‹ L'aventurier ou la barbe-bleueChapitre 8 sur 46 · I.AVENTl'RIFR · texte numérisé non relu

I.AVENTl'RIFR

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l'obscurité, mordu John aux mains, à la gorge, au visage, essayait d'introduire sa tête plate et visqueuse dans la Louche entr'ouverte de ce malheureux et le mordait aux lèvres et à la langue; cette dernière blessure l'acheva.

Le serpent, ayant assouvi sa rage, dénoua rapidement ses horribles nœuds et prit la fuite.

Le colonel sentit un corps flasque et glacé effleurer sa joue, il se tint immobile.

Le serpent glissa rapidement le long des parois du conduit souterrain et s'échappa.

Ce danger passé , le colonel resta quelques moments pétrifié de (erreur il écoutait les derniers ràlements de John, son agonie fut rapide.

Rutler l'entendit faire quelques soubresauts convulsifs, et ce fut tout.

Son compagnon était mort...

Alors Rutler s'avança vers John, l'atteignit, le saisit à la jambe...

Cette jambe était déjà roide et froide, tant le venin du serpent fer-de-lance est rapide.

Un nouveau sujet d'effroi vint assaillir le colonel.

Le reptile, ne trouvant pas d'issue dans la caverne, pouvait revenir par le même chemin ; JUitlei- croyait déjà entendre un léger frôlement derrière lui, il ne [)ouvail fuir en avant, le

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corps de John bouchait complètement le passage; fuir en arrière c'était s'exposer à rencontrer le serpent.

Pourtant, dans son épouvante, le colonel saisit le cadavre par les deux jambes afin de l'entraîner jusqu'à l'entrée du conduit souterrain et de déblayer ainsi la seule issue par laquelle il pût sortir de cette caverne.

Ses efforts furent vains.

Soit que sa vigueur fût paralysée parla gêne de sa position, soit que le poison eût déjà fait gonfler le corps, Rutler ne put parvenir à le tirer à lui.

Ne voulant, n'osant croire que cette unique et dernière chance de salut lui fût enlevée, il trouva le moyen de détacher sa ceinture et de l'attacher aux pieds du mort , puis la prenant entre ses dents et s'aidant de ses deux mains, il se mit à tirer avec toute l'énergie du désespoir...

A peine il imprima un léger mouvement à ce cadavre.

Rutler redoubla d'efforts... ils furent vains.

Sa terreur augmenta, il chercha son couteau, dans le projet insensé de dépecer le corps de John ; il reconnut bientôt l'inutilité de cette tentative.

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Les pistolets et les munitions du colonel étaient dans un sac de peau de lamenlin que portait John sur ses épaules, il voulut au moins essayer d'enlever ce sac à son compagnon ; il y parvint après des difficultés inouïes, puis il regagna à reculons l'entrée du conduit.

Une fois dans la caverne, il se sentit faiblir, mais l'air le ranima, il se plongea le front dans l'eau froide et s'assit sur la grève.

Il avait presque oublié le serpent.

Un long sifflement lui fit l(!ver la tête ; il vit le reptile se balançant à quelques pieds audessus de lui, à demi-enlacé et caché dans les roches qui formaient la voûte du soutoirain.

Le colonel retrouva son sang-froid à la vue du danger, restant presque immobile et n'agissant que des mains , il déboucla le sac , y prit un pistolet, et l'arma.

Heureusement la charge et l'amorce étaient intacts.

Au moment où le serpent, irrité par le mouvement de Rutler, se précipita sur lui, ce dernier ajusta, tira, et le reptile tomba à ses pieds la tète fracassée. Il élail d'un noir bleuâtre , tacheté de jaune, et avait huit à neuf pieds de long.

Délivré de cet ennemi, encouragé par ce

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succès, le colonel voulut tenter un dernier effort pour dégager la seule issue par laquelle il put sortir.

11 rampa de nouveau dans le conduit ; malgré sa vigueur, ses efforts inouïs, il ne put parvenir à déranger le cadavre de John.

De retour dans la caverne , il la parcourut en tous sens et ne trouva aucune autre issue.

11 ne pouvait espérer de secours du dehors, ses cris ne pouvant être entendus.

Il lui fallut donc se résigner à mourir là , et de faim et de rage...

A cette horrible pensée, ses yeux tombèrent sur le serpent, il y vit une ressource momentanée. Il savait que quelquefois les nègres affamés mangeaient de ces chairs répugnantes, mais non malsaines.

La nuit vint, il se trouva dans de profondes ténèbres. Les lames mugissaient et se brisaient à l'entrée de la caverne ; la chute d'eau se précipitait avec fracas dans le bassin inférieur.

Une nouvelle frayeur vint assaillir Riitler. 11 savait que les serpents se rejoignent et s'accouplent souvent pendant la nuit; guidés par la voie, le mâle ou la femelle du reptile (pi'il avait tué pouvait venir à sa recherche.

Les transes du colonel devinrent affreuses.

Le moindre bruit le faisait tressaillir... malgré son caractère énergique , il se demanda, dans le cas où il sortirait par un miracle de cette horrible position, s'il continuerait l'entreprise qu'il avait commencée.

Tantôt il croyait voir dans cette aventure un avertissement du ciel , tantôt il s'accusait de lâcheté , et attribuait ses folles appréhensions à l'état de faiblesse dans lequel il se trouvait.

