‹ L'aventurier ou la barbe-bleueChapitre 28 sur 46 · I.A StRPHlSE · texte numérisé non relu

I.A StRPHlSE

mal à personne... et, je ne sais , mais on dirait que ça nie rend meilleur... Il y a deux jours j'aurais accepté ses diamants... aujourd'hui... cela me fait honte... C'est étonnant comme l'amour vous change...

Croustillac fut tout à coup interrompu dans ses réflexions philosophiques.

Le colonel Rutler , à la faible clarté de la nuit , avait vu l'aventurier se promener avec la Barbe-bleue ; il avait entendu ces derniers mots d'Angèle à Croustillac : mon mari... utteiideznioi là.

Rutler ne douta pas que le Gascon ne fût l'homme qu'il cherchait , il sortit tout à coup de sa cachette, s'élança sur le chevalier, lui jeta un voile sur la figure, profita de son saisissement pour le renverser à terre, puis, lui passant un nœud coulant autour des mains, il eut bientôt maîtrisé sa résistance , grâce à sa rare vigueur.

Le chevalier fut ainsi terrassé , garrotté et bâillonné en moins de temps qu'il ne faut pour récrire.

Ceci fait , le colonel lui mit un poignard sur la gorge en lui disant :

— Milord duc , vous êtes mort... si vous faites un mouvement, ou si vous appelez madame

30 LA SUHPUISË.

la duchesse à votre secours... Au noui de Guillaume d'Orange, roi d'Angleterre, je vous arrête comme coupable de haute trahison... et vous allez me suivre...

Milord duc.

Brusquement attaqué par un adversaire d'une force extraordinaire . Croustillac ne tenta pas même de résister.

Le voile dont on lui avait entouré la figure lui ùtait presque la respiration. A peine pouvait-il pousser quelques cris inarticulés.

Rutler se pencha à son oreille, et lui dit en anglais avec un accent hollandais très-prononcé :

52 MILOKD BUC

— Milortt tliic, je puis vous débarrasser de ce voile ; mais prenez garde... Si vous appelez (lu secours, vous êtes mort. Sentez-vous la pointe de mon poignard?

Le malheureux Croustillae, n'entendant pas l'anglais, mais sentant la pointe du poignard, s'écria :

— Parlez français ! parlez français...

— Je comprends que Votre Grâce, qui a clé élevée en France, préfère cette langue, reprit lUitler, (pii crut que son accent hollandais rendait ses paroles peu intelligibles; et il ajouta : Vous m'excuserez donc, monseigneur, si je ne m'exprime pas très-bien en français... J'avais l'honneur de dire à Votre Grâce qu'au moindre cri , je serais obligé de la tuer. 11 dépend ainsi de vous , milord duc, d'avoir ou non la vie sauve... en empêchant madame la duchesse , votre femme , d'appeler du secours si elle revient.

— Il est évident qu'on me prend pour un autre, pensa le chevalier. Mordioux ! dans quel diable de guêpier me suis-je fourré ! Quel est ce nouveau mystère?... et à qui en a ce Flamand brutal, avec son éternel poignard et son milord duc? Après tout, encore est-il bon de ji'être })as pris pour un honnne de peu. Et la

MILUKU DUC. <5ï

lîarbe-bleue qui serait duchesse... et qui passe pour ma femme !

— Ecoulez , niilord , dit Rutlor après quel- (pies moments de silence, pour la plus grande commodité de Votre Grâce, je puis vous déli- A rer du voile qui vous entoure, mais je vous le répète , au moindre cri de madame la duchesse, à la moindre manifeslalion de vos esclaves pour vous défendre... je me verrai forcé de vous tuer... J'ai promis au roi , mon maiire, de vous ramener mort ou vif.

— J'élouffe !... ùtez-moi d'abord ce voile... je ne crierai pas ! murmura Croustillac, pensant que le colonel allait reconnaître son erreur...

llutler ùta le voile qui enveloppait la figure de l'aventurier... celui-ci vit un homme agenouillé près de lui , et le menaçant d'un poignard.

La nuit était claire, le chevalier distingua parfaitement les traitsdu colonel,-ils lui étaient absolument inconnus.

— Monseigneur , rappelez-vous votre promesse ! lui dit Ruller, qui ne manifesta pas le moindre élonnement lorsque le visage de l'aventurier fut découvert.

— Comment... il ne s'aperçoit pas de sa méprise? pensa le chevalier stupéfait.

ol IHILORD but.

— Maintenant, milord duc, reprit le colonel en aidant Croustillac à s'asseoir assez commodément auprès du bassin de marbre, maintenant, milord duc, pardonnez-moi la rudesse de mon atîaque, jnais jai dû agir ainsi...

