I,E .H0R!<E-\L-D1ABLE
Grâce à la largeur de sa manche qui est retombée, l'on peut admirer le ravissant contour d'un bras rond, poli comme de l'ivoire et marqué au coude d'une charmante fossette. La main qui feuillette le livre est digne du bras, ses ongles très-longs ont la dureté luisante de l'agathe. L'extrémité de ses doigts est nuancée d'un si vif incarnat, qu'on les dirait colorés du henné des Indiens.
L'ensemble de cette délicieuse créature rappelle la suave idéalité de la Psyché, adorable réalisation de ce moment de beauté si fugitif, qui passe avec la première fleur de l'adolescence. Certaines organisations conservent pourtant assez longtemps cette primeur juvénile , et nous l'avons dit, quoique âgée au plus de vingt-trois ans, la Barbe-bleue était du nombre <le ces natures privilégiées.
Car c'était la Barbe-bleue !...
Nous ne cacherons pas plus longtemps au lecteur le nom de l'habitante du Morne-au- Diable, nous dirons de plus qu'elle s'appelait Angèle. Hélas ! ce nom céleste, cette physionomie candide ne contrastent-ils i)as singulièrement avec la réputation diabolique dontjOM/.ssait cette veuve de trois maris, qui, disait-on , avait aulanl d'aniaiils qu'elle a\ail eu d'époux?
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La suite des événements perraeltra de tondamner ou d'innocenter la Barbe-bleue.
A un léger bruit qu'elle entendit dans la pièce voisine , Angèle redressa vivement sa tète , comme une gazelle aux aguets; elle s'assit sur le bord du sofa, et rejeta ses cheveux en arrière, par un mouvement plein de grâce.
Au moment où elle se levait, en s'écriant : C'est lui ! un homme soulevait la portière de cette chambre.
Le fer ne court pas plus vite à l'aimant qu'Angèle ne courut au-devant du nouveau venu. Elle se précipita dans ses bras; l'enlaça avec une sorte de tendre fureur, l'accabla de caresses, de baisers passionnés, en s'écriant avec joie :
— Mon tendre ami, mon bon Jacques !
Cette première effusion passée, le nouveau venu prit Angèle dans ses bras , comme on prend un enfant, et regagna le sofa avec son précieux fardeau.
Alors Angèle s'assit sur un des genoux de Jacques, prit une de ses mains dansles siennes, lui passa son joli petit bras autour du cou, approcha sa figure de la sienne, et le comlempla avec une joie avide...
Hélas ! hélas! les médisants ùe la Martinique
avaient-ils donc raison de suspecter la moralité de la Barbe-bleue?
L'homme qu'elle accueillait avec cette ardente familiarité avait le teint cuivré d'un mulâtre ; il était grand et svelte, gracieux et robuste; ses traits agréables n'avaient rien du type nègre ; une forêt de cheveux d'un noir de jais entourait son front , ses yeux étaient grands et d'un noir de velours ; sous des lèvres minces , rouges et humides , brillaient des dents du plus bel émail. Cette beauté, à la fois charmante et virile, cet ensemble de force et d'élégance, rappelaient les nobles proportions du Bacchus indien, ou de l'Antinoïis.
Le costume du mulâtre était celui que certains flibustiers adoptaient alors généralement, lorsqu'ils étaient à terre. Il portait un justaucorps de velours grenat foncé, à boutons d'or ouvragés ; de larges chausses à la flamande de pareille étoffe et ornées de boutons pareils, qui serpentaient le long de sa cuisse, étaient soutenues par une ceinture de soie orange, où était passé un poignard richement travaillé ; enfin de grandes guêtres de peau blanche piquées et brodées en soie de mille couleurs, à la mexicaine, lui montaient jusqu'au-dessous du genou, et dessinaient une jambe du plus beau galbe.
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Rien de plus piquant, de plus joli que le contraste que présentaient Jacques et Angèle ainsi groupés. D'un côté, cheveux blonds, teint d'albâtre, joues rosées, grâce enfantine et gentillesse; de l'autre, teint bronzé, cheveux d'ébène, air mâle et hardi.
La blancheur de la robe d'Angèle se dessinait sur la couleur sombre des vêtements de Jacques, et l'on pouvait mieux apprécier encore les contours de la taille fine et souple de la Barbe-bleue. Ses grands yeux bleus attachés sur les yeux noirs du mulâtre, la jeune femme se plaisait à rabattre le collet brodé de la chemise de Jacques, pour mieux admirer son cou hàlé qui, par sa couleur et par sa forme pouvait rivaliser avec le plus beau bronze florentin.
Après avoir assez prolongé cette inconvenante exhibition, Angèle donna au mulâtre un bruyant baiser au-dessous de l'oreille, lui prit la tête entre ses deux petites mains, ébouriffa malicieusement sa noire chevelure, lui donna une tappe sur la joue et s'écria :
— Voilà comme je vous aime, M. l'Ouragan. A un léger bruit qu'on entendit derrière la
tapisserie qui servait de portière, Angèle dit :
— Est-ce toi, Mirette? que fais-tu là?