I.AVKNTIIRIF.R. 1. 2i
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— Ainsi pcrsonnellonicnl vous ne nie haïssez pas? dit Crouslillac.
A cette question, la physionomie de la Barlie- Jjleue changea complètement d'expression et devint sérieuse et grave ; elle redressa fièrement sa petite tête et le chevalier fut frappé de l'air de noblesse et de bonté qui se répandit sur tous ses traits.
— Ecoutez moi, lui dit-elle d'une voix affectueuse mais prolectrice : Parce que certaines circonstances de ma vie m'obligent à une conduite souvent étrange, parce que j'abuse peutêtre de ma lil)erté, il ne faut pas croire que je méconnaisse les gens de cœur.
Croustillac regardait la veuve avec une incroyable surprise ; ce n'était plus la même femme; à ce moment, la Barbe-blCue kii })araissait une grande dame. Il fut tellement intimidé qu'il ne trouva pas une parole.
La Barbe-bleue reprit :
— Vous me demandez si je vous hais, monsieur? nous ne sommes pas encore dans des termes où les sentiments, soit bons, soit mauvais, peuvent atteindre de telles extrémités... mais je suis loin de vous haïr... Vous êtes certainement très-vain , très- fanfaron, très-outrecuidant...
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— Madame ! . . .
— Mais vous êtes bon, mais vous clés brave, mais vous seriez , j'en suis sûre , capable d'un généreux dévouement ; vous clés pauvre, d'une naissance obscure...
— Madame, le nom des Crouslillac... en vaut bien un autre! s'écria le chevalier ne pouvant vaincre le démon de l'orgueil.
La veuve continua sans paraître avoir en- Icndu le chevalier.
— Si vous étiez né riche et puissant , vous eussiez fait un noble emploi de votre puissance et de voire richesse ; la misère aurait pu vous conseiller beaucoup plus mal qu'elle ne l'a fait, car vous avez souffert et enduré de nombreuses privations...
— Mais, madame...
— La pauvreté vous a trouvé insouciant et résigné , la fortune vous eût trouvé prodigue et bienfaisant; en un mot, ce qui est rare, vous n'avez pas été plus perverti par l'indigence que vous ne l'eussiez été par la prospérité! Si la somme de vos bonnes qualités ne l'avait pas emporté de beaucou[) sur vos élourderies de jeunesse, cette maison ne vous aurait pas été ouverte, soyez-en bien certain, monsieur. Si la |)roposition que j'aurai à vous faire ce soir ne
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VOUS convenait pas... je suis sûre, du moins, que vous n'emporterez pas un mécliant souvenir de la Barbe-bleue. Veuillez m'attendre ici , ajouta-t-elle en souriant, je vais donner un coup d'œil au repas de Youmaale , car il est d'usage chez les Caraïbes que les femmes seules s'occupent de ce soin, et je voudrais que, sous ce rapport du moins, Youmaale se crût encore dans son carbet...
Ce disant, la veuve sortit.
Cet entretien fut, comme on dit vulgairement , le coup de grâce du malheureux chevalier.
Lorsque la veuve avait rapidement analysé le caractère de Croustillac , elle s'était exprimée d'une manière pleine de bienveillance, de grâce et de dignité. Elle s'était enfin montrée sous un aspect si nouveau , qu'il renversait toutes les suppositions du Gascon.
Les simples et affectueuses paroles d'Angèle, le doux et noble regard qui les avaient accompagnées, rendirent Croustillac plus fier, plus heureux qu'il ne l'eût été des compliments les plus outrés. Il se sentit , avec un mélange de joie et de crainte , si décidément , si éperdument amoureux de la veuve , qu'elle eût été pauvre , abandonnée , qu'il se serait vail-
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lauiment et généreusement dévoué pour elle. Autre irrécusable symptôme d'un véritable amour.
L'étourdissante présomption du chevalier tomba tout à coup , il comprit combien son rôle avait été ridicule , et comme si le propre des sentiments vrais était toujours de nous rendre meilleurs , plus sensés , plus sagaces... à travers le chaos de contradictions que devaient nécessairement soulever les aveux et la conduite d'Angèle , le chevalier pressentit que ces apparences devaient cacher un grave et sérieux mystère ; il se dit que l'intimité de la Barbe-bleue avec ses hien-aimès, comme elle les appelait, voilait sans doute un autre secret, et que cette jeune femme avait été nécessairement calomniée d'une manière indigne ; il se dit encore avec assez de vraisemblance, qu'Angèle n'aurait pas fait montre d'un effroyable cynisme devant un étranger, sans quelque motif d'une haute importance.
