‹ L'Aveugle Dans Le Roman ContemporainChapitre 5 sur 12 · Commencé en 1897 et achevé en \90't · texte numérisé non relu

Commencé en 1897 et achevé en \90't

mission : réflexions sur la langue dans laquelle il convient de prier Dieu, sur le scandale des messes profanes qui transforment l'église en un théâtre, sur l'indécence des fidèles qui arrivent trop tard à l'office ou en repartent avant la fin.

Le drame — car un drame traverse ces pieuses dissertations — est un drame de la conscience chrétienne tout intérieur et dont personne ne s'apercevra autour de l'organiste qu'il ravage. D'où peut-il jaillir dans cette nuit monotone, d'un tissu si parfaitement uniforme qu'est l'existence de Raphaël ? Un jour, en écoutant l'orgue dans la chapelle des Réparatrices, le chrétien et l'artiste ont été saisis d'admiration. Raphaël revient maintenant chaque dimanche soir au salut des Réparatrices. Le confrère admiré est une femme, une des religieuses du couvent. Jamais il ne la rencontrera, jamais il n'entendra le son de sa voix; mais son imagination solitaire travaille sur le canevas de son émotion mystique, il ne lutte pas contre cet amour naissant qu'il peut sans honte porter dans les églises. Il se surprend un soir, pendant que l'orgue chante le Tantum ergo, à revêtir l'inconnue du personnage de Madeleine, sa cousine, pour laquelle il éprouva jadis un amour de collégien, mariée aujourd'hui depuis six ans et mère de famille. Et le voilà emporté vers une passion silencieuse, enfiévrée, qu'il juge défendue, perverse, chérie d'autant plus, où son âme de résigné perd l'équilibre et s'irrite contre le Dieu qui l'a sevrée des tendresses humaines. Un jour de fête, pendant l'office, tandis que la colère de la révolte gronde dans son orgue, Dieu le frappe en plein blasphème par la mort de sa mère. Mais Raphaël a reconnu la main du maître ; il confesse la punition juste, salutaire à son âme pervertie. Il renonce aux saluts des Réparatrices et, de la Purification à Pâques, lentement, péniblement, au milieu des doutes, il remonte la pente au bas de laquelle il avait si brusquement roulé, pour se rendre tout entier aux vieilles habitudes chrétiennes de la Semaine Sainte, l'époque des mystiques réconciliations. Il arrive au sommet, épuisé par les luttes intérieures, par les émotions religieuses, par les repentirs, par l'allégresse pascale et meurt en frappant le der-

nier accord de la messe de Pâques sur l'orgue qui vient de chanter sa sérénité reconquise, approfondie par la faute, dans l'envolée d'un Alléluia suprême.

Belle idée, profondément vraie, que dans la solitude d'une âme pensive la circonstance la plus insignifiante peut éveiller des échos prolongés à l'infini, provoquer des révolutions d'où la personnalité sort d'ordinaire fortifiée. Quel dommage que ce drame du scrupule soit enseveli sous les scories d'une érudition rebutante pour le lecteur moyen et d'une déclamation verbeuse qui l'étourdit. Il y a, vous le voyez, dans le roman de M. Praviel, matière à réflexion pour les psychologues et matière à instruction pour les âmes pieuses.

Mais, au fait, pourquoi l'auteur a-t-il voulu que Raphaël fût aveugle ? N'est-ce pas le portrait de l'organiste idéal qu'il s'est proposé de tracer? Et ne souhaiterons-nous pas à cet organiste la même science liturgique, la même intelligence des textes sacrés, le même souci d'une musique appropriée au caractère de chaque fête, qu'il soit d'ailleurs voyant, aveugle ou boiteux? Oui, mais l'essentiel, pour l'auteur, c'est que l'organiste renonce à la vie, aux occupations profanes, à l'amitié, à la famille, qu'il sache s'abstraire du monde pour se bâtir une chapelle tout intérieure et y vivre face à face avec Dieu. Voilà ce qu'il espère obtenir plus aisément de l'aveugle que du voyant. L'âme de l'aveugle lui a paru très propre à cette solitude qui était nécessaire à son drame, ce drame dont le double objet était d'éprouver le détachement du chrétien et de le conduire à sa perfection par la faute et par le repentir. Remarquez que pendant longtemps la vie mystique elle-même a été refusée à l'aveugle aussi bien que les autres formes de vie : la cécité était une tare qui fermait la porte des couvents et qui rendait l'ordination impossible. Ces règles impitoyables fléchissent depuis peu : plusieurs aveugles ont obtenu d'être admis à la prêtrise ; des ordres réguliers consentent à les accueillir. Ces cas, encore fort peu nombreux, étaient il y a trente ans tout à fait exceptionnels. Puisque les aveugles appartiennent souvent à l'église en qualité d'organistes, l'auteur leur trace la route par laquelle, dans

