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I. — Les premiers romans d'observation

On ne s'étonnera pas que les premiers romans dont nous allons parler aient, au moins dans certaines de leurs parties, la démarche un peu lourde d'ouvrages didactiques, et restent un peu proches des guides rappelés tout à l'heure. Les aveugles que goûtait le public raffiné au milieu du siècle dernier c'était, dans L'Homme gui rit de Hugo, la séraphique Dea, qui jamais ne touche terre, vengée de la céeité par de mystiques compensations, ou bien, dans Lamartine, le Gratien du Tailleur de pierre de Saint-Point, immobile tout le jour sur la borne où Denise l'a posé le matin, isolé du monde, muré dans ses illusions. Pour faire comprendre à de pareils lecteurs l'aveugle réel, les moyens d'action dont il dispose, les écrivains jugent parfois nécessaire de lui faire tout un petit cours de pédagogie des aveugles.

Le roman vraiment représentatif de cette lignée, c'est le livre magistral de Lucien Descaves, les Emmurés, qui date de 1894. Mais d'autres avant Descaves avaient tenté la même entreprise dans des œuvres d'ailleurs consciencieuses, solidement documentées. Essayons de voir pourquoi, et en quoi, en dépit de leur compétence, ils ont échoué dans leurs peintures.

Dufau, le premier dont nous ayons à nous occuper ', était directeur de l'Institution nationale des Jeunes aveugles à Paris en 1850. Il y avait enseigné pendant vingt-cinq ans. Il était donc singulièrement bien placé poui* étudier les aveugles, et il leur avait consacré un ouvrage purement documentaire, Des Aveugles, publié en 1837. Mais en même temps qu'un pédagogue, Dufau était un littérateur, et il voulut exploiter en littérateur la matière toute neuve qu'il avait sous les yeux. Nous y avons gagné sonNroman les Souvenirs d'une aveugle-née. Hélas ! c'est le littérateur qui trop souvent a tenu la plume.

Lucie, l'héroïne, qui écrit ses propres mémoires, a perdu la vue d'une ophtalmie des nouveau-nés à l'âge de trois mois. Orpheline de mère, elle est élevée par son père, dans un château du sud-ouest de la France. Nous sommes aux temps des premiers essais de Valentin Haùy. Le père, qui est un homme de progrès, va s'instruire auprès de lui, et nous assisterons à l'éducation de l'enfant, puis de la jeune fille, à son développement intellectuel jusqu'aux environs de la vingtcinquième année. C'est la partie solide du livre, celle du professeur, où le public a eu beaucoup à apprendre. Dufau a tracé son héroïne d'après nature, prenant pour modèles des femmes aveugles comme Mélanie de Salignac, Mlle Paradis, dont avaient parlé Diderot et Valentin Haiïy, surtout Sophie Osmont qu'il a connue personnellement. Il s'était persuadé, et avec raison, qu'il faut élever l'enfant aveugle autant que possible comme un voyant, lui faire faire des exercices physiques, de la gymnastique, du cheval. L'éducation de sa Lucie est toute pénétrée des enseignements de son expérience. Je discuterais volontiers certaines de ses théories : quelle étrange idée a le

1. Bien entendu, nous ne parlerons que des œuvres qui nous paraissent devoir retenir l'attention par leur intérêt psychologique, leur valeur littéraire, l'accueil qu'elles ont reçu du public. Dès l'abord, par exemple, nous laissons de côté un acte en vers composé pour être joué par les élèves d'Haûy, Le sage de l'Indostan, de Fabre d'Olivet (1796); ou telle pièce composée par un élève d'Hauy pour les intimes de l'Ecole; Ruse d'aveugle par Avisse (1797); ou même la Valérie de Scribe (1822) qui fut applaudie au Gymnase, mais dont l'intrigue compte parmi les plus follement romanesques de son répertoire.

père de Lucie d'élever sa fille dans l'ignorance totale de son infirmité, de l'entourer d'une sorte de conspiration du silence, où domestiques, curé, docteur jouent chacun son rôle en vue de la tromper ! A sept ans seulement la différence qui la sépare des autres enfants lui est révélée. Et Dufau s'imagine, bien à tort, j'en suis persuadé, que cette méthode est riche d'avantages variés, qu'elle assure le bonheur des premières années et prévient chez l'enfant aveugle une propension à s'écarter des voyants.

