‹ L'aventurier ou la barbe-bleueChapitre 29 sur 46 · I.AVF.XTI'RIER · texte numérisé non relu

I.AVF.XTI'RIER

— Il me semble poiirlant qu'à la rigiieur... et sans passer pour un liomnie d'un entêtemeni outrageux, et qui a la rage de contredire tout le monde... je pourrais jusqu'à uncertainpoint nier que je sois mort.

— Je n'aurais jamais cru, milord duc, que vous pussiez plaisanter sur ce terrible moment qui a dû vous laisser pourtant de bien affreux souvenirs, dit le colonel avec un sombre élonnement.

— Certes, monsieur, un tel moment ne doit jamais s'oublier, jamais... ce qui est seulement assez difficile, c'est d'en conserver la mémoire, dit Croustillac en souriant.

Le colonel ne put retenir un mouvement d'indignation et s'écria :

— Vous souriez ! vous souriez ! lorsque c'est au prix du plus noble sang que vous êtes ici... Ah ! telle sera donc toujours la reconnaissance des princes !

— Je dois vous déclarer , monsieur, reprit impatiemment Croustillac , qu'il ne s'agit pas de reconnaissance ou d'ingratitude dans cette affaire, et que... Mais, reprit Croustillac craignant de dire quelque bévue, mais il me semble que nous nous écartons singulièrement de la question... je préfère parler d'autre chose...

MILUKU DUC. Ô'J

— Je conçois qu'après tout un tel sujet d'enlielien soit désagréable pour Votre Grâce.

— Il y en a de plus gais, monsieur... certainement; mais revenons au motif qui vous amène : que voulez-vous de moi ?

— J'ai l'ordre, monseigneur, de vous con duire à la Barbade; de là vous serez transporté et incarcéré à la Tour de Londres, dont Votre Grâce a dû conserver le souvenir.

— Mordioux! en prison... se dit Crouslillac, que cette perspective était loin de séduire ; en prison... à la Tour de Londres... Je vais avertir cet animal hollandais de sa méprise : le quiproquo ne me convient plus. Diable ! à la Tour de Londres... c'est payer Votre Grâce el milord duc un peu trop cher !

— Je n'ai pas besoin de vous dire , niiloid duc, que vous y serez traité avec les respects (jui sont dus à vos malheurs et à votre rang. Sauf la liberté, qui ne vous sera jamais rendue, vous serez entouré de soins, d'égards...

— Après tout, se dit Croustillac, pourquoi me hàterais-je de dissuader cet ours du Nord ? Je n'ai aucun espoir, hélas ! d'intéresser la Barbe-bleue à mon martyre. Il me semble que j'entrevois vaguement que l'erreur de ce Flamand à mon endroit peut servir cette adora-

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ble petite créature. Si cela était, j'en serais ravi... Une fois arrivé en Angleterre, la méprise sera reconnue, et on m'élargira. Or, comme il faut, après tout, que je retourne en Europe, j'aime bien mieux, si cela se peut, y retourner en prince, en milord, qu'en passager gratis (le maître Daniel. J'y gagnerai au moins de ne plus mettre de fourchettes en équilibre sur le bout de mon nez, et de ne plus avaler de bougies allumées.

Le colonel prenant le silence méditatif du Gascon pour de l'accablement, lui dit d'un ton moins brusque :

— Je conçois que Votre Grâce envisage avec peine l'avenir qui lui est destiné.

— Il y a bien de quoi, monsieur, ce me semble : éternellement prisonnier à la Tour de Londres !

— Oui, milord duc... pourtant... vous ne jouissiez pas ici d'une extrême liberté, peutêtre cette vie d'angoisses et d'inquiétudes continuelles n'est pas à regi'etter beaucoup.

— Vous voulez me dorer la pilule, monsieur, comme on dit vulgairement, le motif est louable... mais vous me paraissez bien certain de m'emmener à la Barbade, et de là à la Tour de Londres.

— Pour remplir cette mission, milord duc, j'avais amené avec moi un homme déterminé. Il est mort... mort d'une mort affreuse.

Et Rutler frémit malgré lui au souvenir de la mort de John.

— De sorte, monsieur... que maintenant vous êtes réduit à vous-même pour accomplir cette expédition ?

— Oui, milord duc.

— Et vous vous flattez à vous tout seul de m'enlever d'ici ?

— Oui, milord duc...

— Vous en êtes sûr ?

— Parfaitement sur...

— Et par quel miracle ?

— Il n'est pas besoin de miracles , milord , rien de plus simple.

— Puis-je savoir...?

— Sans doute, vous devez être instruit de tout, milord duc, puisque je compte principalement sur vous.

— Pour vous aider à m'emmener?

— Oui, milord duc.

— Le fait est que, sans me vanter, je puis, dans cette circonstance, si je veux m'en mêler, vous être de quelque secours.

