‹ L'aventurier ou la barbe-bleueChapitre 30 sur 46 · I. wr.NTiiRir.R · texte numérisé non relu

I. wr.NTiiRir.R

Avant que de passer le baudrier . Crousfillac dit au colonel :

— Je suis votre prisonnier, monsieur, puisje garder mon épée? Je vous réitère ma parole de n'en faire aucun usage contre vous.

Sans doute cette arme historique était connue du colonel , car il répondit ;

— Je savais que cette royale épée était entre les mains de Votre Grâce , j'avais ordre de la respecter dans le cas où vous me suivriez de bon gré , monseigneur.

— Je comprends , se dit Croustillac ; la Barbe-bleue continue à agir en fine mouche... Elle me décore ainsi d'une partie de la défroque du milord duc mystérieux pour augmenter encore l'erreur de cet ours flamand ; tout mon regret est de ne pas connaître mon nom , je sais , il est vrai , que j'ai eu le cou coupé ; c'est déjà quelque chose , mais ça ne suffit pas pour constater mon identité, comme disent les gens de loi... Enfin, ceci durera ce qu'il plaira à Dieu ; une fois que j'aurai tourné les talons, la Barbe-bleue mettra sans doute son mari en sûreté ; c'est le principal. Maintenant , affublons- nous du manteau et mon déguisement sera sans doiite complet.

Ce vêtement d'une coupe particulière était bieu , avec une sorte de caniail en drap rouge galonné d'or ; on voyait qu'il avait dû longtemps servir.

Le colonel dit au chevalier :

— Vous êtes fidèle au souvenir de la journée de Bridgewater , monseigneur ?

— Hum... hum... fidèle... comme ci comme çà... cela dépend de la disposition dans laquelle je me trouve...

— Pourtant , monseigneur , reprit le colonel , je reconnais là le manteau des cavaliers rouges qui combattirent si valeureusement sous vos ordres à cette fatale journée...

— C'est ce que je vous disais... selon que j'ai froid ou chaud , je porte ce manteau, mais c'est toujours pour moi une manière de commémoration... de cette bataille... où les cavaliers rouges ont comme vous le dites , si vaillamment combattu sous mes ordres.

Le chevalier avait posé sur une table la bonbonnière que la Barbe-bleue lui avait donnée. Il prit cette boite et la regarda machinalement; sur la couverture il reconnut une figure bien caractérisée qu'il avait plusieurs fois vue reproduite en gravure ou en portraits. Après avoir un peu cherché , il se ressouvint

70 LE DEPABT.

que ces traits étaient ceux de Charles II d'Angleterre.

Rutler lui dit :

— Monseigneur, que Votre Grâce me pardonne de l'arracher à des pensées qu'il est facile de deviner en voyant le porti'ait qui est sur cette boîte , niais les moments sont précieux.

Angèle rentra au même moment et dit à Croustillac :

— Monseigneur, les nègres sont là avec un fanal pour vous éclairer.

— Partons , monsieur , dit le chevalier en prenant son chapeau des mains de la jeune femme , qui lui dit tout bas :

— Après mon mari , c'est vous que j'aime le plus au monde ; car vous l'avez sauvé...

Bientôt les portes massives du Morne-au- Diable se refermèrent sur le chevalier et sur le colonel, qui se mirent en route , précédés de quatre noirs dont l'un portait un fanal pour éclairer la route.

Pendant que l'aventurier, prisonnier du colonel Rutler, ([uitte le Morne-au-Diable , nous introduirons le lecteur dans l'appartement le plus secret delà maison de la Barbe-bleue.

C'était une vaste pièce très-simplement meublée ; çà et là pendues aux boiseries , on voyait des armes de prix. Au-dessus d'un lit de repos, était un très-beau portrait du roi Charles II d'Angleterre ; plus loin , une miniature représentant une femme d'une beauté ravissante. Dans un cadre d'ébène , plusieurs esquisses au crayon, assez habilement dessinées, avaient reproduit toujours le même profil ; il était facile de deviner qu'on avait ainsi lâché de faire un portrait de souvenir. Le cadre était supporté sur une sorte de cartouche d'argent ciselé représentant de funèbres allégories au milieu desquelles on lisait cette date : 15 juillet 1685.