l'exercice de leur état, ils pourront le plus pleinement satisfaire leurs aspirations mystiques.

Seulement, à défaut de psychologie de l'aveugle proprement dite — il n'y en a guère dans ce roman très dédaigneux de la vie pratique — il y a là une philosophie de la cécité qui est bien contestable. La part de l'aveugle en ce monde est si misérable aux yeux de M. Praviel que le renoncement lui paraît une suite presque nécessaire de son infirmité. Raphaël dit-il, « remerciait Dieu de l'avoir par la cécité séparé du siècle ». Sa cécité a fait de lui une àme « vivant uniquement de la vie spirituelle, séquestrée hors du monde, exilée loin de la chair ». Le renoncement entraîne à son tour, comme conséquences, un mépris, un dégoût quelque peu simpliste pour le monde sensible et pour « notre admirable siècle » si entaché de matérialisme. L'éveil du printemps donne à Raphaël la nausée : « Madame la chair est en liesse » dit-il ; et il assigne un peu naïvement la nature à comparaître devant lui dans six mois pour constater que ce magnifique élan « n'aura produit que de la pourriture ». Diderot athée condamne l'aveugle à l'athéisme; M. Praviel mystique oblige l'aveugle au mysticisme.

Oui sans doute, je le veux bien : tombant dans une âme mystique la cécité lui apporte parfois un aliment au mysticisme, elle lui fournit un tremplin pour s'élancer plus haut , Le propre d'une âme forte n'est-il pas de plier à ses fins les circonstances extérieures, quelles qu'elles soient. Mais l'expérience nous prouve que la cécité n'engage à aucune philosophie déterminée, qu'elle ne semble pas même prédisposer à celle-ci plus qu'à celle-là. Des aveugles errent au milieu des voyants dans toutes les avenues de la pensée. Est-il sur que du point de vue où les séraphins nous observent il y ait une grande différence entre percevoir le monde avec cinq sens et le percevoir avec quatre? L'arbre nous cache peut-être la forêt, la forêt des misères de l'homme dont la cécité n'est que l'une des essences infiniment variées. L'aveugle en général — est-ce sa folie ? — voudrait mordre à la vie présente, il ne fait pas profession de la mépriser. L'effort de la typhlo-

philie, depuis un siècle un quart, a tendu à lui faire sa part en ce monde et à la lui faire par le développement de toutes les facultés qui restent vivantes en lui. Il ne veut plus être dispensé de vivre. Le péché de Raphaël est peut-être le péché d'un aveugle, ce n'est pas un péché d'aveugle.

Gomme les deux romans précédents, malgré son titre, c'est • — vous l'allez voir — encore d'un artiste que nous parle la nouvelle de M. Marcel Prévost. Rien d'étonnant à ce que des romanciers qui font vivre des aveugles d'élite les cherchent de préférence parmi les musiciens. Cette fois, nous n'aurons plus à faire les mêmes réserves que pour les romans de Korolenko et de M. Praviel : la psychologie de l'aveugle est très sûre, et cela est d'autant plus digne de remarque que dans l'invention de l'intrigue l'auteur a donné libre carrière à son imagination.

