III. — Le roman psychologique
Ames d'artistes aveugles
Au début du xxe siècle, le roman d'aveugles semble se dégager de cette gangue didactique qui l'alourdissait. Des aveugles nous sont présentés sans que les auteurs jugent nécessaire de nous faire à leur sujet tout un cours de pédagogie. Serait-ce que l'idée nouvelle de la cécité est devenue plus familière au public? Un peu, sans doute. Mais aussi le roman réagit contre l'esprit du naturalisme. Ne fallait-il pas d'ailleurs, après les Emmurés, faire autre chose que les Emmurés ?
De fait, l'Accordeur aveugle de M. Marcel Prévost, qui date de 1902, me fait penser beaucoup moins à M. Descaves qu'à l'un des maîtres de cette école russe qui a tant contribué à élargir chez nous la notion du réalisme dans le roman. Le Musicien aveugle de Korolenko — remarquez le parallélisme des deux titres — dont la traduction parut chez nous au lendemain des Emmurés (1895) me parait avoir ouvert la voie où, avec M. Marcel Prévost, d'autres romanciers devaient s'engager. Très goûté chez nous, il appartient à la littérature européenne, et c'est pourquoi nous en dirons quelques mots.
Korolenko s'est proposé de nous présenter le développement d'une âme d'artiste aveugle jusqu'aux environs de la vingtième année. Et son récit, qui est de ceux qu'on ne résume point, sans accidents dramatiques, presque sans événements, dont tout l'intérêt est dans l'analyse délicate des sentiments, est une manière de poème en prose d'un charme captivant. Nous assistons à la naissance du petit Pierre, au désespoir de sa mère lorsqu'elle constate l'incurable infirmité,
^. Ces pages étaient écrites quand a paru chez Flammarion l'édition allégée que j'appelais de mes vœux. Je suis heureux de la signaler aux lecteurs.
au lent éveil de la petite âme qui, par des sensations tactiles et auditives, entre en contact avec la nature, et bâtit son monde extérieur. Vite se place au premier plan la figure de l'oncle Maxime, un vieux garibaldien qui a perdu sa jambe gauche et fortement endommagé son bras dans; un combat : infirme lui aussi, rebut de la société, il va retrouver une raison de vivre dans l'éducation de ce petit malheureux auquel il se consacre tout entier. L'oncle Maxime sait, au reste, qu'on ne façonne pas une âme; que, tout au plus, l'éducateur peut favoriser son épanouissement. Vers la quatrième année, il est le témoin de l'éclosion chez l'enfant d'une vive passion musicale, grâce au chalumeau du moujik Jokhim, puis au piano de la mère, chantant ces chants du vieux temps où passe toute l'âme de l'Ukraine natale. Puis, vers huit ans, dans cette petite âme toute dominée désormais par l'amour de la musique, se dessinent les deux couz'ants d'impressions qui vont la façonner, se contrariant d'abord, se neutralisant puisque l'une apporte l'énergie vitale que l'autre ruine, mais qui finiront par s'unir pour bâtir une vie active, ardente, utile à soi et aux autres.
La source d'énergie est une idylle exquise, qui côtoie toutes les années de l'enfance et de l'adolescence. Une petite Eveline, du même âge que Pierre, fillette grave de parents mariés tard, est attirée par ce garçonnet solitaire et soucieux. Gomme elle habite la propriété voisine, ils ne se quitteront plus, ils apprendront ensemble sous la direction du même maître, l'oncle Maxime. Sans cesse désormais une petite voix fraîche, dans le langage de son âge, explique à Pierre les beautés de la nature qu'il ne connaît pas, et la lumière de la tendresse pénètre son âme enténébrée. Plus tard, quand l'oncle Maxime jugera l'heure venue d'ouvrir la serre chaude où il tenait Pierre à l'abri des soufiles douloureux de la vie, quand toutes les séductions appelleront la jeune fille loin de Pierre, Eveline, non sans une sourde révolte vite réprimée, se sacrifiera au jeune égoïste et le prendra par la main. « Il n'y a pas de place dans le monde pour un aveugle », dit-il désespéré. « Nous partirons ensemble », répond-elle, et, transporté, le
jeune musicien exhale son bonheur dans de vibrantes improvisations.