Cet appartement était occupé par un homme dans la force de l'âge , grand svelte , robuste. Ses nobles proportions rappelaient singulièrement la stature et la taille du capitaine l'Ouragan , du boucanier Arrache-l'âme ou du Caraïbe Youmaale.

En colorant les beaux traits de l'homme dont nous parlons , de la teinte cuivrée du î mulâtre, du roucouage du Caraïbe, ou en les i cachant à demi sous l'épaisse barbe noire du |i boucanier, on aurait cru revoir ces trois inll dividus dans ce même personnage.

78 LE nÉPAKT.

Nous dirons donc au lecteur, qui, déjà sans doute , a pénétré ce mystère , que les déguisements du boucanier , du flibustier et du Caraïbe, avaient été successivement portés parle même homme , qui n'était autre que le (ils naturel de Charles II , Jacques , duc de Monmouth , exécuté à Londres le IS juillet 1685 , comme coupable de haute trahison.

Tous les historiens s'accordent à dire que ce prince était très-brave , très-alïable , d'un caractère généreux , et d'une ligure noble et belle. Telle fut la fin d'un seigneur {dit Hume, en parlant de Monmouth ) , que ses grandes <iualités agiraient pu rendre Vornement de la cour et qui eût été capable de bien servir sa patrie.

La tendresse que le roi son père avait eue pour lui, les caresses d'une nombreuse faction , et les amorces de laffection popidaire l'avaient engagé dans une entreprise supérieure à ses forces ; l'amour du peuple le suivit dans toutes les variétés de sa fortune ; après son exécution mèi»e , ses

PARTISANS CONSERVÈRENT l'eSPÉRANCE DE LK RE- VOIR UN JOUR A LEUR TETE.

Nous expliquerons plus tard les causes de la singulière espérance des partisans de ce prince " et comment Monmouth avait en effet survéci à son exécution .

LE DÉPAKT. 7'.)

Ayjint dépouillé son déguisement de Caraïbe el leroucouagequi cachaitses traits, Monnioulh portait une ample simarre de tabis bleu à fleurs oranger, et lisait attentivement plusieurs papiers étalés devant lui.

Pour expliquer le quiprocjuo dont le chevalier était la victime volontaire, nous dirons que Croustillac , sans ressembler beaucoup à Monmouth, était du même îîge, de la môme taille , brun comme lui , mince comme lui, et que le duc avait, comme le Gascon, le nez hardiment accusé et le menton saillant.

Tout autre que le colonel Rutler, officier hollandais arrivé des Provinces - Unies à la suite de Guillaume d'Orange , aurait donc pu tomber dans la même erreur , surtout en voyant entre les mains de Croustillac certains objets précieux et connus , que l'on savait avoir appartenu au lils de Charles IL

Quant au choix de Rutler, on conçoit que pour remplir une pareille mission dans toutes ses conséquences , il fallait un homme sûr, intrépide , aveuglément dévoué , et capable de pousser le dévouement presque jusqu'à l'assassinat ; le choix de Guillaume d'Orange se trouvant très-circonscrit par de telles exigences, il lui avait été probablement impossible

de trouver un homme qui connût personnellement Monmouth, et qui ne reculât devant aucune des terribles extrémités que pouvait amener cette périlleuse et cruelle entreprise.

Monmouth était profondément absorbé dans la lecture de quelques journaux anglais.

Tout à coup la porte de sa chambre s'ouvrit, et Angèle se précipita à son cou en s'écriant :

— Sauvé ! sauvé !

Puis, fondant en larmes, riant et sanglotant tour à tour , baisant les mains , le front , les yeux de son mari , elle répétait d'une voix entrecoupée :

— Sauvé... mon Jacques bien-aimé... sauvé... Il n'y a plus de danger pour toi... mon amant, mon époux, mon frère. Dieu soit loué, le péril est passé. . . Mais quelle terreur a été la mienne ! Hélas , j'en tremble encore...

Effrayé de l'exaltation d'Angèle , Monmouth lui dit avec une tendresse inquiète :

— Qu'as-tu, mon enfant... Que veux-tu dire? Mais sans lui répondre , Angèle s'écria :

— Maintenant, ce n'est pas tout, il faut fuir, entends-tu?... Le roi Guillaume d'Angleterre est sur tes traces... Demain , il nous faut quitter cette île. Tout sera préparé ; je viens de donner l'ordre à un de nos nègres pêcheurs

d'aller dire au capitaine Ralph de tenir le Caméléon tout prêt à mettre à la voile, il est mouillé à l'anse aux Caïmans... en deux heures nous pouvons avoir quitté la Martinique.