L'histoire, qui se passe dans un coin de la Gascogne, vous aura sans doute à première vue tout l'air d'une gasconnade. Mais ne vous tenez pas à mon résumé. Lisez-la : vous serez gagné par la bonhomie de Saint-Florent. Nous le rencontrons dans une maison rustique du Lot-et Garonne dont le propriétaire vient de l'appeler pour réparer un très vieux Pleyel légué par sa défunte tante. Saint-Florent est le médecin de tous les pianos de la contrée. La vieille servante Irma raconte bien de lui des histoires à dormir debout : que jadis il faisait tourner les tètes des dames dans les châteaux du voisinage, qu'il était un grand artiste, au point que des messieurs de Paris ont voulu un jour l'emmener dans la capitale; Irma a l'imagination du Midi. Tout le pays sait que Saint-Florent n'est qu'un simple artisan. Durant les deux jours qu'il passe auprès du vieux Pleyel, son hôte, qui le reçoit à sa table, ne trouve en lui que manières vulgaires, pour toute conversation que les banales jérémiades sur l'état des vignes, le phylloxéra, les plants nouveaux. Le dernier jour pourtant, caché dans une salle voisine, il surprend une improvisation admirable sur de

vieux airs du pays. Il écoute émerveillé, retient son souffle, jusqu'au moment où le piano s'est tu. Irma disait donc vrai! Sous l'accordeur infirme, au visage | « de médaille usée », volontairement ravalé au type des petits bourgeois vignerons d'alentour, un artiste génial a réussi à se cacher pendant plusieurs décades, un artiste capable de conquérir la gloire des Diémer et des Paderewski. Quand son hôte pénètre dans le salon aux volets clos et lui propose de l'emmener à Paris, il ne trouve qu'un pauvre homme embarrassé, confus. Saint- Florent se croyait seul. Il est tout honteux que quelqu'un l'ait entendu. Jamais il ne joue devant personne. 11 l'a promis d'ailleurs. Aussi bien, puisque son secret est découvert, il faut qu'il conte son histoire.

Enfant d'un fabricant de bouchons des environs, il avait neuf ans, lorsque, à la suite d'une maladie, un voile s'étendit sur ses yeux. Il n'en éprouva aucune mélancolie, et vers seize ans il était le boute-en-train de la jeunesse du pays. Le curé du village et un maître de rencontre lui avaient enseigné la musique et l'écriture Braille. Sa première grande douleur fut la mort de sa mère, survenue pendant sa dix-septième année : elle fit de lui un artiste. Partout fêté, il exerçait dans les châteaux d'alentour sa double profession de maître de musique et d'accordeur de pianos, lorsqu'un jour il fut appelé au Pagoureau auprès de M'ne d'Escarpit. Julie d'Escarpit, transplantée par le mariage loin de sa famille dans ce Lot-et-Garonne où tout lui était étranger, vite délaissée par son mari viveur qui ne rentrait presque jamais chez lui, trop fière pour rechercher les consolations du monde, vivait au Pagoureau solitaire et presque recluse. Elle désira prendre des leçons de musique pour se distraire, et insensiblement, rapprochés par leurs infortunes, ces deux êtres s'éprirent l'un pour l'autre d'une passion aussi pure qu'ombrageuse. Loin de s'en inquiéter, M. d'Escarpit encourage les fréquentes visites de Saint-Florent, et les deux jeunes gens se préoccupent peu des commérages; si bien que le seul obstacle auquel se heurte leur amour, c'est la jalousie de Julie. Les succès artistiques de Saint-Florent étaient son tourment. Elle se donnait en pensée