Par suite de cette réhabilitation de la Barbebleue dans l'esprit de Croustillac, elle devint à ses yeux complètement innocente du meurtre de ses trois maris.
Enfin, l'aventurier commençait à croire, tant laraour le métamorphosait, que la solitaire du
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Morn eau-Diable pouvait bien avoir voulu se moquer de lui ; et il se proposait d'éclaircir ce soupçon le soir même, lorsque la veuve lui dirait à quel prix elle mettait sa main.
Une chose embarrassait Croustillac : comment la veuve pouvait-elle être instruite de la vie qu'il avait menée? mais il se souvint (ju'à quelques détails près, il n'avait fait à personne un mysière de la plupart des antécédents de sa vie, à bord de la Licorne, et que l'homme d'affaires qui tenait le comptoir de la veuve, à Saint-Pierre, avait pu faire causer les passagers du capitaine Daniel.
Enfin, avec une sagesse et un bon sens quf feraient honneur au nouveau sentiment qu'il ressentait , Croustillac se posa ces deux hypothèses :
— Ou la Barbe-bleue a voulu se divertir, et ce soir elle me dira franchement : « ]\lonsieur Il le chevalier, vous avez été un curieux im- « pertinent ; aveuglé par la vanité, poussé j)ar " la cupidité , vous avez donné votre parole < d'être mon mari au bout d'un mois , j'ai «' voulu vous tourmenter un peu, et jouer le ti rôle de férocité qu'on me prête ; le bouca- «' nier, le flibustier et le Caraïbe sont trois de •' mes serviteurs, en qui j'ai une entière cou-
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(ianee , el comme j'iiabite sciiie une maison Irès-isoIée... chacun d'eux vient à son lour veiller sur moi... Sachant les bruits absurdes (jui circulent , j'ai voulu m'amuser de votre crédulité, ce matin même j'avais vu, du bout de l'allée, que vous étiez à m'épier, et la comédie de la pomme du mancenillier avait été convenue avec Youmaale; quant au baiser qu'il m'adonne sur le front... quant au
baiser qu'il m'a donné sur le front
Ici le chevalier fut un moment assez embarrassé j)Our juslilier cet accessoire du rôle qu'il supposait joué par la veuve; mais il résolut la cpiestiou en se disant que dans les usages caraïbes, cett€ familiarité ne devait sans doute pas être inconvenante.
Le chevalier se promettait d'être satisfait de cette explication ; et, se rendant justice ( un peu tard à la vérité), il renoncerait à une espérance insensée, prierait la veuve d'oublier la conduite qu'il avait tenue, lui baiserait la main , lui demanderait un guide , reprendrait son pauvre vieux justaucorps vert fané et ses bas roses, et attendrait un sort plus heureux en partageant la chambre du digne capitaine de la Licorne.
Si, au contraire, la veuve avait des vues se-
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rieuses sur le chevalier ( ce qu'il ne pouvait que difficilement admettre , alors qu'il ne s'aveuglait plus sur son mérite), dùt-il payer oe bonheur de sa vie , il accepterait avec reconnaissance; bien décidé seulement à se charger personnellement de la garde de sa femme, et à renvoyer le boucanier à son boucan , le Caraïbe à son carbet et le flibustier à sa flibuste; à moins que la veuve ne préférât venir avec lui habiter la France.
Nous devons dire , à la louange du pauvre Croustillac, qu'il s'arrêtait à peine à celte dernière espérance; il considérait sa première interprétation de la conduite de la veuve comme beaucoup plus sage et plus probable.
Enfin , par une réaction naturelle du moral sur le physique, les airs triomphants et matamores du chevalier cessèrent en même temps que son outrecuidance. . . Sa physionomie , n'étant plus boursouflée par une vanité grotesque , devint sinon belle , du moins presque intéressante, car elle n'exprimait plus que les bonnes qualités du chevalier, la résolution, la bravoure , nous dirions la loyauté , car il était impossible de mettre plus de franchise dans ses hâbleries que n'en mettait le Gascon.