YI

La trahison.

Le duc de Monmoulli pouvait à peine croire ce qu'il entendait , il regardait sa femme avec angoisse.

— Que dis-tu? s'écria-t-il enfin, le roi Guillaume... sait que j'habite cette île?

— Il le sait... Un de ses émissaires s'était introduit ici... cette nuit... Mais calme-toi... il est parti-, il n'y a plus aucun danger, s'écria Angèle en voyant Monmouth courir à ses armes.

— Mais , cet homme? cet homme...

— Il est parti, te tlis-je. . . le péril est passé. . . Serais-je ici sans cela?... Non... tu n'as plus rien à redouter... quant à présent du moins. Mais sais-tu qui m'a aidé à conjurer ce menaçant orage ?

— Non... de grâce explique-moi...

— C'est ce pauvre aventurier dont nous avions fait notre jouet.

— Croustillac?

— Oui , sa présence d'esprit nous a sauvés. Dieu soit loué... le péril est éloigné.

— En vérité, Angèle, je crois rêver.

— Ecoute-moi donc : il y a une heure , lorsque tu m'as eu quittée pour lire ces papiers venus d'Europe, je suis descendue avec le chevalier dans le jardin... J'avais un pressentiment de notre danger, j'étais triste, rêveuse... je voulais me débarrasser de notre hôte le plus tôt possible... n'étant plus disposée à le railler ; je lui dis que je ne pouvais lui expliquer le mystère de mes veuvages, que ma main n'appartiendrait à personne et qu'il devait quitter celle maison demain au point du jour ; notre but était ainsi rempli ; le Gascon , par ses récits naturellement exagérés sur ce qu'il avait vu ici , donnerait plus de créance encore aux

bruits qui circulent depuis trois ans dans l'ile, bruits absurdes mais précieux, qui jusqu'à présent , hélas ! nous avaient sauvegardés en jetant une telle confusion dans les événements, qu'il avait été impossible de démêler le vrai du faux.

— Sans doute; mais par quelle fatalité ce mystère... ? Achève... achève.

— Après avoir annoncé au chevalier qu'il ne pouvait plus rester ici , je lui dis que nous voulions néanmoins lui laisser un riche souvenir de son séjour au Morne-au-Diable. A mon grand élonnement , il refusa d'un air si péniblement humilié qu'il me fit pitié , sachant combien il était pauvre ; et voulant , par cela même qu'il témoignait quelque délicatesse , l'obliger à accepter un présent, j'étais revenue chercher ici un médaillon entouré de diamants où se trouve mon chiffre, espérant que le chevalier ne me refuserait pas. J'allais lui porter ce cadeau , lorsqu'on approchant de l'endroit où je l'avais laissé , au bout du parc , près du bassin... Ah ! mon ami , j'en frémis encore.

Et la jeune femme jeta ses deux bras autour du cou de Jacques, comme si elle eût voulu le protéger encore contre ce danger passé.

— Angèle , je t'en supplie, calme- toi, •i. fS

dit tendrement Monmouth , termine ce récit.

— Eh bien ! reprit-elle, lorsque je m'appro ■ chai du bassin , j'entendis parler... Effrayée, j'écoutai.

— C'était cet émissaire, sans doute?

— Oui, mon ami.

— Mais comment s'est-il introduit ici? Comment en est-il sorti? Comment a-t-il confié ses desseins au Gascon ?

— Il a pris le chevalier pour toi.

— Il a pris le chevalier pour moi ? s'écria Monmouth.

— Oui... Jacques, sans doute il aura été trompé par la ressemblance de taille et par cet habit que le Gascon avait endossé et que tu avais fait faire pour satisfaire à un de mes caprices en t'habillant comme le portrait dont tu m'avais parlé.

— Oh ! dit Monmouth en passant sa main sur son front avec accablement, oh ! tu ne sais pas les souvenirs terribles que tout ceci éveille en moi !

