‹ L'Aveugle Dans Le Roman ContemporainChapitre 3 sur 12 · II. — Un roman naturaliste. Le monde des « Emmurés · texte numérisé non relu

II. — Un roman naturaliste. Le monde des « Emmurés

Une étude approfondie du sujet, un souci ardent de la vérité, voilà au contraire les qualités maîtresses des Emmurés de M. Lucien Descaves.

M. Descaves n'est point venu aux aveugles par un hasard de carrière, ou par un accident de santé. Sa curiosité d'esprit et sa sympathie l'ont porté vers eux. Et puis, la matière n'était-elle pas une matière d'élite pour un romancier naturaliste?

11 ne nous présente plus un aveugle distingué, ou singulier, dans une situation d'exception ; en naturaliste, c'est plutôt l'aveugle moyen qu'il veut nous faire connaître, dans les con-

ditions ordinaires de la vie. Pour cela un sujet ne suffit point, il en fera vivre tout un groupe devant nous. Et comme, pour connaître le sort actuel des aveugles, il faut étudier les questions qui les concernent, il installe son drame dans le lieu où peutêtre on a fait le plus pour les étudier et où se groupent le plus de typesc aractéristiques d'aveugles, l'Institution nationale de Paris, sise 56, boulevard des Invalides, où commence le roman, n'est qu'à deux pas de l'Association Valentin Haùy qui va naître au cours de l'action, avenue de Villars, et chacun y sait tout ce qui se passe chez les Frères de Saint-Jean de Dieu de la rue Lecourbe, et même dans notre vieil hospice des Quinze-Vingts. C'est rue Rousselet qu'habite le principal personnage, et nous serons ramenés sans cesse à ce coin de Paris qu'on a quelquefois appelé le quartier des aveugles, et qui longe la rue de Sèvres entre le boulevard des Invalides et l'avenue de Saxe. Le premier chapitre nous conduit à la distribution des prix de l'Institution nationale en 1880. On nous présente quelques élèves de la promotion sortante. Ce sont eux dont nous allons suivre les destinées.

M. Descaves, n'en doutez pas, a lui-même longuement fréquenté le quartier des aveugles. Je ne l'y ai point rencontré en ce temps-là — j'étais alors trop enfant — mais j'ai bien souvent entendu parler des cordiales relations qu'il entretint avec des aveugles distingués, de sa légendaire curiosité. Il provoquait les confidences, il prenait des notes, il se faisait donner des adresses d'aveugles qu'il allait visiter. Il a vécu de la vie de ce milieu, s'abandonnant à d'interminables causeries assistant aux conférences, prenant part aux discussions sur les questions les plus techniques. Nous mettons des noms sur presque tous les personnages de son roman, qui sont copiés d'après nature : pour ne parler que des morts, le nom de Sézanne déguise à peine celui de Maurice de la Sizeranne, dont l'apostolat débuta précisément entre 1880 et 1888, à l'époque où se passe le roman; quelques traits du personnage seulement sont empruntés d'un autre aveugle qui vit encore. Gilquin est incontestablement un composé de Victor Ballu et de l'organiste Lebel, tous deux professeurs pendant de longues

années à l'Institution des aveugles. Personne ne saura plus bientôt que Dieuleveult résume en soi le pauvre Quélin, à la fin misérable, et Masseron, qui devait échouer aux Quinze- Vingts.

Ainsi, c'est en rapportant des pièces prises à la vie réelle, que M. Descaves construit les destinées de sa promotion de 1880. Rien de remarquable dans le sort de Savinien Dieuleveult, qui va tenir le rôle principal : c'est que, bon élève, qui sort de l'école avec des succès dans les matières les plus importantes, la musique et l'accord, né d'ailleurs d'une famille de petits commerçants aisés, Savinien Dieuleveult nous représente assez bien le sort d'un grand nombre de ses camarades. Pour lui, tout de suite les difficultés commencent.

