‹ L'aventurier ou la barbe-bleueChapitre 4 sur 46 · I.'*VE^T^'BIFB · texte numérisé non relu

I.'*VE^T^'BIFB

74 I.A SIRPRISE.

— Comment, mon fils, vous avez sincèrement cette résolution? Mais c'est une folie, mais...

— Pardonnez-moi, mon bon père, devons interrompre, dit le chevalier, mais vous voyez devant vous un cadet de famille qui a tenté toutes les fortunes, épuisé toutes les ressources, à qui rien n'a réussi. La Barbe-bleue est riche, très-riche. J'ai tout à gagner, rien à perdre.

— Rien à perdre !

— La vie, peut-être, direz-vous? D'abord, j'en fais bon marché, et puis, si barbare que soit ce pays, si impuissante qu'y soit la justice, je ne puis croire que la Barbe-bleue osera me traiter, tout d'abord , conmie un de ses trois maris; vous sauriez que j'ai été victime... et vous lui demanderiez compte de ma mort. Je ne risque donc rien que de voir mes hommages repoussés. Eh bien ! s'il en est ainsi , je continuerai de faire les délices du capitaine Daniel dans ses traversées, en avalant des bougies allumées et en mettant des bouteilles en équilibre sur le bout de mon nez ; certes, cette condition est honorable et récréative, mais je préférerais une autre existence. Ainsi donc, quoi que vous me disiez, mon père, je suis résolu à tenter l'aventure et à aller au Morne-au- Diable. Je ne sais quel pressentiment secret

LA SCRPRISE.

me dit que je réussirai, que je suis à la veille de voir ma destinée se résoudre de la manière la plus éblouissante... L'avenir me semble couleur de rose et or, je ne rêve que palais et magnificence, richesse et beauté ; il me semble ( pardonnez-moi cette comparaison païenne ) que l'Amour et la Fortune viennent me prendre par les mains en me disant : Polyphèrae Croustillac, le bonheur t'attend. Vous me direz peut-être mon père, ajouta le chevalier en jetant un regard railleur sur son justaucorps fané, que je suis assez piètrement vêtu pour me produire en cette belle et galante compagnie de la Fortune et du Bonheur ; mais la Barbe-bleue, qui doit être connaisseuse, devinera tout de suite, sous cette enveloppe, le cœur d'un Amadis, l'esprit d'un Gascon, et le courage d'un César.

Après être resté un moment silencieux, le curé, au lieu de sourire des plaisanteries du chevalier, lui répondit d'un ton presque solennel :

— Votre résolution est bien prise ?

— Invariablement et absolument prise, mon l)ère.

— Ecoutez-moi donc ; j'ai reçu la confession du comte d'Aubigny, le dernier gouverneur

76 I.A SCRPRISE.

de cette île; celui qui, lors de la disparition du troisième mari de cette femme, s'était rendu seul au Morne-au-Diable.

— Eh bien , mon père?

— Tout en respectant le secret de sa confession, je puis, je dois vous dire que si vous persistez dans votre projet insensé, vous vous exposerez à de grands et d'inévitables périls. Sans doute, si vous perdiez la vie, votre mort ne demeurerait pas impunie ; mais il n'y aurait aucun moyen de prévenir le sort fatal au-devant duquel vous voulez courir ; rien ne vous oblige à aller au Morne-au-Diable, l'habitante de ce séjour veut y vivre solitaire; les abords de celte demeure sont tels que vous ne pourriez les franchir sans violence ; or, en tout pays, et surtout dans celui-ci, ceux qui violent la propriété d'autrui s'exposent à de grands dangers , dangers d'autant plus inutiles que toute tentative d'union avec cette veuve est impossible, lors même que vous seriez aussi riche que vous êtes pauvre, lors même (jue vous seriez d'une maison princière.

Ces paroles révoltèrent l'incommensurable amour-propre du Gascon, et il s'écria :

— Mon père, cette femme est femme... et je suis Croustillac,

— Qu'est-ce que cela veut dire, mon (ils?

— Que cette femme est libre, qu'elle ne m'a pas vu... et qu'un regard... un seul regard peut changer complètement ses résolutions.

— Je ne le pense pas.