Puis , après avoir jeté un long soupir et regardé tristement le cadre d'ébène incrusté d'argent qui renfermait l'esquisse d'un portrait, le duc reprit :

— Mais quelle a été l'issue de cette étrange

rencontre ? Le chevalier qu'a-t-il dit ? Toi-même qu'as-tu fait? En vérité, sans ta présence, sans tes paroles qui me rassurent... j'irais moimême...

Angèle interrompit le duc :

— Encore une fois, mon Jacques bien-aimé, serais-je là si calme, s'il y avait quelque chose à craindre à cette heure?

— Eh bien ! je t'écoute ; mais tu conçois mon impatience...

— Je ne la ferai pas durer longtemps ; je continue... A quelques mots que je surpris , je devinai que le chevalier, en laissant notre ennemi dans l'erreur, ne savait comment le faire sortir de cette maison, craignant de ne pas être obéi par nos gens... Comptant avec raison sur l'intelligence du Gascon , je me suis présentée à lui au moment où il s'approchait de la maison, ayant soin de le prévenir indirectement, qu'il devait me prendre pour Mirette ; ayant remarqué que l'émissaire de Guillaume, croyant s'adresser à toi , appelait le chevalier , milord duc ou monseigneur, je l'ai appelé ainsi, j'ai fait ouvrir les portes, et pour compléter l'illusion, j'ai prêté au Gascon ton épée , ta boîte à portraits , et ce vieux manteau auquel tu tiens tant...

— Ah! qu'as-tu fait, Angèle , s'écria le duc, l'épée de mon père , une boîte qui m'a été donnée par ma mère. .. et le manteau qui a appartenu au plus saint , au plus admirable martyr qui se soit jamais sacrifié à l'amitié !

— Jacques, mon ami , pardon... pardon... je croyais bien agir, s'écria Angèle, désolée de l'expression d'amertume et de chagrin qu'elle lisait sur les traits de Jacques.

— Pauvre ange bien-aimé, reprit Monmouth en lui serrant les mains avec tendresse , je ne t'accuse pas , mais j'ai un tel respect pour ces saintes reliques , qu'il m'est cruel de les voir profaner par un mensonge, même pendant quelques moments ; ah ! je le répète , tu ne sais pas les souvenirs terribles qui se rattachent surtout à ce'manteau... hélas! je ne t'ai pas tout dit.

— Tu ne m'as pas tout dit? s'écria Angèle surprise. Quand tu es venu me chercher en France au nom de mon second père , de mon bienfaiteur... mort sur un champ de bataille, et Angèle soupira tristement, ne m'as-tu pas offert de partager ta vie avec moi... pauvre orpheline... ne m'as-tu pas dit que tu m'aimais? que m'importe le reste ? S'il ne s'était pas agi de ton salut , de ta vie , aurais-je jamais songé à te parler de ta condition , de ta naissance? Je

t'ai épousé proscrit , fuyant la haine acharnée de tes ennemis... Nous avons échappé à bien des périls, dérouté les soupçons , grâce à mes prétendus mariages , à tes déguisements divers. Maintenant... que peux-tu m'avoir caché ? Si c'est quelque nouveau danger , Jacques, mon ami... mon amant... je ne te le pardonnerais pas, car je dois tout partager avec toi... bonne et mauvaise fortune... Ta vie est ma vie, tes ennemis , mes ennemis. Quoique cette fatale tentative soit heureusement déjouée , maintenont ils connaissent ta retraite, ils vont recommencer à te poursuivre avec acharnement. Il faut fuir... Dans deux heures le Caméléon sera prêt à mettre à la voile...

Profondément préoccupé , Monmouth n'entendait pas Angèle ; il marchait à grands pas, se disant :

— Il n'y a pas a en douter... on sait que j'existe... Mais comment Guillaume d'Orange a-t-il pu pénétrer ce mystère , qui n'était plus connu que de moi... et du père Griffon?... puisque le saint martyr avait emporté ce secret dans sa tombe , et que de Crussol , dernier gouverneur de cette île, est mort... Quand je songe que pour plus de sûreté... j'ai même caché mon véritable nom à celte femme adora-

blement dévouée. . . qui a donc pu me trahir ?. . . Le père Griffon est incapable d'un tel sacrilège . . . car c'est sous le sceau de la confession que le gouverneur lui a fait cette révélation...