Mais tandis que l'affection d'Eveline ennoblit son cœur et l'exalte, la souffrance d'être privé de la lumière et des couleurs le déprime et livre le jeune homme aux forces mauvaises de l'instinct. C'est un besoin ancestral qui le travaille sourdement, de vagues souvenirs déposés en lui par l'hérédité, et que la cécité n'a pu étouffer. D'abord une inquiétude vague a troublé ses nuits de rêves visuels et d'hallucinations; ces forces internes ont déconcerté les plans d'éducation du vieux Maxime; il est impuissant contre elles; tout ce qu'il peut c'est écarter les circonstances qui du dehors pourraient leur venir en aide et exaspérer la souffrance, gronder la mère de Pierre quand, à l'aide de sons, elle prétend par des analogies lui rendre sensible la différence du blanc et du noir. L'inquiet enfant s'imagine déjà les distinguer au doigt sur l'aile de sa cicogne. Et sous l'action de ce trouble, Pierre perd sa gaieté; il désapprend le rire, une tristesse sombre s'installe en lui. Enfin, vers la dix-septième année, alors qu'Eveline s'est déclarée, l'atroce sentiment de sa misère corrompt son bonheur; des cauchemars l'assaillent, une nervosité maladive l'oblige à se torturer soi-même et à torturer ceux qu'il aime : sa mère, Eveline elle-même qui s'est sacrifiée et qui pleure de le voir ainsi tourmenté. Il en vient, dans son désespoir, jusqu'à regretter de n'être pas quelqu'un de ces mendiants aveugles qui cherchent à apitoyer les passants, car ceux-là du moins ont des soucis matériels, la faim, le froid, les besoins du lendemain qui les occupent, qui les empêchent de penser sans cesse à leur infirmité. L'oncle Maxime aura beau lui reprocher son ingratitude envers les siens et son égoisme, rien ne prévaut contre un mal qui s'aggrave peu à peu et qui altère profondément la santé du jeune homme.
Un jour, cependant, on passe près d'un village en fête. A quelque distance, des mendiants aveugles psalmodient leur plainte monotone et lugubre. Une pâleur de mort couvre le visage de Pierre, un spasme secoue son corps malade. 11 veut fuir. Mais l'oncle Maxime, sans pitié, lui rappelle ses propos,
raille ses souhaits inconsidérés, et cet égoïsme qui fuit la misère d'autrui au lieu de la soulager. Tremblant, à tâtons, Pierre s'avance, cherche la sébille du premier des aveugles qu'il rencontre, et y vide sa bourse; puis il s'éloigne en hâte. La fièvre le cloue au lit le lendemain, mais sa vie va prendre un cours nouveau : le sentiment de la douleur d'autrui et le désir de la soulager le rendent, apaisé, à sa fiancée, qui l'épouse. Le roman s'achève par un grand concert donné par Pierre au profit des malheureux à la capitale de la province : dans l'ardente improvisation de l'artiste, forgé par le bon ouvrier d'âmes qu'est la douleur, l'oncle Maxime entend passer, suppliante, la plainte des mendiants aveugles rencontrés au bord du village en fête. Le jeune homme désormais est entré dans sa double carrière d'artiste et de philanthrope.
Tout le long du récit l'auteur excelle à créer des épisodes naïfs et pittoresques, qui mettent en lumière tel trait de l'âme de l'enfant, un penchant, un progrès de son éducation. N'est-ce pas précisément cela l'imagination dramatique, celle qui révèle les sentiments par l'action? Ecoutez, par exemple, l'épisode du moujik Jokhim : Pierre a quatre ans; chaque soir, en s'endormant, il entend une musique délicieuse qui le ravit. Qu'est-ce donc que cette musique? Il interroge sa mère. Une fois enfin la mère, quand elle monte pour border le petit, trouve le dodo désert : n'y tenant plus Pierre s'est levé; il a marché à tâtons dans la voie que les sons lui traçaient; il est arrivé ainsi à l'écurie, et il a trouvé le valet Jokhim, qui chante ses peines sur son chalumeau. Jokhim est une sorte d'orphée rustique : son chalumeau, qu'il a fait lui-même, charme ses chevaux, et jusqu'aux arbres du parc; les accents en sont plaintifs, car il pleure l'abandon de la cruelle Maria, une servante du village voisin qui a préféré à Jokhim un lourdaud de laquais allemand. Les vieilles légendes du pays, les chants des guerriers d'autrefois, ceux des moissonneurs, les vents qui courbent les grands arbres, toute la poésie de l'Ukraine passe dans la mélodie du bon Jokhim. Et voici que chaque soir désormais Pierre se rend à l'écurie où Jokhim lui