Avec sa famille d'abord. Savinien a regagné Saint-Brieuc, sa ville natale, bien résolu à y trouver un orgue et des accords. Mais sa mère, maintenant vieille, vient d'avoir une attaque ; sa sœur unique et son beau-frère, les Clech, qui gèrent désormais le magasin, manœuvrent pour attirer chez eux la vieille avec tout son bien. Savinien est de trop : pour s'en débarrasser on le réexpédiera sur Paris. On lui démontre qu'il ne fera rien à Saint-Brieuc que nuire à la réputation du magasin ; on lui déniche pour Paris un guide, une occasion unique. Comprimée par sa fille et par ses propres habitudes d'économie, la mère esquisse à peine une tentative vaine de résistance, et Savinien, par amour-propre, accepte le^défi.

Lourdelin s'indigne ; il allait justement trouver un emploi à Savinien. Le capitaine Lourdelin — vous l'avez tous connu — c'est le brave soldat, un peu bourru, mais excellent cœur, un étranger, qui s'est attaché à Savinien dès son enfance, l'a instruit, à sa manière d'abord, avec des cartes de|géographie qu'il fabriquait lui-même de bouts d'étoffe variés, de fils de laiton, de poils de brosses, de clous et d'épingles. Plus tard, après une visite à Paris, il avait suivi les méthodes connues. C'est Lourdelin enfin qui, le moment venu, a* fait toutesjpes démarches pour que l'enfant fût envoyé à l'Institution ; il lui a fallu arracher le consentement du père incrédule. Si la famille

abuse souvent de la faiblesse de l'aveugle, il n'est pas rare que quelque bonne àme s'attache à lui et le protège. Mais cette fois, comment parer le coup? Tout ee que Lourdelin peut faire, c'est de charger sa sœur, Mme Leybre, qui justement habite Paris, de trouver dans son quartier une chambre pour Savinien. Le dimanche Savinien viendra chercher près d'elle et de sa fille Annette la chaleur du foyer.

A Paris, tout de suite, commence la course chez les facteurs de pianos pour trouver du travail. Du travail ! Y a-t-il pensé? — Il faut se faire la main d'abord, mon garçon I Au bout de trois semaines enfin il découvrira un facteur qui, pour la réclame, consent à le laisser s'exercer sur ses pianos dans son magasin. Par bonheur, cette crapule de Merle lui abandonne ses soirées à la Franche Gaieté Gauloise : une par semaine, à cent sous. Ah! les phrases chuchotées derrière son dos, la compassion bête des femmes, les curiosités lubriques ou niaises des mâles, les calculs du président qui escompte au profit de son établissement la pitié inspirée par l'aveugle ! Quelle humiliation d'être là le soir où Mme Leybre et Annette sont reconnues à leur voix dans la foule! Et pourtant, ce sera une amère déception quand un nouveau président, rouvrant pour la saison d'hiver la Franche Gaùté Gauloise, refusera les services de Savinien : celui-là estime qu'un aveugle fait peur au public. Il faut accepter, et avec gratitude, des accords à 1 fr. 50, des leçons de musique à 1 fr. 25. Dès le début on s'était contenté, pour y prendre un seul repas par jour, de la crémerie indiquée par le père Fontaine, le concierge de l'Institution, en dépit de l'odeur de saleté qui vous prenait à l'entrée, et de la crasse rencontrée par les doigts sur la table. Plus tard, une cuisinière d'une maison voisine s'était offerte à nourrir Savinien et son guide pour 4 francs la semaine, sur les restes de ses maîtres. Mais la cuisinière partit en vacances. Ce fut le désastre. Et l'usure terrible des semelles que le doigt constate ! Savinien essayera de tout, des bals, des cafés, même de la vente de produits fabriqués par des camarades aveugles : « Vous vouiez nous retirer le pain de la bouche, lui crieront les ouvriers voyants. De quoi vous mêlez-

vous, quand il y a l'Assistance publique et les asiles! » Ce n'est qu'après des années d'attente qu'il trouvera enfin le refuge d'un poste d'organiste à Clamart, aux appointements de 800 francs par an.