Mais à côté de suggestions contestables, que d'observations justes, par exemple sur l'amour-propre qu'éveille chez le petit aveugle l'étonnement des voyants à le regarder agir, sur le levier que l'éducateur peut trouver dans cet amour-propre, sur l'état de dépendance de l'aveugle vis-à-vis de son entourage ! C'était bien la première fois chez nous que le roman montrait une fillette aveugle gaie, insouciante comme ses petites compagnes, alerte sur son escarpolette, ardente à la leçon autant qu'au jeu ; la première fois aussi sans doute qu'un roman initiait les lecteurs aux méthodes de travail de l'aveugle. Lucie est désireuse de plaire, occupée de sa tenue, coquette même ; elle n'aime point les mets qu'elle ne peut manger proprement. C'est elle qui arrange les cheveux d'Adrienne, la petite pensionnaire de couvent, et elle triomphe quand, toutes deux ayant été surprises par la nuit, elle ramène à la maison à travers l'obscurité sa compagne tremblante. Des observations plus fines ne manquent pas : Lucie enfant est opiniâtre et quelque peu présomptueuse ; ce défaut tient à ce qu'elle réfléchit beaucoup, et entoure de motifs clairs chacune de ses actions et de ses pensées. Les impressions qu'elle éprouve à Bordeaux, où elle accompagne son père, sur le port, dans le bateau qu'elle visite, au théâtre, sont notées avec une justesse et une sobriété qui manqueront parfois aux successeurs de Dufau. Et quelle excellente idée encore de placer près de Lucie, pendant le voyage aux eaux, dans les Alpes, cette petite Lison toute naïve qui parle ses impressions de voyante et les communique toutes pures à l'aveugle. 11 y a de fort bonnes notations aussi, remarquables de précision, pour l'époque où

nous sommes, dans les heurts de Lucie avec la tante qui vient près d'elle prendre la place de son père mort, et dans l'éveil de son amour pour Henri.

Pourtant, déjà, de temps à autres, l'homme de lettres s'est jeté à la traverse du psychologue. C'est lui qui aime à étonner le lecteur en étalant les petits triomphes de Lucie quand elle tire d'embarras son amie Adrienne. Il décide qu'Henri ne s'apercevra de la cécité de Lucie qu'à la quatrième ou à la cinquième visite. La tyrannie du public pèse sur l'imagination de l'auteur : au moment des adieux avec Henri, par exemple, Lucie demande à toucher les traits de celui qu'elle aime. Voilà qui n'est plus du tout un désir d'aveugle-né. Une pareille exploration ne lui donnerait aucune image individuelle du visage palpé. Mais n'est-ce pas ainsi qu'un voyant imagine la scène?

C'est surtout quand le roman de Lucie et d'Henri est engagé que l'homme de lettres va se donner libre carrière et faire appel à tout son bric-à-brac romanesque et mélodramatique. Il faut tant de mouvement à Dufau que deux intrigues s'entrecroisent. C'est d'abord la traditionnelle intrigue du jeune homme pauvre et de la jeune fille riche — car Lucie est millionnaire — qui s'aiment, qui veulent s'épouser, et dont on entrave les projets. Le jeune homme pauvre est nécessairement enthousiaste, séduisant, artiste; il est serviable ; il a même le ridicule de sauver la jeune fille dans un incendie. Puis c'est l'inévitable interception de la correspondance, et les avis calomnieux qui désespèrent les amants sans altérer leur constance ; c'est la volonté obstinée de parents pervers qui imposent à la jeune tille, au lieu de l'idéal jouvenceau, un joueur, un débauché, riche de ses vices, de ses dettes, et de sa particule. Nous irons jusqu'à l'enlèvement, presque jusqu'au viol. L'autre intrigue, tout aussi neuve que la première, c'est celle de l'orpheline sans appuis, qu'une tante, abusant de sa confiance, dépouille de sa fortune avec l'aide d'agents véreux. Mais celle-là est subsidiaire, ayant pour objet de permettre la ruine de l'aimée, par suite de manifester le désintéressement et la constance de l'amant. En apprenant