Après quelques moments de silence et de méditation, le duc reprit :

Et de quel moyen s'est servi le chevalier pour découvrir les desseins de l'émissaire de Guillaume d'Orange ?

— Ses desseins ? ô mon ami , cet homme ne s'en est pas caché , je l'ai entendu , il voulait t'enlever mort ou vif et te conduire à la Tour de Londres.

— Plus de doute... depuis la révolution de 1688, l'on craint que je ne me rapproche du roi détrôné , les papiers publics annoncent même que mes anciens partisans s'agitent... dit Monmouth en se parlant à lui-même. Je reconnais là la politique de mon ancien ami Guillaume d'Orange... Mais de quel droit me soupçonne-t-il capable de visées ambitieuses?. . . Encore une fois, qui a pu éveiller dans l'esprit de Guillaume ces défiances si injustes... ces craintes si mal fondées?...

Après un nouveau moment de silence, il dit à Angèle :

Dieu soit loué... mon enfant, l'orage est

LA TRAHISOi». 91

passé , grâce à toi grâce à ce brave aventurier... Néanmoins... je ne sais si, malgré le dévouement qu'il vient de montrer dans cette occasion, je puis lui confier une partie de la vérité , peutêtre serait-il plus prudent de la lui laisser toujours ignorer et de le persuader que l'émissaire lui-même avait été abusé par de faux renseignements. Qu'en penses-tu, Angèle?dois-je paraître aux yeux du chevalier sous d'autres traits que ceux dToumaale, ou bien te chargeras-tu du soin de voir et de remercier encore ce brave homme? Quant à sa récompense, nous trouverons moyen d'y pourvoir sans blesser sa délicatesse.

Angèle regardait son mari avec un étonnement croissant.

Monmouth ne l'avait pas comprise, il croyait que le Gascon était parvenu à éloigner du Morne-au-Diable l'émissaire de Guillaume d'Orange, mais il ne savait pas qu'il l'eût accompagné comme prisonnier.

— Je ne sais pas quand reviendra le chevalier , mon ami. Il fera sans doute durer cette méprise le plus longtemps possible pour nous donner le temps de fuir...

— Le chevalier n'est donc plus ici ! s'écria le duc.

92 LA TRAHISOiV.

— Mais non , mon ami , il est parti prisonnier sous ton nom avec cet homme. Nos nègres pécheurs les accompagnent jusqu'à l'anse aux Caïmans , où l'émissaire s'embarquera pour la Barbade... dans une de nos chaloupes avec le chevalier...

Le duc semblait ne pas croire à ce qu'il entendait.

— Parti prisonnier sous mon nom ? s'écriat-il. Mais cet émissaire , en reconnaissant son erreur, sera capable de sacrifier le chevalier... Par le ciel... je ne le souffrirai pas... trop de sang, mon Dieu ! a déjà coulé pour moi !...

— Du sang!... ah! ne crains pas cela... le chevalier ne peut courir aucun danger. . . Malgré mon désir d'éloigner de nous le péril dont nous étions menacés, jamais je n'aurais exposé cet homme généreux à une perte assurée...

— Mais, malheureuse femme ! s'écria le duc, tu ne sais pas de quelle terrible importance est le secret d'État (jue possède maintenant le chevalier. . .

— Mon Dieu ! que dis-tu ?...

— Ils sont capables de le tuer...

— Ah! qu'ai-je fait, mon Dieu?... Mais où vas-tu , s'écria la jeune femme en voyant le duc s'apprêter à sortir.

LA TRAHISOPf. 93

— Je veux les rejoindre, délivrer ce malheureux aventurier. J'emmènerai quelques noirs avec moi. A peine le Gascon a-t-il une heure d'avance.

— Jacques... je t'en supplie... ne t'expose pas...

— Comment ! j'abandonnerais lâchement cet homme qui s'est dévoué pour moi, je le livrerais aux ressentiments de l'envoyé de Guillaume... jamais! Ah! tu ne sais pas, malheureuse enfant , que certains sacrifices imposent une reconnaissance aussi douloureuse qu'un remords!... Va, je t'en prie, dire à Miretle d'ordonner à quelques esclaves de se tenir prêts à me suivre à l'instant... Grâce à la marée, le chevalier ne pourra pas mettre en mer avant le point du jour, je pourrai encore l'atteindre.