Après un moment de silence, Rutler reprit :

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— L'on ne m'avait pas exagéré la fermeté de Votre Grâce... il est impossible de montrer plus (le résolution et de sang-froid dans la mauvaise fortune, milordduc...

— Je vous assure, monsieur, qu'il me serait difficile de la supporter autrement.

— Si je vous fais cette observation, milord, c'est qu'étant vous-même homme de sang-froid et de résolution , vous comprendrez mieux qu'un autre... qu'on peut beaucoup entreprendre avec du sang-froid et de la résolution ; or, je n'ai pas d'autre ressource pour vous enlever d'ici...

— Voyons , monsieur , si le moyen est bon , je serai le premier à le reconnaître. Un moment, pourtant, vous semblez oublier que je ne suis pas seul ici ?

— Je le sais , milord ; madame la duchesse vient de vous quitter... elle peut revenir d'un moment à l'autre.

— Et non pas seule... je vous en préviens.

— Fût-elle accompagnée de cent hommes armés jusqu'aux dents, je ne crains rien.

— Vraiment ?

Non milord... je dirai plus... je complr même beaucoup sur le retour de madame la

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duchesse pour vous décider à me suivre, dans le cas où vous hésiteriez encore.

— Monsieur... vous parlez en énigmes.

— Je vous en dirai tout à l'heure le mot , milord ; mais avant, je dois vous prévenir que l'on est à peu près au courant de tout ce qui vous est arrivé depuis votre fuite de Londres.

En lui niant ceci, je le forcerai à parler, et j'apprendrai peut-être quelque chose de plus , dit le chevalier. Il reprit tout haut :

— Quant à cela , monsieur , je ne le crois pas... c'est impossible.

— Écoutez-moi donc, milord duc ; il y a tpiatre ans, vous avez épousé , en France , la maîtresse de cette maison. Que ce mariage soit légal ou non, ayant été contracté après votre exécution à mort et par conséquent pendant le veuvage de votre première femme... cela ne me regarde pas , c'est une affaire de conscience et de théologie.

— Décidément , mon Sosie le milord duc s'est mis dans une position tout exceptionnelle, se dit Croustillac ; on peut le tuer parce qu'il est mort... et il peut se remarier parce que sa femme est veuve de lui. Je commence à avoir les idées singulièreincnf oud)rouillées, car.

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depuis hier , il se passe autour de moi des événements bien étranges.

— Vous voyez, milord duc, que mes renseignements sont exacts.

— Exacts... exacts... jusqu'à un certain point, vous me supposez capable de m'être remarié après mon exécution à mort, c'est au moins hasardé. Que diable... monsieur, savezvous qu'il faut être bien sur de son fait au moins... pour prêter aux gens de pareilles originalités.

— Tenez, milord duc, vous ne vous croyez pas, sans doute, en mon pouvoir... et vous plaisantez... votre gaieté ne m'étonne pas, d'ailleurs ; Votre Grâce a conservé sa liberté d'esprit dans des circonstances plus graves que celle-ci.

— Que voulez-vous, monsieur, la gaieté est la richesse du pauvre...

— Milord duc ! s'écria le colonel d'un ton sévère , le roi mon maître ne mérite pas ce reproché. . .

— Quel reproche , monsieur ? demanda le Gascon stupéfait.

— Votre Grâce dit que la gaieté est la richesse du pauvre.

— Eh bien ! monsieur . je ne vois pas en

quoi... cela insulte le roi, votre maître...

— N'est-ce pas dire, uiilord, que parce que vous vous voyez au pouvoir de mon maître, vous vous regardez comme dépouillé de tout?. . .

— Vous êtes susceptible , monsieur ; rassurez-vous... cette réflexion était purement philosophique... et n'avait nullement trait à ma position particulière.

— C'est différent, milord duc ; aussi m'étonnais-je de vous entendre parler de votre pauvreté.

— Parbleu... cela m'irait bien... de crier misère , dit Croustillac en riant.

— Peu de fortunes égalent encore la vôtre, monseigneur... les sommes énormes que vous avez tirées de la vente d'une partie de vos pierreries seront conservées à vous et aux vôtres. Guillaume d'Orange , mon maître , n'est pas de ceux qui enrichissent leurs créatures par la confiscation des biens d'ennemis politiques.

— Je ne te savais pas si riche, pauvre Croustillac , se dit le Gascon ; si j'avais prévu cela... combien j'aurais peu avalé de bougies allumées, pour la plus grande récréation de cet animal marin de maître Daniel ! Puis il ajouta tout haut :

-'l(i HILORD DUC.

— Je recoimaisà cela la générosité de voire maître, monsieur ; ainsi, mes grands biens... mes trésors... Et le Gascon ajouta tout bas : Cela fait toujours plaisir de dire une fois dans sa vie... mes grands biens, mes trésors...

— Le roi mon maître, milord duc, m'a ordonné de vous dire que vous pourriez faire fréter un navire pour conduire en Angleterre toutes vos richesses.