le désastre, Henri est accouru. Nous n'avons point d'ailleurs un instant d'inquiétude : nous savons fort bien que la fortune reviendra, et de fait elle est restituée à Lucie.

Dufau a-t-il du moins renouvelé toutes ces vieilleries grâce au choix de son personnage? C'était bien son ambition. L'héroïne, parce qu'elle est aveugle, étant facile à berner, les filous qui la trompent prennent peu de précautions; or ses sens aiguisés l'avertissent de mille circonstances et lui permettent souvent de déjouer leurs calculs. L'ouïe fine de Lucie surprend des conversations, et son habileté à se diriger seule lui permet, au moment où son honneur est menacé, de s'évader à travers les jardins et les bois. Voilà, si l'on veut, un élément d'imprévu. Qu'il est factice! Qu'il y aurait de réserves à faire sur cette ouïe merveilleuse, et qu'il est donc étrange que l'entourage de Lucie soit si mal informé des moyens de défense dont elle dispose ! Dira-t-on que la cécité de Lucie rend le couple plus sympathique et la constance d'Henri plus touchante? J'en doute : dans cette partie du livre, aux personnages vrais du début des fantoches se sont substitués. Le problème de l'amour d'un jeune homme pour une femme aveugle se trouvait posé. Ne valait-il donc pas la peine de l'examiner? Chez une aveugle, sans doute, l'amour, la jalousie, les scrupules ont bien quelques tonalités particulières. D'autres verront que là était le sujet. Dufau était trop pressé de mener son intrigue, d'agencer les coups de théâtre, pour s'y attarder.

Notons pourtant un scrupule qui est peut-être à sa louange. Certainement l'homme de lettres voulait conclure son roman par un mariage bien mérité. Le directeur responsable d'une maison d'éducation pour aveugles l'a arrêté : il désapprouve le mariage de la femme aveugle. Qu'à cela ne tienne : le littérateur n'est jamais à bout d'inventions. Il imagine un duel entre le débauché évincé et le prétendant heureux, et le duel nous débarrassera de tous les deux : Henri est tué, et le baron part pour l'Amérique. Nous y gagnons une surprise de plus, et un coup d'épée, qui n'est pas le premier. Mais ce n'est qu'une solution de roman. Ainsi, au lieu de le traiter, Dufau nous donne l'impression d'échapper sans cesse à son sujet.

Elie Berthet a moins de scrupules encore dans son roman CAveuyte-né, qui fut publié dans le Petit Journal en 1862. Mais pourquoi vous parler de ce roman-feuilleton qui est hors la littérature? J'en dirai pourtant un mot. N'est-il pas curieux de constater qu'à cette date, même aux lecteurs du Petit Journal, on présente l'idée nouvelle de l'aveugle? Car le héros est élève d'un disciple de Haûy, il est instruit selon les méthodes modernes, et le roman n'est point du tout dénué d'observation psychologique. Et il est instructif aussi de voir grossis, poussés à l'énorme pour un pareil public, les défauts auxquels se heurtent les tentatives de roman psychologique qui nous occupent.