apprend à souffler du chalumeau; et dans le cœur du petit aveugle privé de tous les plaisirs de ses compagnons d'âge, la leçon de musique tient lieu de toutes les joies absentes; quand l'après-midi s'avance, Pierre commence à s'agiter, il ne pense plus qu'à Jokhim, il oublie sa mère elle-même. Mordue d'une sourde jalousie, la pauvre mère veut reconquérir son Pierre. Elle fait venir de Vienne un magnifique piano. Elle a beaucoup étudié jadis : avec ses doigts de virtuose elle n'aura point de peine à triompher de l'humble chalumeau. Mais Pierre, absorbé, l'écoute à peine, et Jokhim s'éloigne avec un sourire de mépris : le chalumeau de Jokhim a une àme, le piano de la mère n'en a pas. Elle a compris : longuement désormais, le soir, accoudée à sa fenêtre, elle écoute le chalumeau de Jokhim. La baronne se fait l'élève du moujik, et, à force de tendresse maternelle, elle éveille en soi le sentiment musical. Elle essaie à son tour d'exprimer la poésie des vieux chants de l'Ukraine, d'abord en sourdine, puis de plus en plus ouvertement. Un soir enfin elle trouve Jokhim et Pierre sous sa fenêtre ; ils ont laissé leur chalumeau pour venir l'entendre : elle a vaincu. Pierre subjugué demande à frapper sur le piano ses premières notes.
Certes, tous les romanciers qui ont parlé de l'enfant aveugle ont assuré contre l'opinion commune qu'il n'est pas nécessairement apathique et endormi; aucun n'a su le peindre vivant, spontané, comme l'a fait Korolenko, grâce à cette fraîcheur d'imagination qu'il partage avec d'autres romanciers de l'école russe.
Avec la peinture de l'àme enfantine, la séduction qu'exerce le Musicien aveuyle provient encore du sentiment de pitié pour la misère humaine qui domine partout, met en mouvement tous les personnages, et fait des heureux les esclaves libres des déshérités. C'est cette sympathie qui arrache Maxime à sa propre misère pour le consacrer à l'éducation de l'enfant aveugle, c'est elle qui a contraint Eveline à se dévouer, elle enfin qui sauve Pierre d'une maladie incurable. « Pour un aveugle, à quoi bon vivre » pensait-il? Et maintenant qu'il est tout occupé de ceux qui souffrent, voici qu'il oublie sa
propre souffrance, et que sa vie a désormais un but; bien mieux, il apprend à goûter le bonheur dans l'affection que les siens jusqu'alors lui prodiguaient en vain. Grande idée, commune dans le roman russe, mais singulièrement appropriée à la cécité, que le malheur ti'ouve son remède seulement dans la consolation du malheur d'autrui.
En revanche, la psychologie de l'aveugle est ici bien contestable. Le lecteur informé est arrêté à chaque instant. Voyez, par exemple, vers la fin du premier chapitre, la singulière fantaisie avec laquelle Korolenko se représente l'afflux des images auditives dans le cerveau de sou petit aveugle : ce trouble extrême eausé par le réveil du printemps, l'avez-vous jamais observé chez un enfant de deux ans, même chez un petit voyant auquel la saison nouvelle s'impose par des sensations infiniment plus riches? Avez-vous jamais surpris cette « poignante stupéfaction » sur le visage baigné de soleil ou fouetté par le vent, cette crispation de la main dans la main de la mère, ces convulsions des traits « à chaque poussée de brise », cet « énorme effort de réflexion et d'imagination » pour prendre conscience du monde extérieur? Une fois même cela va jusqu'à l'évanouissement, suivi de plusieurs jours de fièvre. Au fait, nous ignorons totalement comment les choses se passent dans le cerveau de l'enfant, et le moindre défaut de la représentation que nous bâtit Korolenko est qu'il nous offre un jeu d'idées claires là où il n'y a sans doute que des impressions confuses.