L'inévitable compagnon de toutes ces misères, c'est le guide. Comme M. Descaves a bien connu cette plaie de la cécité, le guide! Dès le premier soir, dans sa petite chambre, Savinien a été terrifié par un grignotement de rats dans la soupente. C'était Arsène qui croquait des gâteaux soustraits au déjeuner de Mme Leybre. Arsène grignote toujours : si on l'interroge il répond : « C'est du pain »; si on le fouille, on trouve ses poches pleines de friandises chapardées chez l'épicier. Bien entendu, il vole les provisions de Savinien, mais c'est bien autre chose quand il vole chez les clients ! Comment prouver à Arsène qu'il ne se lave point? Il répond : « Vous n'y voyez goutte ». Dans la rue, où bien entendu c'est Savinien qui doit guider ce petit provincial éberlué, il est têtu, désagréable; il garde le silence quand l'aveugle voudrait être informé, il presse le pas sous de faux prétextes. C'est que tout de suite Arsène est devenu arrogant : le sentiment de son importance a émoussé en lui la crainte. Autre supplice : l'heure de la lecture! Pour obtenir quelques pages des Martyrs, Savinien a promis de lire ensuite un roman d'aventures. Il fait chaud. La tête d'Arsène de temps en tempssalue le livre; sa langue est une pâte qu'il remue dans un four; quelle bouillie! les mots sont indistincts. Et le voilà qui saute des pages : l'aveugle entend tourner les feuillets. Enfin, un beau jour, Arsène disparait. Il ne rentre qu'à huit heures du soir, dans un bel uniforme : il a trouvé une place de chasseur, et prend immédiatement son service. Il répond maintenant avec insolence. Par coquetterie, Savinien affecta le calme en présence des dames Leybre ; il était pourtant terriblement dans l'embarras. Il eut d'autres guides avec lesquels il essaya de toutes les méthodes, sans jamais arriver à en tenir aucun, ni par la gratitude, ni par la crainte. Un jour on lui amena le guide parfait. C'était l'aîné de cinq enfants; il ferait merveille pour les achats, la cuisine, l'économie, les lectures de voyages.

C'était en effet un gamin d'une gravité précoce : il mit Savinien en tutelle, le traitant comme ses bambins de frères; il bordait son lit le soir, il était jaloux des dames Leybre, jaloux des lettres en Braille qui lui dérobaient sa part des secrets. Quant il sut le mariage de Savinien, il se retira dignement : « Peut-être bien, allez, lui dit-il, que vous me regretterez! » Car Savinien finit par épouser Annette Leybre. Oh ! ce n'est pas que cette petite pédante, qui n'entendait rien à Schumann et qui l'entretenait doctement de la Lettre de Diderot sur les aveugles, fût la femme qu'il lui fallait. Mais il étudiait sur le piano d'Annette, elle l'ensorcela. N'était-elle pas à peu près l'unique jeune femme qu'il rencontrât? C'était celle-là fatalement que son imagination solitaire devait convoiter. Elle, certes, ne l'aurait jamais accepté si, en dépit de toutes les sollicitations et recommandations, le poste rêvé dans l'enseignement ne lui eût été refusé. Mais quoi ! Savinien venait d'hériter 35,000 fr. de sa mère et il tenait enfin l'orgue de Clamart. Puisqu'il lui faut se contenter de ce pis-aller, elle compte bien du moins ne pas en négliger les menus profits : les mots de « dévouement », « abnégation » la chatouillent délicieusement. Pendant le voyage de noces, sur les plages bretonnes, elle tient à manger à la table d'hôte, elle savoure les marques d'étonnement et d'intérêt, elle se prodigue en petits soins et montre son alliance avec une ostentation cabotine. Pour la galerie, elle promène son mari dans les sentiers difficiles, à l'aide d'une baguette dont chacun d'eux tient une extrémité. Mais à l'indifférence du début pour tout ce qui entoure et intéresse Savinien, succédera bientôt une vive irritation contre ce monde d'aveugles qui ne s'incline pas très bas devant sa supériorité; net, elle écartera Savinien de tous ses amis. Enfouie dans ses romans, négligée dans sa mise — et pour qui ferait-elle des frais? — elle laisse la maison aller à vau l'eau. Elle se fait sourde-muette le jour où elle a compris que Savinien redoute son silence plus encore que ses injures. Les murmures de compassion qui la flattaient la froissent maintenant. Uu jour, dans un élan de haine, tandis que Savinien joue de la clarinette, elle lui épingle, avec un