Le cadre était bien choisi. Au centre, le couple — vous le connaissez certainement — de la sœur et du frère, vivant ensemble, elle pour lui, selon la recommandation de leur mère mourante; la sœur, MUe Zoé, 'passablement bornée, mais d'un dévouement sans limites; le frère aveugle, Justin, vingt-quatre ans, d'un iégoïsme inconscient et tyrannique, orgueilleux de son adresse d'aveugle, avide de se montrer l'égal des voyants, et jaloux de n'accepter aucune aide, même et surtout lorsqu'il en a le plus manifestement besoin. Autour d'eux, le village de Grand-Pré, qui envie ces demi-bourgeois plus qu'il< ne les respecte, plein de méfiance à l'endroit de l'infirme.

Mais les situations sont forcées et se dénouent souvent d'une manière bien puérile. Le caractère ombrageux de l'aveugle, puis une double intrigue amoureuse où s'engagent le frère et la sœur provoquent des difficultés croissantes dont Justin triomphe toujours, avec un crànerie et une adresse de plus en plus prodigieuses. Le ressort de l'intérêt, c'est celui-là même dePonson du Terrail nous présentant l'aveugle Williams auprès de son merveilleux Rocambole, l'admiration pour les miracles d'adresse de l'aveugle; comme il faut renchérir d'exploit en exploit, on perd vite de vue tout souci du vraisemblable. Il

faut, pour son extravagance, lire le dernier chapitre : l'aveugle, pour venger l'honneur de sa sœur outragée, sort la nuit avec une canne et deux pistolets, échappe aux poursuites de ses amis qui veulent le retenir, tombe chez un de ses ennemis où il perd sa canne, s'évade en menaçant de son pistolet, s'égare, se retrouve, s'égare encore, enfin découvre son adversaire, accompagné d'un domestique, écarte le domestique par ses menaces, et, après avoir exigé et obtenu des aveux, se bat en duel au pistolet. Il est blessé au bras, mais son adversaire est tué net. Et l'aveugle matamore clôt l'histoire sur un cri d'orgueil : « Madame de Francheville, Zoé, Sandons, qui de vous pourra dire que je n'ai pas fait mon devoir de frère, d'ami et d'homme de cœur? »

La nouvelle de Marc Monnier, Entre aveugles, rappelle davantage la manière de Dufau. Parue près de trente ans après le roman de Dufau (1878), elle a, elle aussi, contribué à vulgariser des connaissances sur les aveugles qui, n'étaient pas plus communes alors qu'au temps de Dufau; en elle aussi l'observation de l'aveugle a été contrariée par les préoccupations littéraires. En revanche nous n'aurons pas à lui faire le reproche de banalité ou de timidité! Vous en jugerez tout à l'heure.

Marc Monnier, professeur de littérature à l'université de Genève et écrivain de talent, souffrit toute sa vie du mauvais état de ses yeux. Devenu presque aveugle peu d'années avant sa mort, il venait en 1878 de subir à Lausanne l'opération de la cataracte qui lui rendit passagèrement la vue. A l'occasion de cette opération, il connut l'asile des aveugles de Lausanne, et se familiarisa avec les choses de la cécité. Voilà pourquoi sa nouvelle a pour cadre un hospice d'aveugles. La forme est celle du dialogue : deux hommes se rencontrent dans une sous-préfecture, un docteur et un peintre. Le docteur, médecin de l'hospice de l'endroit, fera les honneurs de sa maison au peintre qui, parce qu'il est un visuel, sera éminemment propre à représenter le préjugé du grand public et à s'étonner

de tout ce que son ami lui contera. Pour lui nécessairement « ces pauvres gens ont l'esprit bouché. Les yeux sont de grandes fenêtres, les oreilles ne sont que des tuyaux de cheminée; on ne reçoit par là que du bruit. Mais l'air, le jour, l'intelligence, le sentiment, l'amour enfin, qui est tout cela, ne peut entrer quand la fenêtre est close » .