— Mon révérend, j'ai la plus grande, la plus aveugle confiance dans votre parole 5 je sais toute son autorité... mais il s'agit du beau sexe... et vous ne pouvez connaître le cœur des femmes comme je le connais ; vous ne savez pas de quels inexplicables caprices elles sont capables -, vous ne savez pas que ce qui leur plaît aujourd'hui, leur déplaît demain, et qu'elles veulent aujourd'hui ce qu'elles ne voulaient pas hier... Les femmes, mou révérend , les femmes,., avec elles il faut oser pour réussir... Si ce n'était votre robe, je vous raconterais de curieuses témérités , d'audacieuses entreprises dont j'ai été bien amoureusement récompensé.

— Mon fils !

— Je comprends votre susceptibilité, mon père, et pour en revenir à la Barbe-bleue, une fois en sa présence, je la traiterai non-seulement avec effronterie, avec hauteur... je la traiterai en conquérant... je n'ose dire en lion qui vient fièrement enlever sa proie.

78 LA SURfRISE.

Ces réflexions du chevalier furent interrompues par un accident imprévu.

Il faisait très-chaud, la porte de la salle à manger qui donnait sur le jardin était restée entr'ouverte.

Le chevalier tournant le dos à cette porte, était assis dans un fauteuil dont le dossier de bois n'était pas très-élevé.

On entendit un sifflement assez aigu, et un coup sec vibra dans la partie pleine du siège du chevalier.

A ce bruit, le père Griffon bondit sur sa chaise, courut prendre son fusil à un râtelier placé dans sa chambre, et se précipita dehors en s'écriant :

Jean ! Monsieur ! prenez vos fusils ! A moi , mes enfants, à moi, voici les Caraïbes !

YII

L'avertissement.

Tout ceci s'était passé si rapidement , que le chevalier restait ébahi.

— Debout ! lui cria le père Griffon, debout ! Les Caraïbes ! les Caraïbes ! Regardez au dossier de votre fauteuil ! et ne restez pas près de la lumière.

Le chevalier se leva vivement et vit en effet une flèche de trois pieds de long profondément enfoncée dans le dossier de son fauteuil.

80 l'avertissement.

Deux pouces plus haut , le chevalier était transpercé entre les deux épaules.

Croustillac saisit son épée qu'il avait déposée sur une chaise et courut sur les pas du curé.

Celui-ci , à la tète de ses deux noirs armés de fusils et précédé de son chien dogue , cherchait l'agresseur de tous côtés ; malheureusement la porte de la salle à manger , donnait sur le verger qui n'était séparé des bois que par un léger treillage ; la nuit était sombre ; sans doute , celui qui avait lancé cette flèche, était déjà loin ou bien caché dans la cime de (juelque arbre touffu.

Snog aboyait et quêtait avec ardeur, avec fureur ; le père Griffon rappela ses deux noirs qui s'aventuraient trop imprudemment hors du verger.

— Eh bien ! mon père , où sont-ils ? dit le chevalier en brandissant son épée ; faut-il les charger? Une lanterne... donnez-moi une lanterne , nous allons visiter le verger et les environs de la maison !

— Non , non , pas de lanterne ! mon lils ! elle servirait de point de mire aux assaillants, s'il y en a plusieurs , et vous seriez trop exposé, vous recevriez quelque flèche en plein corps! Allons 1 allons , dit le curé en désarmant son

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fusil après quelques moments d'attente, ce n'est qu'une alerte , rentrons et remercions le Seigneur de la maladresse de cet idolâtre, car il s'en est fallu de peu que vous ne fussiez atteint, mon fils; ce qui m'étonne, et j'en rends grâce à Dieu , c'est qu'on vous ait manqué ; un Caraïbe assez hardi pour s'aventurer ainsi , doit avoir le coup d'œil juste et la main sûre.

— Mais quel mal avez-vous fait à ces sauvages , mon père ?

— Aucun. J'ai été souvent dans leur carbel de l'île des Saintes , et ils m'ont toujours parfaitement accueilli ; aussi je ne comprends pas le but de cette attaque... Mais voyons donc cette flèche... je reconnaîtrai bien à son empennure si c'est une flèche caraïbe...

— Il faut faire bonne garde cette nuit , mon père, et pour cela... fiez-vous à moi, dit le Gascon. Vous voyez que ce n'est pas seulement à l'endroit de l'amour que j'ai de la résolution.

— Je n'en doute pas , mon fils , et j'accepte votre offre; je vais faire fermer les fenêtres avec les volets à meurtrières et barrer solidement la porte. Snog nous servira de sentinelle avancée. Oh ! ce ne serait pas la première fois que cette maison de bois soutiendrait un siège.

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