— Oh! mes vieux bas roses , mon vieux justaucorps vert, mon feutre pelé et ma vieille rapière... se dit Croustillac, voilà mon vrai domaine , mes vrais meubles et immeubles, il ne faudra pas une Hotte marchande pour les transporter ; puis il reprit tout haut :

— Mais revenons, monsieur, au sujet qui vous amène et aux découvertes que vous avez faites sur ma vie passée...

— Il y a trois ans, milord duc, vous êtes venu habiter cette île, restant invisible pour tous et faisant répandre, par un flibustier et autres gens à votre solde, les bruits les plus étranges sur votre habitation, afin d'en éloigner les curieux.

— Je n'y comprends plusiien du tout, pensa Croustillac ; la Barbe-bleue... non... la veuve... c'est-à-dire non... la duchesse... ou plutôt la

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femme du mort... qui est veuf... non... enfin la femme de n'importe qui... n'est donc pas du dernier mieux avec ces trois drôles ? Pourtant j'ai vu... de mes yeux, ses étranges privautés avec eux... j'ai entendu... Allons, allons, pour peu que cela dure... j'en deviendrai fou... Je commence à me trouver complètement stupidc... et à voir une infinité de chandelles romaines dans l'intérieur de mon cerveau.

Milord duo — Suite.

Rutler continua :

— Les manœuvres de vos émissaires furent couronnées d'un plein succès , milord duc , et il fallut le plus grand hasard pour que votre existence fût révélée à mon maître, il y a deux mois, et pour lui apprendre qu'à votre insu ou de votre plein consentement , on voulait faire de vous, milord duc... un dangereux instrument...

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— De moi... un inslrunient ! Et quel instrument, monsieur?

— Votre Grâce le sait aussi bien que moi ; les politiques du cabinet de Versailles et de la cour papiste de Saint-Germain, ne reculent devant aucun moyen ; peu leur importe que la guerre civile déchire longtemps un malheureux pays , pourvu que leurs projets réussissent. Je n'ai pas besoin de vous en dire davantage, milord...

— Si... monsieur... si, je désire que vous m'en disiez davantage... je veux voir jusqu'à quel point on a abusé de votre crédulité... Expliquez-vous, monsieur, expliquez-vous.

— La preuve que l'on n'a pas abusé de ma crédulité, milord, c'est que ma mission a pour but de ruiner les projets d'un envoyé de France qui , d'accord ou non avec Votre Grâce , doit arriver d'un moment à l'autre dans cette île...

— Je vous donne ma parole de gentilhomme, monsieur , que j'ignorais l'arrivée de cet envoyé français.

— Je dois vous croire, milord... Pourtant, certains bruits avaient autorisé le roi mon maître à penser que Votre Grâce , oubliant ses anciens ressentiments contre Jacques Stuarl

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SOU oncle, avait écrit à ce roi détrôné pour lui offrir ses services. . .

— Jacques Stuart étant détrôné, dit Croustillac avec un accent rempli de dignité, cela changeait singulièrement la face des choses, et j'aurais pu ainsi condescendre envers... mon oncle... à des démarches que ma fierté ne m'aurait pas permises auparavant.

— Aussi , milord... de votre point de vue à vous , votre résolution n'eùt-elle pas manqué de générosité...

— Sans doute j'aurais pu parfaitement , sans me commettre, me rapprocher de... d'un roi détrôné, reprit intrépidement Croustillac, mais je ne l'ai pas fait, je vous en jure ma foi de gentilhomme.

— Je crois Votre Grâce.

— Eh bien, alors... votre mission n'ayant plus de but...

— Vous comprenez, milord duc... que malgré la garantie de votre parole , les circonstances peuvent changer... et vos résolutions changer... comme les circonstances... L'espoir d'arriver au trône d'Angleterre... peut faire oublier bien des engagements ou éluder bien des promesses , milord duc... Loin de moi la pensée de vouloir récriminer sur le passé, mais

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Votre Grâce sait ce qu'elle a sacriiié lorsqu'elle a voulu porter une main audacieuse sur la couronne des Trois-Royaumes !

— Peste ! se dit Croustillac, il parait que je n'y vais pas de main morte, et que décidément je suis un gaillard à encager bel et bien... Si je savais comment tout ceci finira , je m'amuserais beaucoup.

— Le roi nxon maître ne peut pas oublier, milord duc , que vous avez porté vos vues jusque sur le trône.