Même dans la délicieuse idylle enfantine du chapitre III, si exquise qu'on n'y voudrait rien reprendre, les gestes ne sont pas tous d'une parfaite justesse. Eveline, qui aborde Pierre pour la première fois et ignore sa cécité, cherche avec un trouble charmant ce qui peut bien la dérouter dans l'attitude étrange du garçonnet, et Pierre gêné, timide, fait effort pour cacher son infirmité. Leur émoi à tous les deux est naturel et savoureux. Mais voici Pierre, obligé d'avouer, qui éclate en sanglots ! Qui donc croira cela parmi ceux qui ont connu des enfants aveugles de huit ans? Puis, quand Pierre est consolé, c'est Eveline à son tour qui pleure de compassion. Remarquez
qu'elle a juste le même âge : où donc cette enfant précoce a-t-elle appris ce qu'est la cécité? Et ne doit-elle point garder ses pleurs pour les infirmités de sa poupée ? Quand tous ces flots de larmes sont bien sèches, voici Pierre qui touche avec ses petits doigts le visage d'Eveline afin de le connaître : oh ! que non ! un enfant aveugle ne palpe pas ainsi le visage de la petite amie qui vient partager ses jeux ; ce n'est pas que les convenances le retiennent, il n'en a pas le désir.
Mais ce ne sont là que des taches. L'erreur vraiment grave de Korolenko, c'est de croire que l'enfant aveugle souffre de la privation de la lumière, c'est de bâtir la psychologie de son personnage sur un fondement aussi ruineux. A l'âge de huit ans, Pierre est travaillé de vagues inquiétudes, « d'aspirations inassouvies », il est malheureux de ne pas connaître les couleurs. Et, tout naturellement, l'auteur pense certifier le fait en l'expliquant : ce sont, dit-il, des impressions héréditaires de la vue qui se réveillent dans le cerveau et le hantent de fantômes. « Ces possibilités héréditaires d'impressions lumineuses qui n'étaient pas encore éveillées dans la vie personnelle de l'enfant se dressaient comme des fantômes dans sa petite tête, sans forme, indistinctes, obscures, et provoquaient en lui des efforts poignants et confus. Toute la nature s'insurgeait dans une protestation inconsciente contre ce cas individuel qui violait la loi commune ». Des crises intimes s'accompagnent de tempêtes de larmes dont Eveline est seule à partager le secret.
Heureusement, aucun professeur d'aveugles n'a jamais constaté rien de pareil chez aucun enfant. La règle, à cet âge, c'est une indifférence aux choses de la vue si totale, que les maîtres ont une peine extrême à l'entamer. Et, plus tard, quand l'aveugle-né désire la lumière qu'il ne connaît pas, ce n'est pas pour elle-même et pour des jouissances inexpérimentées, mais pour être libéré des mille entraves que la cécité crée sans cesse autour de lui, pour échapper à la dépendance qui pèse sur lui. Mais ce dédain est pour le clairvoyant si difficile à imaginer! Korolenko a substitué au vrai le vraisemblable. Il faut avouer que le succès de son roman n'en a guère
souffert, sans doute parce que le vraisemblable, qui est humain, a plus de crédit auprès des hommes que le vrai, qui est divin. Plus la psychologie de l'aveugle sera connue, moins le lecteur pourra se laisser aller sans résistance au charme du roman de Korolenko, fait de pittoresque naïf et de sympathie humaine.
C'est un musicien encore que nous présente Péché d'aveugle d'Armand Praviel '. Seulement, au lieu d'assister à la formation de l'artiste, nous le rencontrons pour la première fois à l'époque de sa pleine maturité. Raphaël Verneuil nous est présenté comme le type de l'organiste chrétien, un peu à la manière du Gilquin de M. Descaves, mais il est plus achevé en son genre que Gilquin. Vivant à la campagne, entre une mère malade et son vieux domestique Joseph qui le conduit à la cathédrale, il n'a point d'autre occupation que ses offices, point d'autres relations que les prêtres dont il est le servant, point de pensées qui n'aboutissent à son orgue. Son orgue tisse le fil de sa vie, et il a façonné son cerveau.
Le cadre du roman, c'est l'année liturgique dont l'organiste est l'exégète. Les quatre chapitres portent pour titres respectivement : de Pâques à la Trinité ; de la Trinité à l'Avent ; de l'A vent à la Purification ; de la Purification à Pâques. La vie de l'organiste n'est-elle pas de pénétrer d'une façon toujours plus intime la signification de chacune des grandes fêtes que ramène le cycle sacré, d'épuiser le sens des prières et des rites, afin que son improvisation exprime la pensée profonde de l'Eglise et dirige selon ses intentions les prières des fidèles? Dans le commentaire toujours abondant, parfois très poussé, des cérémonies liturgiques, l'auteur a fait preuve d'une érudition qui dépasse de très loin celle des organistes les mieux informés. D'interminables analyses des textes alternent avec des réflexions sur tous les sujets qui occupent naturellement un officiant du service divin profondément pénétré de sa