ricanement, un écriteau de mendiant. Elle l'abandonne enfin pour un sculpteur qui l'emmène dans le Midi. Savinien a jure' de ne jamais la revoir et il s'est séparé de tous les objets qui la lui rappelaient; mais il a bien été obligé d'accepter les services de Mme Leybre, qui saura saisir le moment opportun. Un soir en rentrant, il trouvera Annette venue pour lui dire adieu. Elle est enceinte; il la garde auprès de lui, pourquoi? par grandeur d'âme et mépris du préjugé.

La famille, le bienfaiteur, le gagne-pain, le guide, le mariage, voilà bien les facteurs de la destinée de l'aveugle ; nous allons retrouver aux prises avec eux chacun des personnages qui gravitent autour de Dieuleveult. Merle, le voyou parisien, sorti du ruisseau, est, la porte de l'école passée, repris par le ruisseau. Son père et les voisins avaient dès l'abord accueilli sa cécité comme une fortune pour la famille. Il a fallu presque un coup de force pour le mettre à l'Institution. Le père, au reste, n'a jamais vu dans la maison qu'un hôtel gratuit. Gela ne l'empêche pas d'aller, dès la sortie, faire une scène au directeur et se plaindre à lui des sacrifices que lui a coûtés son enfant. Le directeur offre un poste d'organiste en province. Très digne, l'autre claque la porte : « Ce n'est pas lui qui « pelotera les calotins ». Nous retrouverons Merle chanteur ambulant, gagnant dans les cours de bonnes journées, en querelle avec son père qui cherche à l'exploiter, rouant de coups la femme avec laquelle il vit. Merle mène la lutte des ambulants contre les flics et les cognes ; il saura bien faire respecter la liberté du travail dans sa corporation et vient de fonder à cet effet un syndicat. Une demi-douzaine d'aveugles en font partie; déjà trois sont anciens élèves de l'Institution et affirment que, dans l'exercice de leur profession, ils tirent bon profit de l'enseignement qu'ils y ont reçu.

La vie de Bruzel coulera aussi calme, à l'ombre de la vieille Institution nationale, que celle de Merle est orageuse. C'était un fort en classe, aussi est-il rentré à l'Institution comme « moniteur »; il ne touche que 25 francs par mois, mais il est à l'abri pour la fin de ses jours et le professorat vien-

dra. Bruzel enfonce ses index dans ses orbites ; il a deux occupations favorites : faire du filet et faire des vers. Intarissable versificateur, il accumule les clichés pour chanter Valentin Haùy, Louis Braille et les dames. Il a eu d'interminables démêlés avec ses fermiers de parents qui ont réussi à le dépouiller. Où trouver les 1 500 francs nécessaires à son mariage? Car Bruzel aime Félicie, la fille de Gilquin, le vieux professeur d'orgue à l'Institution. Un soir il a glissé sa déclaration, une lettre en Braille. Félicie lit le Braille. Pendant deux mois éternels il a attendu la réponse. Enfin un jour, la jeune fille lui a laissé sa main quelques instants. Bruzel fera sa demande sitôt qu'il sera promu « aspirant professeur ». « Quelle délicieuse femme fera cette jeune fille, élevée parmi les aveugles, au courant de leur service et pliée par un père exigeant à prévenir leurs désir! »

Sézanne est le « riche » de la promotion : il n'aura pas à gagner sa vie; trop choyé par les deux vieilles femmes qui l'ont élevé, il était arrivé à l'Institution incapable même de s'habiller et de manger seul. A sa sortie, il est venu se fixer tout près du quartier des aveugles, avenue de Ségur : les adroits parmi les professeurs de l'Institution pourront venir chez lui sans guide. Là, grâce aux efforts qu'il saura grouper autour de lui, s'élaborera la grande œuvre dont il a conçu le plan, une vaste société destinée à protéger les 27.000 aveugles de France contre leurs ennemis séculaires, la pitié bête qui froisse, et l'admiration inconsidérée non moins blessante. Nous le retrouverons, quelques années plus tard, dans la petite académie typhlophilique qui se réunit chaque semaine dans son appartement, déférent pour tous, causant peu, pensant beaucoup, poinçonnant activement des notes pour ses journaux spéciaux, en Braille et en noir.