— Eh bien , c'est vrai , s'écria Croustillac avec une expression de franchise spontanée, c'est vrai, je ne le nie pas. Que voulez-vous... l'ambition, la gloire , l'entraînement de la jeunesse... mais, croyez-moi, monsieur, ajoutat-il avec un soupir en parlant d'un ton mélancolique et élégiaque , croyez-moi , l'âge nous mûrit... nous rend sages ; avec les années l'ambition s'éteint , on vit content de peu dans la retraite... Une fois tranquille dans le port, jetant un regard philosophique sur les orages des passions... on cultive les champs paternels... quand on en a... ou du moins on regarde couler en paix le fleuve de la vie... qui va bientôt se perdre dans l'océan de l'éternité. . . En un mol, vous comprenez, monsieur, que si,

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dans notre première jeunesse , nous avons pu nous laisser aller à d'audacieuses visées... il ne s'ensuit pas que dans notre âge mùr... nous n'en reconnaissions pas la vanité... toute la vanité... Je vis obscur et tranquille, au sein de mon intérieur, avec une jeune femme charmante, aimé de ceux qui m'entourent, faisant un peu de bien... Ah ! monsieur, voilà la seule existence qui me convienne, je n'hésiterai donc pas, en conformation de ces paroles, à vous jurer de ne jamais élever la moindre prétention au trône d'Angleterre... vrai... foi de gentilhomme, je n'en ai plus la moindre envie.

— Je n'ai malheureusement pas, milord duc, le droit d'accepter votre serment , le roi mon maître peut seul le recevoir et y voir si bon lui semble une garantie suffisante contre de nouveaux troubles... Quant à moi , j'ai ordre de conduire Votre Grâce à Londres... et je dois remplir ma mission.

— Vous êtes persévérant, monsieur. Quand vous avez une idée... vous y tenez beaucoup...

— A quelque prix que ce soit, milord duc, je remplis les ordres qui me sont donnés. Vous devez voir, au calme qui préside à notre entretien, que je ne doute pas du succès de mon entreprise ; à celte heure que Votre Grâce sait

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les motifs qui me font agir, je ne doute pas qu'elle ne me suive sans faire la moindre résistance.

Croustillac avait prolongé l'entretien autant qu'il l'avait pu ; il lui fallait décidément suivre le colonel ou lui avouer la vérité. Le Gascon dit à Ruller :

— En supposant, monsieur, que je consente à vous suivre de bon gré, quel sera notre ordre de marche, comme on dit?

— Votre Grâce , toujours ainsi les mains liées, me permettra de lui offrir mon bras gauche, je tiendrai mon poignard à la main droite afin d'être prêt à vous frapper en cas d'alerte, jnilord , et nous nous dirigerons vers votre maison.

— Ensuite, monsieur?

— Une fois arrivé chez vous , milord, vous ordonnerez immédiatement à un de vos esclaves d'aller avertir vos nègres pécheurs de préparer leur banjue , elle nous suffira pour nous transporter à la Barbade. Dans cette île, nous trouverons un bâtiment de guerre qui m'attend et à bord duquel, monseigneur, vous serez transporté à Londres et remis entre les mains du gouverneur de la Tour.

— El vous vous imaginez sérieusement.

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monsieur , que je donnerai moi-même l'ordre de préparer tout ce qu'il faut pour mon enlèvement?

— Oui, monseigneur, par une raison fort simple : Votre Grâce sent la pointe de ce poignard ?

— Oui, sans doute... vous en revenez toujours là... vous vous répétez beaucoup, monsieur.

— Nous autres Flamands, milord, nous avons peu d'imagination... que voulez-vous... il n'y a rien de plus brutal (jue nos procédés ; mais réussir voilà l'important; or, ce brin d'acier me suffit, car si vous refusez d'obéir à la moindre de mes injonctions, milord duc, ainsi que j'ai eu déjà l'honneur de vous en prévenir, je vous tue sans miséricorde.

— J'ai aussi déjà eu l'honneur de vous dire, monsieur... que votre moyen ne manquait pas d'originalité... mais j'ai des esclaves... des amis, monsieur , et vous sentez bien que malgré votre bravoure...

— Mon Dieu, milord... si je vous tue... il est évident que je serai tué à mon tour , soit par vos esclaves, soit par vos âmes damnées de la flibuste ou du boucan, soit enfin parles autorités françaises qui seront parfaitement dans

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leur droit de me faire fusiller , car je suis Anglais et je m'introduis en temps de guerre dans cette île qui est considérée comme une place forte.

— Vous voyez donc bien , monsieur , ma mort ne serait pas impunie.

— En acceptant cette mission, j'ai fait d'avance le sacrifice de ma vie , tout ce que je veux, milord duc, c'est que vous ne soyez plus pour mon maître un sujet de crainte... pour l'Angleterre un sujet de troubles ; le roi Guillaume n'aime pas le sang, mais il hait la guerre civile. Votre réclusion perpétuelle ou votre mort peuvent seules le rassurer , choisissez donc, milord duc, entre le poignard ou la prison, il le faut; vous serez mon captif ou ma victime. Encore un mot : si vous n'étiez pas absolument en mon pouvoir, je ne vous dirais pas, au prix de ma vie, ce que je vais vous dire.

— Parlez, monsieur...