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Pendant que le chevalier de Croustillac attend avec impatience le soir de cette journée qui promet d'être si fertile en événements , puisque la Barbe-bleue doit lui signifier ses dernières intentions, nous conduirons le lecteur au Fort-Royal de la Martinique, port principal de l'île , et résidence habituelle du gouverneur.
Il s'agit d'un nouvel incident qui se rattache impérieusement à notre récit.
La rade de Saint-Pierre , où avait abordé la Licorne, était destinée au mouillage des bâtiments marchands , comme la rade du Fort- Royal était destinée aux bâtiments de guerre.
A peu près à la même heure où Youmaale faisait sa promenade au Morne-au-Diable avec la Barbe -bleue, le gardien de la vigie élevée au-dessus de l'hôtel du gouverneur de la Martinique (au Fort-Royal) signalait une frégate française ; aussitôt le guetteur envoya son aide avertir le sergent d'arlillerie commandant la batterie du fort , afin que l'on put saluer, comme de coutume, le pavillon du roi, l'usage étant de tirer une salve de dix coups de canon pour tous bâtiments de guerre lorsqu'ils viennent au mouillage.
Au grand étonnement du gardien (jui se
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repenlit alors cravoir (.lépèché son aide au sergent, il vit la fiégale nietlre en panne en dehors de la rade et descendre une chaloupe à la mer : cette embarcation fit force de rames vers l'entrée du port, pendant que la frégate louvoyait au large en l'attendant.
Cette manœuvre était si extraordinaire, que le gardien se rendit auprès du capitaine des gardes du gouverneur et le prévint de ce qui se passait, afin que l'on pût faire contremander la salve des batteries de terre. Cet ordre donné, le capitaine alla instruire à l'instant le gouverneur de la singulière évolution de la frégate.
Une heure après, la chaloupe du bâtiment français abordait au Fort-Royal et mettait à terre un personnage vêtu en homme de condition, accompagné du lieutenant de la frégate; il entra chez le gouverneur, M. le baron de Ilupinelle.
Le lieutenant remit au baron une lettre du capitaine commandant la Fulminante. Son navire avait ordre d'attendre sous voile le résultat de la mission dont était chargé M. de Chemeraut , et de repartir immédiatement; on devait prendre à la hâte quelques vivres frais et de l'eau pour les gens de l'équipage.
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Le liculenant alla s'occuper aclivemenl des rafraichisseraents de la frégate ; M. de Chemeraut et le gouverneur restèrent seuls.
M. de Chemeraut était un homme de quarante-cinq à cinquante ans, d'un teint sombre et olivâtre qui faisait paraître plus clairs encore ses yeux vert de mer ; il portait une perruque noire et un justaucorps brun galonné d'or. Sa physionomie était intelligente , sa parole nette, brève, son coup d'oeil perçant, scrutateur ; sa bouche, pour ainsi dire sans lèvres, tant elles étaient minces et rentrées, ne souriait jamais; s'il lançait quelque sarcasme, ce qui lui arrivait quelquefois , sa figure devenait encore plus sérieuse que d'habitude ; il avait d'ailleurs les formes les plus polies et les habitudes de la meilleure compagnie. Son courage , sa discrétion , son sang-froid étaient tels que M. de Louvois l'avait jadis très-souvent employé dans les missions les plus difficiles et les plus périlleuses.
M. de Chemeraut offrait un contraste frappant avec le gouverneur, M. le baron de Rupinelle, gros homme pansu, pesant, n'ayant qu'un soin, qu'une pensée, celle de se préserver de la chaleur; sa figure était grasse, pleine, pourprée ; ses yeux, extraordinairement
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ronds , lui donnaient toujours un air étonné.
Le baron, probe et brave, mais parfaitement nul , devait son emploi à la toute-puissante protection de la famille Colbert , à laquelle il était allié par sa mère.
Pour recevoir dignement le lieutenant de la frégate et M. de Chemeraut , le baron avait quitté bien à regret une casaque de colon blanc et un chapeau de paille caraïbe, pour se coiffer d'une énorme perruque blonde , endosser un justaucorps dit à brevet, espèce d'uniforme bleu galonné d'or, et se charger d'un lourd baudrier et d'une épée.