Croustillac ne répondit rien ; partagé entre la crainte et la curiosité , il brûlait de savoir à qui s'adressaient ces mots : milord duc. Naturellement aventureux , ne pouvant que gagner , sans doute , à être pris pour un autre, surtout pour le mari de la Barbe-bleue, le chevalier se résolut de jouer, autant qu'il le pourrait, le rôle qu'on lui prêtait, espérant peut-être ainsi pénétrer le secret des habitants du Morno-au-Diable.

Il répondit néanmoins :

— Et vous êtes sûr, monsieur, que c'est bien moi que vous cherchez?

— Que Votre Grâce n'essaye pas de me tromper, dit brusquement Rutler. Il est vrai que je n'ai pas eu l'honneur de vous voir jusqu'à ce jour , milord duc , mais j'ai entendu voire conversation avec madame la duchesse... Quel autre d'ailleurs que vous, monseigneur, se promènerait à cette heure avec elle?... Quel autre que Votre Grâce serait revêtu de ce justau-

MILORD lire. • .1

corps à manches ronges , illustré par James Syllon qui vous a peint dans ce costume ?

— Aussi trouvais-je cet habillement Irèsbizarre, pensa Croustillac.

— Ce n'est pas à moi , milord duc , de m'éfonner de vous relrouver sous ces vêlements qui doivent cependant vous rappeler des souvenirs... des souvenirs bien cruels... ajouta llutler d'un air sombre.

— Des souvenirs cruels ? répéta Croustillac.

— Milord duc, dit le colonel, deux ans avant la fatale journée de Bridgewater, revêtu de cet habit de votre charge, ne fites-vous pas hommage à votre royal père du faucon de Lancastre ?

— A mon royal père?... un faucon ?... dit le chevalier tout abasourdi.

— Je comprends l'embarras de Votre Grâce, ne croyez pas que je veuille rappeler ces tristes discussions dont vous avez été si sévèromen!, permettez-moi de vous le dire, milord, si justement puni.

— Je vous permets de tout me dire , monsieur, je vous y engage même très-instamment , répondit le Gascon, et il ajouta tout bas : Peutêtre ainsi apprendrai-je quelque chose.

— Les moments sont précieux, repritUutler ;

3G MII.ORD Ill'C.

il faut que je nie hâte d'apprendre à Voire Grâce ce que j'attends de sa soumission aux ordres de mon maître Guillaume d'Orange, roi d'Angleterre.

- Dites, monsieur , et >>urtout ne craignez pas d'entrer dans les plus grands détails.

— Pour faire comprendre à Votre Grâce ce qui me reste à exiger d'elle, il est bien nécessaire d'établir nettement votre position, milord duc, tel pénible que soit ce devoir.

— Établissez , monsieur... établissez franchement. Ne nous déguisons rien... Nous sommes des hommes et des soldats, nous devons savoir tout entendre.

— Vous avouerez qu'en ce moment vous ne pouvez m'échapper.

— C'est vrai.

— Que votre vie est entre mes mains.

— C'est encore vrai.

— Mais ce qui doit être pour vous d'une très-grande considération , milord duc , c'est que si en essayant de m'échapper ou en refusant d'obéir aux ordres dont je suis porteur... vous me mettiez dans la dure nécessité de vous tuer...

— Dure nécessité pour tous deux... monsicui'.

— Que Votre Grâce fasse bien attention à mes paroles, et le colonel accentua très-fortement les mots suivants : Je pourrais d'autant plus impunément vous tuer... milord duc, que vous ÊTES DÉJÀ MORT... ct quc l'ou u'aurait ainsi aucun compte à rendre de votre sang.

Le chevalier regarda Rutler d'un air stupide, croyant avoir mal entendu.

— Vous dites, monsieur, reprit-il, que vous pouvez d'autant plus impunément me tuer ?...

— Que Votre Grâce est déjà morte... dit Rutler avec un sourire sinistre.

Croustillac le regarda de nouveau attentivement , croyant avoir affaire à un fou ; puis il reprit après un moment de silence :

— Si je vous ai bien entendu, monsieur, vous tenez à me faire comprendre que vous pouvez me tuer impunément sous le prétexte assez spécieux, j'en conviens, que je suis déjà mort ?

— Mais certainement... milord duc, c'est tout simple.

— Vous trouvez cela tout simple , monsieur ?

— Je ne pense pas, milord duc, que vous vouliez nier... ce qui est connu de tout le monde, ditRutleravecune certaine impatience.

Page 1