— Cette confidence, en vous prouvant le mal que vous pourriez faire à l'Angleterre , milord duc, vous prouvera aussi de quel intérêt il est pour le roi Guillaume qu'un ennemi tel que vous soit dans l'impossibilité d'agir; les partisans de voire première révolte, qui TOUS ont vu décapiter sous leurs yeux , gar-

dent encore de vous les plus chers souvenirs.

— Vraiment?... ça ne m'étonne pas de leur part , et c'est d'autant plus désintéressé à eux, qu'il y avait tout lieu de croire que je ne pourrais jamais les remercier... Puis le Gascon se [lit : Il faut que ce Flamand, qui parle du reste assez sagement, ait un coup de marteau... une idée fixe à l'endroit de mon exécution.

Le colonel reprit :

— Ah ! milord duc , vous payez cher votre nfluence !

— Fort cher , très-cher , trop cher , monsieur... pour ce qu'elle est véritablement.

— Pourquoi vouloir le nier , milord , puisjue vos ennemis même le reconnaissent?... ^uand on songe que vos partisans conservent îomme de pieuses reliques des lambeaux de r'os vêlements imprégnés de votre sang , que îhaque jour ils pleurent votre mort... que se- 'ait-ce donc si vous reparaissiez tout à coup à eurs yeux? Que d'enthousiasme n'exciteriez- /ous pas ? Je vous le répète, milord, c'est parce [ue votre influence peut être fatale dans ces emps de troubles , qu'on doit à tout prix la leutraliser.

- Poignarder quelqu'un ou l'emprisonner ternellement , vous appelez ça neutraliser une

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influence, dit Crouslillac, à la bonne heure... ç-a se dit probablement comme ça en politique... Après tout, je conçois la déCance que je vous inspire , car je suis un incorrigible conspirateur... On me coupe la tète devant mes partisans, croyant que ça va peut-être m'amender. Point ! au lieu de tenir compte de ce paternel avertissement, je conspire déplus belle ;. il est évident que ça doit finir par impatienter votre maître... Eh bien, monsieur , il s'impatiente à tort , car , une dernière fois , je vous déclare solennellement et à la face du ciel que je ne conspire pas, qu'il peut dormir en paix sur son trône, et que sa couronne ne me fait pas le moins du monde envie... Ceci est-il assez clair et assez catégorique, monsieur?

— Très-clair et très-catégorique , milord ; mais je dois exécuter les ordres que j'ai reçus. Lorsque nous serons chez vous tout à l'heure, j'aurai l'honneur de vous communiquer une lettre autographe de S. M. le roi GuillauuKî, qui ne vous laissera aucun doute sur le but et l'autorité de la mission dont je suis chargé.

Allons, milord, résignez-vous , c'est le sort de la guerre. D'ailleurs , si vous hésitez , je compte sur un puissant auxiliaire...

— Et lequel ?

— Instruite par moi du sort qui vous menace, vous voyant sous le coup de mon poignard...

— Toujours son éternel poignard... il est insupportable avec son poignard... pensa Croustillac, il n'a que ce mot là... à la main...

— Madame la duchesse, reprit Rutler, aimera mieux vous voir prisonnier que tué... on sait combien elle vous aime , combien elle vous est dévouée. Elle donnerait sa vie pour vous; elle contribuera donc , j'en suis sur, à vous Faire envisager sagement votre position... Maintenant , milord duc , choisissez : ou appelez quelques-uns de vos gens s'ils peuvent vous entendre, ou conduisez-moi chez vous, car il Faut hâter votre départ...

Nous devons le dire à la louange de Crouslillac ; apprenant que la Barbe-bleue était mariée à un grand seigneur invisible , qu'elle aimait passionnément , et qu'on le prenait pour ce grand seigneur, il se résolut généreusement à être utile à la jeune femme en prolongeant le plus possible le quiproquo dont il était victime, et en se faisant emmener prisonnier à la place du milord duc inconnu.

Heureux de songer qu'Angèle lui aurait une grande obligation . le Gascon se résigna donc courageusement à subir toutes les conséquences

<^iO MII.ORD DUC.

de la position qu'il avait acceptée ; seulement il ne savait de quelle manière sortir du Morneau-Diable, sans que son stratagème fût découvert.

— Milord duc , je suis à vos ordres ; il faut absolument partir à l'instant, dit le colonel avec impatience.

— C'est moi qui suis à vos ordres , reprit le chevalier, qui voyait avec un certain effroi arriver le moment critique de cet entretien.

Une idée lumineuse frappa Croustillac, il crut avoir trouvé le moyen d'échapper à ce danger et de sauver le mystérieux mari de la Barbe-bleue.

— Écoutez-moi, monsieur, dit l'aventurier en prenant un air digne et pénétré, je vous donne ma parole de gentilhomme que je vous suivrai librement partout où vous me conduirez , mais je voudrais que la duchesse , ma femme , ne fût instruite de mon arrestation qu'après mon départ.