La chaleur était extrême , et le gouverneur maudissait l'étiquette dont il était victime.
— Monsieur, lui dit Chemeraut qui paraissait parfaitement insensible à l'élévation de cette température tropicale, pouvons -nous parler sans crainte d'être entendus?
— Il n'y a aucun danger à cet égard , monsieur ; cette porte ouverte donne dans mon cabinet, où il n'y a personne, et cette autre dans la galerie, déserte aussi.
M. de Chemeraut se leva, alla regarder dans les deux pièces et referma soigneusement les deux portes.
— Pardon . monsieur, dit le gouverneur,
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mais si nous restons seulement avec ces deux fenêtres ouvertes...
— Vous avez raison, monsieur le baron, dit M. de Chemeraut en interrompant le gouverneur et en allant fermer pareillement les fenêtres, ceci est plus prudent, on pourrait nous entendre du dehors.
— Mais, monsieur, si nous restons sans aucun courant d'air, nous allons étouffer ici. Cela va devenir une véritable étuve.
— Ce que je dois avoir l'honneur de vous dire, monsieur le baron , ne durera pas longtemps , mais il s'agit d'un secret d'État de la dernière importance, et la moindre indiscrétion pourrait compromettre la réussite de la mission que je viens remplir par ordre du roi. Vous m'accorderez donc la grâce de nous enfermer ainsi jus(iu'à la lin de notre entretien.
— Si c'est l'ordre de Sa Majesté , je dois me soumettre, monsieur, dit M. de Rupinelle, avec un long soupir et en s'essuyant le front, je saurai me dévouer pour son service.
— Veuillez d'abord jeter les yeux sur le pouvoir de Sa Majesté , dit M. de Chemeraut , et il prit un papier dans une petite cassette qu'il jiorlait avec un soin tout particulier, el qu'il n'.'ivait voulu confier à personne.
L'envoyé de France.
Pendant que le gouverneur lisait sa dépêche, M. de Chemeraut regarda d'un air complaisant un objet renfermé dans la cassette, et se dit :
Si j'ai occasion de l'emplo) er , ce sera parfait ; mon idée est excellente.
— Ce pouvoir , monsieur , est parfaitement en règle ; je dois exécuter tous les ordres que vous me donnerez, dit le gouverneur en re-
268 l'envoyé ue fraxce.
içardant M. de Chemeraut avec une profonde surprise. Puis il ajouta :
— Il fait si chaud, monsieur, que je vous demanderai la permission d'ùter ma perruque, malgré la bienséance.
— Mettez - vous à voire aise , monsieur le baron , mettez-vous à votre aise , je vous en conjure.
Le gouverneur jeta sa perruque sur la table et sembla respirer plus facilement.
— Maintenant, monsieur le baron, veuillez répoudre à plusieurs questions que je vais avoir l'honneur de vous faire.
Et M. de Chemeraut prit dans sa cassette des notes où étaient sans doute rédigées les demandes qu'il devait adresser au gouverneur.
— Il y a non loin de la paroisse du Macouba, au milieu des bois et des rochers, une sorte de maison forte appelée le Morne-au-Diable?
— Oui, monsieur, et même celte maison ne jouit pas d'une très-bonne renommée. M. le chevalier de Crussol , mon prédécesseur, y fit une visite pour savoir à quoi s'en tenir sur ces bruits-là ; mais j'ai en vain cherché ses dépêches à ce sujet dans les minutes de sa corres-' pondance.
M. de Chemeraut continua :
1,'EiVVOYÉ DE FBANCE. 260
— Cette maison est habitée par une femme, par une veuve, monsieur le baron ?
— Tellement veuve , monsieur , qu'on l'a surnommée , dans le pays , Ja Barbe-bleue , à cause de la rapidité avec laquelle ont successivement disparu li'ois maris qu'elle a eus. Mais... oserai-je vous faire observer que cette cravate m'échauffe horriblement , monsieur , ajouta le malheureux gouverneur ; nous n'en portons pas habituellement ici , et si vous le permettiez...
