SCÈNE I
CLORINDE
Tais-toi, tu n'es qu'un sot. Verrai- je mes pensées
Par ce petit esprit toujours rapetissées?
— L'argent, pauvre cervelle ! hé, que me fait l'argent ?
Je l'ai toujours traité d'un dédain négligent,
Et j'y tiens aujourd'hui moins que jamais.
ANIVIBAL.
La^peste!
€LORINDE.
Tout ce qu'il peut donner, j'en ai joui de reste ;
Les prodigalités, le luxe, le plaisir,
Ont lassé mon caprice et vaincu mon désir :
J'ai connu, tour-à-tour mendiante et duchesse,
La dernière misère et l'extrême richesse,
Et j'ai de toutes deux abusé tellement
Qu'en ce genre pour moi rien n'a d'étonnement.
Tiens!
CLORINDE
J'ai goûté de tout, et cette folle vie N'a laissé qu'une chose en moi d'inassouvie. Pour te rendre d'un mot mon sentiment plus clair, Je ressemble au marin fatigué de la mer, Et comme il porte envie à la tranquille joie Des rivages heureux que son vaisseau côtoie, Ainsi je porte envie au monde régulier Que mon orgueil encor n'a pu que côtoyer. Je veux faire partie enfin de quelque chose, Au lieu d'être un jouet dont le hasard dispose; Je veux m'initier à ce monde jaloux Qui par son mépris seul communique avec nous; Je veux mon rang parmi les femmes sérieuses.... Ces mères et ces sœurs, pour nous mystérieuses, Dont nous ne savons rien, pauvres filles, sinon
Le respect que font voir nos amants à leur nom!
Laisse-moi quelque peu secouer les oreilles... Je n'ai jamais ouï d'absurdités pareilles! Je tombe de mon haut. Depuis quand diable as-tu Tant de vocation pour entrer en vertu?
CLORINDE
Ah! je n'ai jamais vu de femme mariée, De bourgeoise en gants noirs, que je n'aie enviée; Car elle regardait mon luxe avec dédain, Et c'est si bon d'oser mépriser son prochain! D'avoir autour de soi des gens à qui l'on tienne Et dont on ne soit pas traitée en bohémienne, De ne pas vivre enfin hors le monde et la loi, Et de se pavaner dans l'estime de soi!
Tu vas donc te conduire en honnête personne?
CL0R1NDE.
Sans doute.
Tout de bon?
CL OR INDE
Qu'est-ce là qui t'étonne Les galants à ton gré sont-ils si dangereux Qu'on ne puisse aisément se défendre contre eux ? Je n'ai jamais aimé personne de ma vie.
Je le sais, mais enfin il peut l'en prendre envie.
CLORINDE
Impossible ! l'amour demande un cœur dompté Et se nourrit chez nous d'infériorité ; Or moi, par un bonheur.. . qui souvent me chagrine ! Je ne peux pas trouver d'homme qui me domine : Les plus spirituels dans mes mains ont tourné