— Comment, milord duc, vous vous résigneriez à abandonner madame votre femme. . . sans lui faire connaître votre triste position!

— Oui, à cause de raisons à moi connues... et puis , je tiens à m'épargner des adieux toujours déchirants.

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— Mes ordres ne concernant que vous , niilord duc, dit le colonel, vous êtes libre d'agir, au sujet de madame la duchesse , comme bon vous semblera. Rien de facile, ce me semble, que d'atteindre le but que vous vous proposez. Si madame votre femme s'étonne de votre départ , vous prétexterez de l'impérieuse nécessité d'un voyage de quelques jours à Saint- Pierre... Quant à ma présence ici... vous l'expli([uerez aisément... Nous partons... et votre chaloupe nous conduit à la Barbade...

— Sans doute, sans doute, dit le Gascon embarrassé ; car il voyait une foule de périls dans les propositions que lui faisait le colonel, sans doute... mon départ pourrait s'expliquer facilement ainsi ; mais pour donner des ordres aux nègres pêcheurs , il faudra faire du bruit dans la maison , éveiller ainsi l'attention de ma femme... Elle est extrêmement craintive et s'alarme de tout... Votre présence ici, monsieur, où personne au monde ne peut s'introduire, lui donnera des soupçons... et ils amèneront nécessairement la scène pénible à laquelle je voudrais échapper à tout prix.

— Mais alors, milord, comment faire?

— Il y a un moyen infaillible, monsieur; (jnelquc dangereux que soit le chemin par Ic-

62 HILORB DUC.

quel vous vous êtes introduit ici , prenons-le ; nous sortirons de l'île à l'aide du moyen dont vous vous êtes servi pour y entrer... Une fois à la Barbade , j'instruirai ma femme de l'événement... du cruel événement qui me sépare d'elle à jamais , et vous me jurerez , à votre tour, qu'elle ne sera pas inquiétée après mon départ.

— Malheureusement , milord , ce que vous me proposez est impossible.

— Comment cela?

— Je suis venu par la caverne du pêcheur de perles, milord.

— Eh bien? allons-nous-en par la caverne du pêcheur de perles.

— Il est donc vrai... milord... vous ignoriez la communication secrète qui existait entre cette caverne et l'abîme qui cerne voire parc ?

— Je l'ignorais complètement... mais puisque cette communication existe, servons-nousen pour partir.

— Mais c'est impossible , milord ; on ne peut parvenir dans l'intérieur de cette caverne qu'en s'abandonnanlâux vagues qui vous précipitent au fond d'un lac souterrain après vous avoir fait franchir une cataracte...

— Et pour sortir de cette caverne?...

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— Il faudrait, milord , remonter une chute d'eau de vingt pieds de haut...

— C'est trop fort pour moi... Ainsi , le bâtiment qui vous a amené en dehors de cette caverne...

— Est parti pour la Barbade , milord... Il n'avait pu approcher de cette partie de l'île, malgré les croiseurs français , que parce que cette cote est inabordable...

— Je conçois que ce chemin ne soit guère praticable, dit le chevalier accablé.

— Si vous m'en croyez , milord , vous vous bornerez à annoncer à madame la duchesse que vous vous absentez pour quelques jours seulement... J'ai foi dans votre parole de gentilhomme que vous ne ferez aucune tentative pour vous échapper de mes mains.

— Je vous ai donné cette parole, monsieur.

— J'y crois , milord... et mon poignard me répond de son exécution.

— J'aurais été en effet bien étonné si le poignard n'avait pas reparu, pensa Croustillac. Il croit parfaitement à ma parole... ce qui ne l'empêche pas de croire autant à son poignard. . . Mordioux! cette défiance... Mais il ne s'agit pas de cela... Que faire... que faire?... La duchesse n'est pas prévenue ; les esclaves ne

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m'obéiront pas si je les commande... C'est fini... me voici au bout de mon rouleau de mensonges...

Force fut à Croustillacde se résignera toutes les suites de son quiproquo. Il regretta sincèrement de n'avoir pu se dévouer plus efficacement pour la Barbe-bleue , car il ne doutait pas que sa ruse ne fût découverte au moment où il mettrait le pied dans la maison.

Il eut bientôt une autre crainte.

Le Caraïbe , voyant Croustillac revenir accompagné d'un étranger armé jusqu'aux dents, pouvait attaquer le colonel. Or, ce dernier avait nettement expliqué à l'aventurier comment , à la première agression, il serait obligé de le tuer sans miséricorde.

Le chevalier commença à trouver son rôle moins divertissant et à maudire la sotte curiosité , l'imprudente étourderie qui l'avaient ainsi jeté au milieu d'une position aussi compliquée que dangereuse.

Le départ.