Et voici d'autres types encore : Guillout, l'organiste miséreux, qui demeure sur le même palier que les Leybre, très digne, et dont les quatre enfants sont habillés par la charité publique. La pauvreté de Guillout est une humiliation pour Savinien, chaque fois qu'Annette fait mention de ses voisins. Voici le père Gilquin « l'organiste chrétien », pour qui « tou-

cher de l'orgue c'est prier Dieu », et qui, avant de se rendre à l'Eglise, se fait lire la prose du jour pour y puiser son inspiration. Il ne voit rien au-dessus de son orgue, et il ne conçoit l'organiste que croyant. Il a sans pitié fait exclure de la Société de secours son ancien élève Merle, bien doué, sans excuse pour avoir mal tourné. Il dit « maladroit comme un clairvoyant », et il proclame que la cécité est un bienfait, car sans elle il n'occuperait pas le rang social dont il est fier. Il disserte abondamment sur ces choses tandis que sa femme lui fait la barbe et lui coupe les ongles. Raisonneur à perte de vue, sur de ses raisonnements, le grand artiste qu'il se sent être fait peser une sourde tyrannie sur toute sa maison.

Tous ces bonshommes sont vrais, et vraiment représentatifs. Le livre est plein de ces mots, de ces gestes qui éclairent profondément la psychologie de l'aveugle, ceci par exemple : Savinien fut atteint « au cœur de son amour-propre, ce second cœur des aveugles ». — A peine arrivé dans sa chambre, rue Rousselet, Savinien se met à en faire le tour, pour reconnaître les lieux. Voilà bien le besoin spontané de l'aveugle. Instruit d'un regard, le voyant ne l'imagine même pas. L'instant d'avant, comme il montait, la concierge criait du bas de l'escalier : « Surtout, regardez la vue! » Gagez-vous avec moi que ce mot-là n'a pas été inventé ? Un aveugle l'a entendu et rapporté à M. L. Descaves. Une sensibilité d'aveugle a passé par là, blessée par une de ces mille piqûres que la société inflige à ceux qui ne sont point conformes au type commun.

Et voici encore un degré plus intime de vérité : l'auteur a su parfois dépouiller ses impressions visuelles et revêtir une âme d'aveugle, vivre des impressions auditives, tactiles, olfactives de ses personnages. Sans doute, il n'y parvient parfois qu'avec un effort trop sensible, et, par trop d'application, il lui arrive de passer le but : que de parfums distincts Savinien, qui occupe maintenant l'ancienne chambre des bonnes, démêle dans la ruelle de son lit! et avec quelle précision ces parfums évoquent une à une toutes les Marie-Joseph qui furent sensées veiller sur son premier âge ! Quelle complication alambiquée dans ses rêves sensuels au lendemain de la visite chez Clara!

Ces excès sont la rançon d'un art admirable. Suivez Savinien dans la maison de famille, lorsque, au retour du collège, il y retrouve une à une les impressions de jadis, lorsqu'il touche la toile cirée de la salle à manger, sur laquelle, enfant, il traçait des cartes de géographie ; suivez-le au marché de sa ville, que les cris, les odeurs rendent pittoresque pour lui autant que pour un voyant; ou encore retournez avec lui à Saint-Brieuc, lorsque, marié, après la mort de sa mère, il recherche en vain son cher passé dans la maison transformée par Clech. C'est proprement la vie sensorielle de l'aveugle que vous saisissez là sur le vif. II dira « une parfaite santé respirait dans sa voix » ; ou encore « la voix est un baromètre du corps et de l'esprit que je consulte en entrant et qui rarement me trompe ». Annette aura une voix non « jolie » mais « plutôt piquante », car la beauté des traits n'est pas toujours ce qui séduit le voyant, non plus que la beauté des voix ce qui touche l'aveugle. Chez aucun écrivain cherchant à faire vivre des aveugles je n'ai trouvé cette richesse d'impressions d'aveugles. Ce témoignage que j'apporte à l'ouvrage de M. L. Descaves, avec la réserve indiquée tout à l'heure, sera, je n'en doute point, confirmé par tous les non-voyants qui le liront sans prévention.