— Mais cet envoyé est capable de tout ! S'il te voit venir délivrer le chevalier , il devinera peut-étfe... et alors...

— Ce n'est pas Jacques de Monmouth , mais le flibustier mulâtre qui va courir sur leurs traces... D'ailleurs, j'ai bravé, je crois, d'autres dangers que ceux-là.

Ce disant, le duc rentra dans un cabinet attenant à son appartement ; là se trouvait tout ce qui lui était nécessaire pour son déguisement.

94 lA TRAHISON.

Restée , seule , Angèle se livra aux regrets les plus cruels. Elle n'avait pas cru que les suites de l'erreur où le Gascon avait jeté Rutler pouvaient être si fatales. Elle craignait aussi que malgré son déguisement , Monmouth ne fût reconnu. Au milieu de ces angoisses , elle entendit tout à coup frapper violemment à la porte extérieure de l'appartement où elle se trouvait, appartement rigoureusement fermé à tous les gens de la maison.

Angèle courut à cette porte , elle y vit Mirette.

La mulâtresse , d'un air effrayé, dit à Angèle (jue le père Griffon demandait absolument à entrer , ayant les choses les plus importantes à lui apprendre.

L'ordre fut donné d'introduire à l'instant le religieux dans le salon du rez-de-chaussée.

Presque au même instant , Monmouth méconnaissable sortait de sa chambre sous les traits du flibustier mulâtre.

— Mon ami, s'écria Angèle, dès que la jeune mulâtresse fut partie, le père Griffon arrive, il a les choses les plus importantes à nous révéler; au nom du ciel ! attendez-le, parlez-lui...

— Le père Griffon ! s'écria le duc.

— Vous savez qu'il ne vient jamais ici que

dans les circonstances les plus impérieuses, je vous en supplie... voyez-le.

— Il le faut bien... et pourtant chaque minute de retard peut compromettre la vie de ce malheureux chevalier , s'écria le duc.

Il descendit avec Angèle; le père Griffon, pâle, agité , épuisé de fatigue était dans le salon...

— Dans un quart d'heure, ils seront ici ! s'écria le religieux.

— Qui cela, mon père? demanda Monmouth.

— Ce misérable Gascon ! dit le père.

— Ah! Jacques, tout est découvert, tu es perdu ! dit Angèle en poussant un cri déchirant, et elle se jeta dans les bras de Monmouth. Fuyons... il en est encore temps.

— Fuir, et par où? Il n'y a qu'un chemin pour venir au Morne-au-Diable , et , pour en sortir , je vous dis qu'ils me suivent , répondit le père ; mais du calme, rien n'est encore désespéré.

— Expliquez-vous, mon père, qu'y a-t-il? De grâce, parlez, parlez, dit Angèle.

— Mon père , vous seul aviez mon secret, dit gravement le duc , j'aime mieux croire à rirapossible, que de douter un moment de votre sainte probité.

ftO LA TRABISOX.

— Et VOUS avez raison , de ne pas en douter mon fils... il y a là un mystère inexplicable... qui s'éclaircira un jour, croyez-moi ; mais les moments sont trop précieux pour rechercher quelle est la cause du malheur qui vous menace. J'accours près de vous, donc je ne vous ai pas trahi ! Songeons au plus pressé. Sous ce déguisement, il est impossible que l'on vous reconnaisse, dit le curé, mais ce n'est pas tout, votre position est devenue presque inextricable.

— Que dites-vous !

— Ce Gascon est un traître! un infâme... que Dieu me pardonne de m'étre ainsi trompé sur lui , et de vous avoir fait parl;iger mon erreur... Maudit soit ce misérable hypocrite !...

— Mais au contraire, s'écria Angèle, c'est le plus généreux des hommes... il s'est volontaii'ement dévoué pour mon mari.

— Oui, il a pris votre nom, dit le père Griffon au prince ; mais savez-vous dans quel but odieux ?

— Oh ! dites... dites , je meurs d'effroi , s'écria Angèle.

— Écoutez-moi donc, dit le religieux, car les minutes s'écoulent et le danger approche; ce matin , j'ai reçu au Macoiiba une lettre de maître Morin , du Fort-Royal , selon l'ordre

Page 1