L'esprit de Croiistillac était trop mobile et trop aventureux pour s'appesantir longtemps sur (le craintives et tristes pensées , il fit le raisonnement suivant :

<: Ce jourd'hui , comme toujours , j'ai peu ou prou à perdre ; si je parviens à sortir de la maison , je continue de passer pour le mystérieux milord duc et je suis traité en prince jusqu'à ce qu'on s'aperçoive de ma supercherie ; alors je

66 LE BÉPÀRT.

redeviens Gros Jean comme devant , et j'ai rendu un grand service à cette jolie petite Barbe bleue qui s'est moquée de moi, mais qui m'a ensorcelé, car elle m'intéresse plus que je ne voudrais, plus qu'elle ne le mérite peut-être ; car malgré son amour pour ce mari invisible , elle m'a paru furieusement tendre avec le boucanier et cet autre anijnal d'anthropophage. î]nfin , il n'importe... si c'est mon caprice de me dévouer pour cette petite femme , j'en suis bien le maître. Oui... mais si au contraire je ne puis sortir de céans? mais si le Caraïbe s'en mêle? ça se gâte... il est clair que je suis tué comme un chien par cet épais Flamand. Comment donc faire pour échapper à cet inconvénient ? Dire maintenant à l'homme au poignard que je ne suis pas son milord-duc?... Cela me sauverait peut-être... Mais non, non, ce serait une lâcheté , et de plus une lâcheté inutile , car, pour m'empêcher de jeter l'alarme dans la maison , ce buveur de bière m'expédierait immédiatement... Oui, oui... malgré ma parole de gentilhomme de ne pas chercher à m'échapper, il me serre toujours deprès.Mordioux! que cet homme-làestdonc ridicule avec son poignard!... Bah!... son poignard... il ne me tuera qu'une fois , après lotit... Allons , courage... courage,

Ci'oustillac... et surtout ne réfléchis pas , cela te porte malheur, tu ne fais jamais de plus lourdes sottises , de plus énormes bévues que lorsque tu raisonnes... Abandonne-toi à ton étoile; comme toujours, ferme les yeux et va de l'avant. i>

Raffermi par cette belle logique , le chevalier reprit tout haut :

— Eh bien ! monsieur, puisqu'il faut absolument passer par la maison pour sortir d'ici... marchons.

— Monseigneur, dit le colonel, après un moment d'hésitation, vous m'avez donné votre parole de gentilhomme de ne pas vous échapper.

— Oui, monsieur !

— Mais vos gens peuvent vouloir vous délivrer?

— Ma vie est entre vos mains , monsieur, vous avez ma parole. Je ne puis rien de plus.

— C'est juste , monseigneur... mais alors dans votre intérêt prévenez vos esclaves que leur moindre tentative contre moi vous coûterait la vie ; car j'ai juré , aussi moi , de vous emmener mort ou vif.

-- Ce ne sera pas de ma faute , monsieur, si

68 LE DÉPAKT.

VOUS ne tenez pas votre serment... Marchons.

Et le chevalier et le colonel s'avancèrent vers la maison.

Rutler tenait le bras de Croustillac sous son hras gauche , et avait toujours la main sur son poignard ; non qu'il doutât de la parole de son prisonnier , mais les esclaves du Morne-au-Diable pourraient vouloir délivrer leur maître.

Croustillac et Rutler n'étaient plus qu'à quelques pas de la maison lorsqu'au détour d'une allée obscure, ils virent s'avancer une femme vêtue de blanc.

Le colonel s'arrêta , serra fortement le bras de son prisonnier, et lui dit tout bas :

— Qui est là? monseigneur, avertissez cette femme... prenez garde qu'elle ne crie.

— C'est la Barbe-bleue , je suis perdu ! elle va pousser des cris de paon et tout découvrir, pensa Croustillac.

A son grand étonnement la femme s'arrêta et ne dit mot.

Le Gascon s'écria :

— Qui donc est là ?

— Fait-il donc si noir que monseigneur ne reconnaisse pas Miretle? dit la voix bien connue do la Barbe-bleue.

Croustillac resta muet , confondu.

La Barbe-bleue l'appelait aussi monseigneur, et elle prenait le nom de Mirette.

— Mordioux, se dit- il, je n'y comprends plus rien, mais plus rien du tout... du tout... cela devient de plus en plus obscur. C'est égal , tenons-nous ferme et jouons serré.

— Quelle est cette femme? lui dit tout bas le colonel.

— C'est... c'est la femme de confiance de ma femme, répondit le chevalier.

Angèle reprit :

— Monseigneur, je venais dire à Votre Grâce que madame s'est couchée un peu souffrante... mais qu'elle dort à cette heure.

— Tout nous sert, monseigneur, dit le colonel à voix basse à Croustillac, madame la duchesse dort , vous pouvez partir sans qu'elle s'aperçoive de rien.

Angèle , qui s'était approchée , reprit d'un air effrayé en se reculant vivement :

— Ah ! mon Dieu , mais Votre Grâce n'est donc pas seule ?

—Monseigneur, dit le colonel, si elle pousse un cri c'est fait de vous !