Nous abandonnerons le colonel dans cette position diflicile, pour conduire le lecteur au Morne-au-Diable.

Le niorne-au-DiabIe>

La lune brillante et pure jetait une clarté presque égale à celle du soleil d'Europe et perisiettait de distinguer parfaitement, au sommet d'une roche assez élevée et entourée de bois de toutes parts, une habitation construite en briques et d'une architecture bizarre.

On ne pouvait y arriver que par un étroit sentier, formant une spirale autour de cette espèce de cône. Ce sentier était bordé, d'un côté, par

des masses de granit presque perpendiculaires, de l'autre, par un précipice dont, en plein jour même, on n'apercevait pas le fond.

Ce chemin dangereux aboutissait à une plateforme traversée i)ar une muraille de briques très-basse, très-large, d'une grande épaisseur et garnie de meurtrières.

Derrière cette espèce de glacis, s'élevaient les murailles d'enceinte de l'habitation, dans laquelle on entrait par une porte de chêne trèsbasse.

Cette porte communiquait à une vaste cour carrée, occupée par les comnmns et par d'autres bâtiments. Cette cour traversée, on arrivait à un passage voûté qui conduisait au sanctuaire, c'est-à-dire au pavillon habité par la Barbe-bleue. Aucun des noirs ou des métis qui formaient le nombreux domestique de l'habilation ne dépassait les limites de celle voûte.

Le service de la Barbe-bleue se faisait par l'intermédiaire de plusieurs mulâtresses, qui seules communi([uaient avec leur maîtresse.

La maison s'élevait sur le versant opposé à celui par lequel on montait au faite du morne. Ce versant, beaucoup moins rapide et disposé en plusieurs terrasses et pentes naturelles, se romposait de cinq ou six gradins immenses

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qui de tous côtés aboutissaient à des précipices.

Par un phénomène assez fréquent dans les îles volcanisées, un étang de deux arpents environ de circonférence occupait presque toute l'étendue d'un des gradins supérieurs. L'eau en était limpide et pure. La maison de la Barbebleue n'était séparée de ce petit lac que par une étroite chaussée de sable uni , brillant comme de l'argent.

Cette maison n'avait qu'un étage ; au premier aspect, elle semblait seulement construite d'écorce d'arbres ; son toit de bambous, Irès-incliné, se prolongeant de cinq ou six pieds en dehors du mur extérieur, s'appuyait sur des troncs de palmiers enfoncés en terre, et formait ainsi une sorte de galerie autour de la maison.

Un peu au-dessous du niveau de ce lac, descendait en pente douce une pelouse de gazon aussi frais, aussi vert que celui des plus belles prairies d'Angleterre ; cette rareté inouïe aux Antilles était due à d'invisibles irrigations qui parlaient de l'étang et répandaient dans ce parc une fraîcheur délicieuse.

A cette pelouse, ornée çà et là de corbeilles (le fleurs équinoxiales , succédait un jardin composé de massifs d'arbustes variés; l'incli-

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naison du terrain était telle qu'on n'apercevait pas leur tige , mais seulement leurs cimes émaillées des plus vives nuances; enfin, après les arbustes, venait, sur un gradin plus bas encore, un vaste bois d'orangers et de citronniers couverts de fleurs et de fruits. Ainsi vus de haut, on eût dit un lapis de neige odorante semé de boules d'or.

A l'extrême horizon, les tiges élancées des bananiers, des cocotiers formaient une clôture splendide et dominaient le précipice, au fond <luquel aboutissait le conduit souterrain dont nous avons parlé.

Maintenant, entrons dans l'une des pièces les plus reculées de l'habitation ; nous y trouverons une jeune femme âgée de vingt à vingttrois ans; mais ses traits sont si enfantins, sa taille si mignonne, sa fraîcheur si juvénile , qu'on lui donnerait à peine seize ans.

Vêtue d'une tunique de mousseline à larges manches, elle est à demi couchée sur un sofa d'étoffe des Indes de couleur brune à fleurs d'or, elle appuie son front pur et blanc sur une de ses mains qui disparait à demi dans une forêt de grosses boucles de cheveux blond cendré; car cette jeune femme est coiffée pres- (juc à la Titus ; une foule de soyeux anneaux

tombent en profusion sur son cou et sur ses épaules de neige , et encadrent sa délicieuse petite figure, ronde, ferme et rose comme celle d'un enfant.

Un gros livre relié en maroquin rouge, placé sur le bord du divan où elle est étendue , est ouvert devant elle.

La jeune femme y lit avec attention à la clarté de trois bougies parfumées que supporte un petit candélabre de vermeil, dont les ciselures exquises encadrent les armes royales d'Angleterre, émaillées et relevées en bosse.

Les cils de la jolie lectrice sont si longs qu'il projettent une ombre légère sur ses joues où l'on remarque deux gracieuses fossettes ; son nez est d'une délicatesse rare, sa bouche purpurine est moins grande que ses beaux yeux bleus ; sa physionomie est empreinte d'une ravissante expression d'innocence et de candeur.

Du bas de sa tunique de mousseline sortent deux pieds de Cendrillon chaussés de bas de soie blancs et de pantoufles moresques en satin cerise côtelées d'argent, qui tiendraient dans le creux de la main.

La position de cette jeune femme laisse deviner les formes les plus accomplies, quoiqu'elle soit de petite taille.

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