— Faites , monsieur le baron , le service du roi n'en souffrira pas. M. le chevalier de Crussol, votre prédécesseur, dites-vous, avait commencé une sorte d'enquête au sujet de la disparition des trois maris de la Barbe-bleue?
— On me l'a dit, monsieur, car je n'ai trouvé aucune trace de cette enquête.
— Monsieur le commandeur de Saint-Simon, qui a rempli les fonctions de gouverneur après la mort de M. de Crussol et avant votre arrivée ici, ne vous a-t-il pas remis , monsieur le baron , une lettre confidentielle dudit M. de Crussol ?
— Oui... oui, monsieur, dit le gouverneur en regardant M. de Chenieraut avec un profond étonnemenl.
970 l'envoyé de FRANCE.
— Cette lettre, monsieur le baron, avait été écrite par M. de Crussol peu de temps avant sa mort ?
— Oui , monsieur...
— Cette lettre était relative à l'habitante du Morne-au-Diable, n'est-il pas vrai, monsieur le baron ?
— Oui. monsieur, dit le gouverneur de plus en plus surpris de voir M. de Chemeraut si bien informé.
— Dans cette lettre , M. de Crussol vous affirmait , sur l'honneur , que la femme surnommée la Barbe-bleue était innocente des crimes dont on l'accusait ?
— Oui, monsieur... Mais comment pouvezvous savoir...?
M. de Chemeraut interrompit le gouverneur et lui dit :
— Permettez-moi de vous faire observer, monsieur , que le roi m'ordonne de vous faire des questions et non pas des réponses... J'avais donc l'honneur de vous demander si, dans cette lettre, feu M. de Crussol, ne vous garantissait pas la parfaite innocence de la veuve surnommée la Barbe-bleue ?
— Oui , monsieur...
— Vous affirmant sur sa foi de chrétien , et
t'ENVOYÉ DE FRAIVCE. 271
au moment de paraître devant Dieu, ainsi que sur sa parole de gentilhomme, que vous pouviez, sans nuire au service du roi, laisser cette femme libre et paisible?...
— Oui , monsieur...
— Et qu'enfin le révérend père Griffon, des Frères prêcheurs , homme d'une piété reconnue et du caractère le plus honorable, vous serait encore caution de ladite femme si vous l'exigiez?
— Oui, monsieur... et en effet dans un entretien confidentiel très-particulier... et trèssecret...
— Que vous avez eu avec le père Griffon , monsieur le baron, ce religieux vous a confirmé ce que vous avait avancé M. de Crussol dans sa lettre? et vous lui avez formellement promis de ne pas inquiéter ladite veuve ?
Le gouverneur regardait M. de Chemeraut avec ébahissement , ne comprenant pas comment il était si bien instruit.
L'espèce d'émotion que lui causait cet interrogatoire, jointe à la raréfaction de l'air, faillit étouffer le baron. Après une légère hésitation, il dit résolument à M. de Chemeraut :
— Ma foi , monsieur , à la guerre comme à la guerre. Je vous demanderai la permission
272 l'ewoyé o£ fr\:«ce.
d'ôter mon justaucorps... ces passements d'or et d'argent pèsent cent livres , je crois.
— Otez, ôtez, monsieur le baron, l'habit ne fait pas le gouverneur , dit gravement M. de Chemeraut en s'inclinant; puis il continua :
— Grâce aux recommandations de M. de Crussol et du révérend père Griffon , l'habitante du Morne-au-Diable n'a plus été inquiétée, monsieur le baron? Vous n'avez pas visité cette maison malgré les bruits étranges qui circulaient sur ceux qui l'entouraient ?
— Non, monsieur... je vous avoue que les recommandations de personnes aussi respectables que le père Griffon et feu M. de Crussol m'ont suffi... Et puis, le chemin du Morne-au- Diable est impraticable... des roches nues et déchirées... il y en a pour deux ou trois heures à monter à travers des abîmes ; or , ma foi , je vous l'avoue , monsieur , faire une pareille course par un soleil des tropiques, dit le baron en essuyant son front qui ruisselait à la seule pensée de cette ascension , faire une pareille course par un soleil des tropiques, m'a paru complètement inutile... puisque moralement j'avais la conviction que les bruits susdits n'avaient aucun fondement... Je ne crois pas, jnonsieur, avoir en cela eu quelque tort?