La partie proprement didactique, qui occupe le cinquième environ du récit, est un peu froide, malgré les efforts consciencieux de l'auteur pour l'animer ; et elle ne pouvait pas ne pas l'être. Elle est documentée et très propre à l'utile besogne de vulgarisation que se proposait Monnier. J'y relève quelques traits heureux, celui-ci par exemple : « Nous avons une petite voisine qui vient jouer avec nos enfants... L'une des nôtres, qui a pris la petite en affection, lui disait l'autre jour : « Quel dommage que tu ne sois pas aveugle ! » Mais déjà le désir de frapper fort me gâte quelques observations. Ne suffit-il pas de dire que les enfants aveugles oublient souvent leur cécité, et que, comme la fillette de tout à l'heure, ils en souffrent peu ou point? Pourquoi ajouter : « Ils arrivent à regarder l'état normal comme une infirmité »? Pourquoi dire, en louant l'acuité de l'ouïe des aveugles, « eux seuls voient tout ce qu'il y a dans un vers simple et distinguent le sens de toutes les sonorités » ?

Le roman une fois engagé, le désir de frapper fort va tout gâter. C'est une fraîche idylle entre deux jeunes gens de quinze ans, aveugles et orphelins tous les deux, qui se donnent rendez-vous chaque soir dans le jardin de l'hospice. Roger se grise des chants de Jane et baigne ses doigts dans la chevelure abondante de son amie ; Jane sent tressaillir son cœur, quand elle tient dans sa main la main fine de l'adolescent. L'obstacle devrait venir du directeur, mais le père Braun est si brave homme et débonnaire que, sorti un soir à minuit pour observer une éclipse de lune, et trouvant les coupables l'un près de l'autre en prière, il est singulièrement embarrassé de sa découverte. 11 s'en tire en éternuant, ce qui fait envoler les oiseaux. Tout de même, le père Braun a le devoir de veiller sur l'avenir de ses pupilles : sa conscience est bourrelée de

remords. Il tâchera donc de séparer Roger de Jane, mais si maladroitement que ses efforts auront pour effet seulement de les réunir davantage. Roger doit justement subir l'opération de la cataracte qui lui rendra la vue, et par suite il quittera l'hospice et Jane. Mais l'indolent garçon ne se soucie pas de voir ; il a peur du changement. Il faudra donc, pour arriver au but, que Jane l'y décide, que Jane le conduise au fauteuil d'opération. C'est Jane qui obtient de lui l'immobilité à un moment critique, Jane enfin qui le soigne et le veille parce qu'elle seule a sur lui assez d'empire pour le faire tenir en repos. Grâce à elle, Roger est guéri; mais le père Rraun pouvait il le prévoir? Voici que Roger voyant refuse de se servir de ses yeux. L'œil, pour voir, a besoin d'une éducation. De même que d'autres pour s'adapter a la cécité ; Roger est trop indolent pour s'adapter à la vision : il continuera de vivre en aveugle. De plus en plus troublé, le père Braun se décide à parler très sérieusement à Jane. La situation de la jeune fille est inextricable : un mariage entre aveugles? Y a-t-elle pensé ? Quand ce serait une chose possible, comment l'incapable Roger gagnerait-il leur vie à tous les deux? Une fois encore son intervention produit un effet tout contraire à son but : Jane donne à Roger un an pour appendre à gagner sa vie. Et l'amour fait ce miracle : un an plus tard Roger est un grand musicien, organiste de l'endroit, renommé aux environs, compositeur de talent; et les deux jeunes gens se marient. Le médecin qui fait ce récit est le propre fils de Jane et de Roger.