Pourquoi donc, si le roman est vrai d'une vérité si intime, a-t-il, en fait, été dans le monde des aveugles accueilli avec si peu de chaleur?

C'est sans doute qu'il avait quelque chose de pénible pour eux. M. Descaves a dit sans ménagement la laideur de l'aveugle, le malaise, le dégoût parfois qu'elle suscite autour de lui. Pouvait-il passer sous silence une matière de telle conséquence? Il est d'une richesse d'expressions effarante, implacable, en présence de ces faces léthargiques, de ces yeux décomposés, où son imagination épouvantée découvre les figures les plus inattendues. Le premier chapitre notamment, où, d'une tribune, l'auteur décrit une distribution des prix à l'Institution nationale, est rude à lire. Les problèmes de la vie sexuelle de l'aveugle n'étaient point non plus hors du sujet. Bien des délicatesses pourtant ont été choquées à voir

un aveugle dans les situations scabreuses où nous avons à le suivre, qu'il se fasse conduire où vous devinez par un cocher de fiacre, ou qu'il viole à tâtons l'alcôve d'Annette.

Un autre obstacle au succès a été le style du livre, très laborieux, surabondant en métaphores, un style très 1890. Les aveugles, en matière de littérature, n'étaient pas à la dernière mode.

J'admire pour ma part en M. L. Descaves l'écrivain de race, opulent, imprévu, direct, rude certes, mais si savoureux! N'est-ce pas Lamartine qui disait qu'une expression cherchée n'est jamais trouvée? M. Descaves fait mentir Lamartine ; il cherche, mais il trouve admirablement. Il avait, tâche effroyable, à rendre la vie sensorielle de l'aveugle, tissée des sensations les plus difficiles à traduire, celles de l'ouïe, du toucher, et de l'odorat. Il a trouvé, dans son arsenal de métaphores, des ressources sans pareilles. Voyez les nuances de sensations tactiles et de sensations auditives qui sont transmises au lecteur par les métaphores que voici : l'exil de Savinien décidé, la mère Dieuleveult monte en pleurs auprès de l'aveugle et lui tend à embrasser « le galet de sa joue salé par les larmes ». Quand Annette le conduit dans une pièce dont les teintures l'empêchent de mesurer à l'audition les dimensions, il a, nous dit-on, « des gants aux oreilles ». L'auteur nous parlera encore de la voix « aigrelette » de la jeune fille, « apéritive plutôt que savoureuse », et il nous montrera Savinien « la buvant», la « lampant » avec avidité; ou bien il dira « la voix s'altérait, s'acidifiait, devenait corrosive », ou encore : « Par-dessus la voix mouillée de sa mère, la voix d'Annette sévissait comme une gelée de printemps cruelle aux pousses tendres. » Les impressions de toute nature sont rendues avec une admirable intensité ; voici Savinien qui s'éloigne, une sourde terreur au cœur, de l'hospice des Quinze-vingts qu'il a visité pour la première fois. « Ne moisirait-il pas à son tour, champignon humain, dans cette cave dont il emportait aux épaules la sinistre humidité ? » Et voici, pour traduire l'étrange impression de mystère que cause la face morte de l'aveugle : « Le visage de l'aveugle l'intriguait

ainsi qu'une façade à volets clos. »0n encore: « Ils avaient des visages effacés de tombes qu'on n'entretient plus. »

