de guimgambo, de pourpier étaient encadrés d'un quadruple rang de tubéreuses des plus riches couleurs ; enfin, un carré d'ananas qui parfumaient l'air, avait pour bordure une haie de magnifiques cactus à calices orange, à longs pistils d'argent.

Derrière la maison s'étendait un beau verger composé de cocotiers, de bananiers, de goyaviers, d'avocatiers, de tamariniers et d'orangers dont les branches courbaient sous le poids des fleurs et des fruits.

Le père Grilïon parcourait les allées de son jardin avec un bonheur indicible, interrogeant du regard chaque fleur, chaque plante , chaque arbre.

Ses deux nègres le suivaient; l'un s'appelait Monsieur l'autre Jean. Ces deux bonnes créatures pleuraient de joie en revoyant leur maître, ne répondaient à aucune de ses questions tant ils étaient émus , et ne pouvaient que se dire l'un à l'autre en levant les mains au ciel :

— Boti Dieu, li ici, li ici!

Le chevalier , insensible à ces joies naïves ,

LA MAISON CIKIALE. 67

suivait machinalement le curé , il brûlait du désir de demander à son hôte si, à travers les bois qui s'élevaient au loin en amphithéâtre , on pouvait apercevoir le chemin du Morne-au Diable.

Après avoir examiné son jardin, le bon prêtre alla voir sa haquenée qu'il appelait Grenadille, et son gros dogue anglais qu'il appelait Snog ; lorsqu'il ouvrit la porte de l'écurie, Snog manqua de renverser son maître en sautant autour de lui. Ce n'étaient pas des aboiements, c'étaient des hurlements de joie, des emportements de tendresse si violents que le nègre Monsieur fut obligé de prendre le chien par son collier et de le retenir à grand'peine, pendant que le prêtre caressait Grenadille dont la robe luisante , dont le ferme embonpoint témoignaient des bons soins de Monsieur, particulièrement chargé de l'écurie.

Après cette visite minutieuse de son petit domaine, le père Griffon conduisit le chevalier dans la chambre qui lui était destinée ; un lit entouré d'une moustiquière de gaze, un canapé de paille , un grand coffre de bois d'acajou , une table , tel était l'ameublement de cette chambre qui s'ouvrait sur le jardin.

Pour tout ornement , on voyait un christ

68 LA MAIS0> CURIAI.E.

suspendu au milieu de la boiserie à peine dégrossie.

— Vous trouverez ici une pauvre et modeste hospitalité , dit le père Griffon au chevalier, mais elle vous est offerte de grand cœur.

— Et je l'accepte avec reconnaissance , mon père, dit Croustillac.

A ce moment, Monsieur vint avertir le curé qu'il était servi, et le père Griffon précéda le chevalier dans la salle à mander.

La surprise.

Une grande verrine, où brûlait une bougie «leeire jaune, éclairait la labié, le couvert était nn's sur une nappe de grosse toile bien blanche ; il n'y avait pas d'argenterie. Les fourchettes d'acier et les cuillers de bois d'érable élaient d'une merveilleuse propreté; une bot- Icrine de verre bleuâtre contenait environ une pinte de vin des Canaries; dans un grand pot d'étain, moussait l'oagon , boisson fermentée faite avec le marc des cannes à sucre ; enfin,

70 LA StRPRISE.

une amphore de terre sigillée , tenait l'eau aussi fraîche que si elle eut été à la glace.

Une belle dorade grillée dans ses écailles à la mode caraïbe, un perroquet rôti de la grosseur d'un faisan, deux plats de crabes de mer, cuits dans leur carapace et arrosés de jus de citron, une salade et des pois verts avaient été symétriquement rangés par le nègre Jean, autour d'un surtout composé d'une grande corbeille de jonc caraïbe, où s'élevaient une pyramide de fruits, qui avaient pour base un melon d'Europe, une pastèque et un melon d'eau, et pour sommet un ananas ; enfin des hors-d'œuvre de tranches de choux palmistes confits dans du vinaigre et de très-petits poissons blancs conservés dans une saumure pimentée, pouvaient ranimer l'appétit des convives ou exciter leur soif.