L'aventure est combinée, vous l'avez remarqué, en vue de prouver au peintre sceptique que l'aveugle n'est pas moins que le voyant sujet à l'amour, même à l'amour-passion, celui qui commet des folies et métamorphose les caractères. Gela sans doute est fort bien. Comme l'auteur nous persuaderait plus sûrement si ses personnages étaient plus vrais I Monnier a compris le rôle primordial que joue l'ouïe dans le développement psychologique de l'aveugle. Mais n'est-ce pas dépasser le but que d'imaginer ce conte absolument invraisemblable d'une fillette demeurée tout à fait sotte jusqu'à quatorze ans,

et qui est subitement appelée à l'intelligence parce qu'elle a entendu chanter Le lac de Lamartine mis en musique par Niedermeyer? Comme par un coup de baguette magique l'innocente, qui appliquait sa mémoire mécaniquement à faire le compte des verres bus par elle dans toute l'année pour en informer son confesseur, est devenue une intelligence qui veut « tout savoir et répandre tout ce qu'elle sait »; elle a désormais une « richesse de curiosité et d'observation » qui lui permettrait « de causer dix heures par jour avec un savant à qui elle eût appris bien des choses ». Est-ce donc par ces subites révélations que les impressions auditives opèrent leur œuvre éducatrice ?

Roger n'est guère plus vrai. Monnier vient d'apprendre avec surprise que, ne la connaissant pas, les aveugles ne souhaitent point la lumière. Selon son procédé, il va mettre en œuvre cette idée d'une manière saisissante, entendez qu'il va la fausser. Que Roger, craignant la douleur, résiste aux supplications de ses amis et refuse l'opération qui doit rouvrir ses yeux, passe encore. Et pourtant le simple désir de lever les obstacles qui s'opposent à son mariage avec Jane ne devrait-il pas le décider? Mais que, redevenu voyant, il demeure aveugle volontairement, et de propos délibéré, voilà qui est bien fort en vérité. Je sais qu'on nous le présente comme étant d'une nonchalance peu commune. Mais comment concilier cette nonchalance avec la prodigieuse conquête de sa virtuosité? C'est en un an, songez-y, qu'il passe de Au clair de la lune aux œuvres les plus compliquées des maîtres de l'orgue.

Dans le détail des sentiments, je retrouve trop souvent ce même désir d'étonner qui a faussé la conception des personnages. Je veux bien que la concentration de leur attention donne parfois aux aveugles une certaine perspicacité. Cela justifie-t-il d'écrire : <• Jamais elle ne se trompa sur l'heure qu'il était, ni sur le temps qu'il faisait ou qu'il ferait dans la journée. » Dans la joie que leur cause le premier travail de vannerie confectionné par Roger, les deux enfants tombent à genoux, en prière, les mains jointes. J'accepte bien volontiers cet élan mystique des enfants — bien qu'à vrai dire rien ne

nous y ait préparés — mais je l'accepte à la condition expresse qu'on ne me l'explique point par leur cécité. Voici à peu près, si je ne me trompe, comment raisonne l'auteur : nos gestes à nous, voyants, sont mesurés, parce que, toujours distraits, nous n'avons que des demi-passions; quand un sentiment puissant s'empare de l'âme des aveugles, comme ils n'ont pas la pudeur des mouvements ni la crainte d'être vus, ils se répandront en cris de triomphe et de désespoir, en gestes frénétiques. Un clairvoyant bénit Dieu dans le bonheur, un aveugle tombe à genoux. Voilà qui est d'une logique impeccable. Mais qu'enseigne l'expérience? Que la plupart des aveugles sont incroyablement pauvres de gestes, gauches, sans spontanéité dans leurs mouvements.

Monnier pose, comme Dufau, la question capitale du mariage de l'aveugle, et il la résout tout autrement que Dufau : il préconise le mariage entre aveugles. Nous y reviendrons. Peut être là encore, au moins dans la manière dont Monnier défend sa thèse, nous retrouverons ce goût du paradoxe qui à mes yeux gâte la nouvelle entière. C'est que, sans doute, sa connaissance des aveugles était trop superficielle, trop récente, pour tenir en échec les fantaisies romanesques que suggérait le préjugé et que réclamait un lecteur avide d'émotions.

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