Par malheur il arrive que les métaphores, au lieu d'être des moyens d'expression au service d'un sentiment qu'il faut communiquer, aient pour but seulement d'éviter le termepropre et banal, et d'étonner le lecteur. Elles trahissent alors un procédé de style ; elles deviennent un jeu d'esprit auquel excelle M. L. Descaves, mais qui déguise la réalité au lieu de la révéler. Ecoutez ceci : « Le bruit de ses talons sur le pavé martelait ses tempes, y battait les marches funèbres qui se répercutaient en lui comme des roulements de tambour voilés dans une nef déserte- » Ou encore ceci : Savinien sent les tribulations d'Annette dans sa voix décousue. « L'étoile était la même, légère et souple, mais érodée par le ressentiment et dardant aux plis de ses indexions non plus une épingle, mais dix, vingt, une pelote. » Le début de la métaphore est excellent, mais ne trouvez-vous pas qu'avec les épingles, et surtout avec la pelote, l'esprit se substitue à l'impression vraie? Et que diriez-vous encore de la douleur affectée de Mme Glech au chevet de sa mère : « Et des larmes à revendre : deux fontaines qui coulent sans discontinuer, comme si on les emplissait la nuit afin de pouvoir offrir le jour des tournées d'affliction! Jamais ta sœur n'a accolé les gens avec plus de fougue. Elle veut apparemment, en les mouillant, leur certifier la sincérité de son eau, les contraindre à en boire, à y goûter au moins. » Il est vrai que cette phrase est de Lourdelin, et de Lourdelin exaspéré. Mais chez M. L. Descaves tout le monde parle ce style, même le vieux Gilquin, même le curé de Clamart en chaire.

Dirons-nous que, puisqu'il s'agissait de traduire leur monde sensoriel, les aveugles auraient dû être particulièrement sensibles aux mérites de ce style, mais qu'ils pouvaient aussi être particulièrement choqués du caractère forcé de certaines expressions ?

Une troisième raison explique leur attitude : le roman, où l'on a pu voir que les événements dramatiques sont rares, est alourdi par des dissertations perpétuelles, d'un caractère

tout à fait didactique, technique même. Critique de diverses méthodes suivies à l'Institution nationale des jeunes aveugles, et même du mode de recrutement des directeurs; jugements sur mille petites questions concernant cet établissement, ainsi sur l'opportunité du tricycle à neuf places qu'on y introduisait à cette époque ; histoire des débuts de l'association Valentin Haiiy; discussions savantes sur l'appareil Mulot pour l'écriture vulgaire, sur le guide Hébold, sur le Guilbert, sur l'utilité des brevets pour les aveugles, sur la préférence à donner aux maîtres clairvoyants dans l'enseignement des aveugles, sur la supériorité des écoles spéciales ou des écoles communes, sur mille autres questions encore, traitées à la conférence Valentin Haùy ; dissertation sur le Braille, etc., que ne trouve-t-on dans ce livre? M. Descaves avait recueilli un grand nombre de fiches : on dirait qu'il a voulu les y verser toutes. Ce n'est plus un roman, c'est une manière d'encyclopédie du typhlophile.

Au total, le petit malentendu qui s'est élevé entre M. Descaves et ses lecteurs aveugles lient tout entier à des divergences de goût. La vérité des peintures et l'autorité du livre sont hors de contestation.

Le livre est d'une information étendue, d'une pensée juste, d'une inspiration généreuse. Sauf les questions relatives à la femme aveugle, qui est comme de parti pris laissée de côté, tous les problèmes importants de la cécité y sont abordés. Les solutions préconisées sont judicieuses, et si l'on eût depuis trente ans suivi les avis de ce romancier, sur bien des points les aveugles s'en trouveraient fort bien. Avec une chaleur de cœur d'autant plus efficace qu'elle laisse parler les choses, il plaide la cause de ses clients, confond le préjugé, et travaille à promouvoir l'idée de l'aveugle indépendant et utile. Mais il y avait peut-être une secrète opposition entre le choix d'une forme d'art accessible seulement à une élite et le généreux désir de propagande de l'auteur. Œuvre d'un admirable écrivain et d'un pénétrant observateur, Les Emmurés étaient voués par leur conception même à n'avoir qu'une action sociale limitée.

Que demain M. Descaves nous redonne les Emmurés

allégés de moitié, je vois grandir considérablement le nombre de ses lecteurs, et du même coup ses titres a la gratitude des aveugles1.

Page 1