— Mais, mon père, vous me traitez avec une magnificence royale, dit le chevalier au père Griffon ; c'est la terre promise que votre ile.

— Excepté le vin des Canaries dont on m'a fait présent, tout ceci, mon fils, vient du jardin que je cultive, ou de la pèche et de la chasse de mes deux noirs, car les provisions de mes paroissiens m'ont été inutiles, grâce à la prévoyance de Monsieur et de Jean qui savaient

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mon arrivée par un patron de barque du fort Saint-Pierre. Vous servirai-je une aile de ce perroquet, mon fils? dit le père Griffon au chevalier qui avait paru trouver le poisson fort à son goût.

Croustillac hésita quelque peu et regarda le curé d'un air indécis.

— Je ne sais pourquoi il me semble bizarre de manger du perroquet, dit le chevalier.

— Essayez, essayez, dit le père en lui mettant une aile d'anas sur son assiette ; voyez , un faisan a-t-il une chair plus grasse? plus rebondie? plus dorée? Il est cuit à merveille, et puis sentez- vous quel parfum ?

— On dirait des quatre épices, dit le chevalier en ouvrant ses larges narines.

— Cela vient tout bonnement de ce que ces oiseaux sont très-friands des baies du bois d'Inde qu'ils trouvent dans les forêts ; ces baies ont à la fois le goût de la cannelle, du girofle et du poivre ; et la chair du gibier participe de la senteur de ces aromates; et ce jus, comme il est moiré. Ajoutez-y un peu de suc d'orange , et vous me direz si le Seigneur ne comble pas ses créatures en leur faisant de tels dons.

— De ma vie , je n'ai rien mangé de plus tendre, de plus délicat, de plus gras, de plus

m LA Sl'RPRISE.

savoureux , répondit le chevalier la bouclio ()Ieine et en fermant à demi les yeux avec sensualité, s'écoutatit pour ainsi dire manger.

— N'est-ce pas? dit le bon père qui, son couteau et sa fourchette à la main, regardait son hôte avec une sorte d'orgueilleuse satisfaction.

Le repas terminé, Monsieur plaça un pot de tahac et des pipes à côté de la botterine de vin des Canaries ; le père Griffon et Croustillac restèrent seuls.

Après avoir versé un verre de vin au chevalier, le curé lui dit : A votre santé, mon fils.

— Merci, mon père, dit le chevalier en approchant son verre, portez aussi la santé de ma future, cela sera pour moi de bon augure.

— Comment de votre future? reprit le curé; <{ue voulez-vous dire ?

— Je parle de la Barbe-bleue, mon père.

— Ah ! toujours cette joyeuseté ; franchement, je croyais les gens de votre pays plus inventifs, mon lils, dit le père Griffon en souriant avec malice. Et il vida son verre à petits coups.

— Je n'ai de ma vie parlé plus sérieusement, mon père. Vous avez entendu le serment (juej'ai fait à Itord de lu Licorne?

— l/impossihilité relève de tout serment

LA Sl'RPRlSE. 7Ô

mon fils ; parce que vous auriez juré de combler l'Océan, seriez- vous engagé par cette promesse ?

— Comment, mon père ? le cœur de la Barbebleue serait-il un abime sans fond comme l'Océan? s'écria gaiement Croustillac.

— Un poêle anglais a dit de la femme : Perfide comme ronde, mon fils.

— Quant aux perfidies des femmes , mon digne hôte, dit le chevalier avec suffisance, nous savons les conjurer... et nous essayerons de nouveau notre puissance conjuratrice sur la Barbe-bleue.

— Vous ne le tenterez même pas, mon fils ; je suis bien tranquille.

— Permettez-moi de vous dire , mon père , que vous vous trompez. Demain, au point du jour, je vous demanderai un guide pour me conduire au Morne-au-Diable, et j'abandonnerai le reste de l'aventure à mon étoile.

Le chevalier parlait avec un accent de conviction si sérieuse, que le père Griffon posa brusquement sur la table le verre qu'il allait porter à ses lèvres, et regarda le chevalier avec stupeur.

Jusqu'alors il avait réellement cru qu'il s'agissait d'une plaisanterie ou d'une fanfaronnade.

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