— N'aie pas peur, Mirette, dit le chevalier, n'aie pas peur... pendant que tu étais auprès de ma femme, monsieur est entré ; il arrive du

70 l.£ DÉPART.

Fort-Royal pour... jiour affaires Irès-pressées, il faut que je sorte à l'instant pour l'accompaiçner...

— Si lard , monseigneur , mais vous n'y songez pas... Je vais prévenir madame.

— Non... non... je te le défends; mais, dismoi, j'aurais tout de suite besoin des nègres pêcheurs et de leur chaloupe... fais-les prévenir.

— Mais, monseigneur...

— Obéis.

— Ce n'est pas difficile... c'est demain malin jour de pêche en haute mer, les noirs doivent être maintenaut prêts à partir... pour être avant le jour à l'anse aux Caïmans , où est mouillé leur bateau.

— Monseigneur , tous nous seconde, vous le voyez , parlons , dit le colonel à voix basse.

— C'est étonnant comme la Barbe-bleue va uu-devant de mes demandes et comme elle facilite mon départ, se dit Crouslillac ', il y a là-dessous quelque chose de bien étrange... Je n'avais peut-être pas tout à fait tort de l'accuser de magie ou de nécromancie... Puis il reprit tout haut ;

— Tu vas nous faire ouvrir les portes du dehors , Mirette , cl ordonner aux noirs de se préparer à l'instant même.

— Eh bien ! ajouta Croustillac en voyant la jeune femme rester immobile, ne nfas-tu pas entendu ?

— Certainement, monseigneur, mais comment, Votre Grâce... veut absolument...

— Monseigneur! Ma Grâce!... Voilà une heure que tu m'appelles ainsi , devant un étranger, dit le Gascon d'un air courroucé, pensant faire un coup de maître, que serait-il arrivé... si monsieur n'était pas dans le secret?

— Oh ! je sais bien que si cet étranger est ici, à cette heure , c'est qu'on peut parler devant lui comme devant Votre Grâce et devant madame... Mais est-ce bien possible, monseigneur, vous voulez absolument partir?...

— La fine mouche veut avoir l'air de me retenir pour mieux jouer son rôle, pensa Croustillac. Mais qui l'a instruite , qui lui a si bien tracé ce rôle ?... Décidément il doit y avoir de la nécromancie là dedans...

— Mais monseigneur, reprit Mirette , que dirai-je à madame ?

— Tu lui diras, reprit le pauvre Croustillac avec un attendrissement que le colonel attribua à des regrets bien naturels , tu lui diras à cette chère et bonne femme de n'avoir pas d'inquiétude... entends-tu bien Mirelte... pas

72 LE BÉPARÏ,

d'inquiétude... assure -la bien que le petit voyage que je vais faire est absolument dans son intérêt... Dis-lui enfin... de penser quelquefois à moi.

— Quelquefois, monseigneur? mais madame y pense... y pensera toujours, répondit Mirette d'une voix émue , car elle comprenait le sens caché des paroles de Croustillac. Soyez tranquille, monseigneur... madame sait combien vous l'aimez... et elle n'oublie rien... mais vous serez ici demain avant son réveil n'estce pas ?

— Oui , dit Croustillac ; certainement , demain malin... Allons , Mirette, dépèche -toi de prévenir les nègres pêcheurs et de faire ouvrir la porte de la voûte ; il faut que nous parlions sans délai.

— Oui , monseigneur, en même temps je vous apporterai votre épée et votre manteau , dans le salon , car la nuit est froide dans la montagne... Ah ! j'oubliais, voici votre bonbonnière que vous portez toujours avec vous et que vous aviez laissée chez madame.

En disant ces mots , Angèle donna au Gascon une petite boite, lui serra vivement la main et disparut.

— Vive Dieu ! milord duc, les choses oui

mieux tourné que je ne l'espérais , dit le colonel ; la maison est-elle encore éloignée ?

— Non , après avoir monté cette dernière rampe , nous y arrivons.

En effet, au bout de quelques minutes, llutler et son captif entrèrent dans le salon , le chevalier y trouva Angèle coiffée d'un madras et vêtue d'une longue simarre qui cachait sa taille ; la jeune femme montra au chevalier un manteau qu'elle avait déposé sur un fauteuil.

— Voici votre cape et votre épée , monseigneur, dit-elle à Croustillac en lui remettant une rapière magnifique. Maintenant je vais voir si les esclaves sont prêts.

Ce disant , Angèle sortit.

L'épée dont on vient de parler était aussi riche par sa matière que curieuse par sa forme ; la garde élait d'or massif, sur la coquille, on voyait émaillées les armes royales d'Angleterre ; la poignée représentait un lion debout, et sa tête , surmontée d'une couronne royale, servait de pommeau ; le baudrier d'une grande richesse quoique terni par un fréquent usage, était de velours rouge brodé de perles fines, au milieu desquelles les lettres C. S. étaient plusieurs fois reproduites.

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