pour rivales toutes ses élèves, toutes les femmes qui l'entendaient. Elle était jalouse des encouragements qui lui venaient d'autres que d'elle-même, jalouse du talent et de l'effort qu'il dépensait pour d'autres, des admirations étrangères qui stimulaient son inspiration. Une fois, elle assiste à une soirée à laquelle elle-même a exigé que Saint-Florent se fit entendre, et, devant le succès de son ami, le trouble de sa jalousie est tel que Saint-Florent lui promet de ne plus jamais jouer en public. Il gagnera par des accords son pain quotidien, et pour tout le pays il ne sera plus qu'un accordeur. Elle seule désormais connaîtra en lui l'artiste. Et durant des mois, au fond du Pagoureau, leur amour secret se nourrit de ce sacrifice continu, imposé par la jalousie et consenti par la passion. Un jour pourtant, Julie exige d'Henri qu'il se produise devant le ministre de Beaux-arts, au milieu d'artistes parisiens. Son refus enflerait le flot des médisances. D'ailleurs les femmes bien pensantes de son monde, las rivales redoutées n'iront certes pas au concert du ministre. Julie sera là. Elle jouira du succès de son ami. Saint-Florent obéit, et, jouant pour elle seule devant un auditoire immense, il remporte un tel triomphe que le ministre des Beaux-arts lui propose aussitôt les plus brillants engagements à Paris. La nuit suivante se passe en rêves de gloire et en projets contradictoires. Mais le lendemain il trouve Julie tellement agitée de craintes confuses que, sans même lui parler des offres du ministre, il renonce à sa célébrité, il lui en fait le sacrifice. Ce ne sera pas le dernier. La promulgation de la loi sur le divorce leur promet enfin des jours de bonheur. Julie met en mouvement les hommes de loi pour être délivrée de son mari et pour épouser Saint-Florent. Elle rêve de se faire la servante de son art, et tous deux goûteront ensemble la célébrité qui les appelle. Mais dans les préparatifs compliqués qu'impose la loi, le cœur de Julie, dès longtemps gravement atteint, sombre dans une crise définitive. Elle entre dans une interminable agonie pendant laquelle, durant des mois, Saint-Florent saura seul, par son , piano et par sa tendresse, adoucir les angoisses de sa chair et de son âme. A la pensée de l'avenir tout proche où elle ne

sera plus, sa fièvre de jalousie la ressaisit, accrue d.8 toute la faiblesse de son pauvre être mourant. Rien alors ne retiendra son Henri loin des cercles qui le fêteront : il jouera pour d'autres femmes, en tête-à-tête, comme il joue aujourd'hui pour elle-même. D'autres femmes l'aimeront après elle, seront pour lui le bonheur et la lumière. Ces pensées la ravagent. Pour calmer ses tortures, Saint-Florent promit qu'elle morte jamais il ne jouera devant qui que ce soit : il ne touchera son piano que sans témoins, seul avec elle, pour elle, puisant en elle toute son inspiration. C'est dans un de ces moments où il revivait son passé, et sentait à ses côtés la présence réelle de Julie qu'il venait d'être surpris.

J'avais quelque raison, n'est-il pas vrai, de dire que M. Marcel Prévost, dans cette nouvelle, a laissé un libre cours à son imagination. Vous ne la jugerez pas avec équité toutefois si vous ne remarquez pas que les observations d'une délicate justesse n'y font pas défaut. Ne sent-on pas l'écho d'une expérience d'aveugle dans une phrase comme celle-ci? Saint-Florent parle du concert offert au ministre des Beaux-Arts, auquel il a pris part à la demande de Julie : « J'étais tellement absorbé par la pensée de Julie et le souci de mériter, devant elle, un succès dont elle prit sa part, que je ne songeais nullement à l'attention probablement dénigrante dont je devrais être l'objet de la part de mes voisins, à qui l'on avait montré le grand homme de province. Ce fut heureux, car il n'est pas de sensation plus inquiétante, pour un aveugle, que celle des regards hostiles ou moqueurs qu'il sent peser sur lui. Elle eût peut-être paralysé mes moyens à l'instant décisif; mais, comme je vous l'ai dit, je vivais en ce moment hors du monde... »

Et que pensez-vous du symptôme d'amour naissant que voici? N'avez-vous pas quelque peine à imaginer qu'il a été inventé par un auteur voyant ? « Nous sommes habitués, monsieur, à la curiosité un peu fatigante que nous inspirons volontiers aux personnes qui entrent en relation avec nous. Elles ont peine à comprendre qu'un aveugle aille et vienne à travers l'existence, surtout qu'il exerce un métier ou un art,

et c'est la source de mille étonnements qu'il nous faut subir, de mille questions auxquelles il nous faut répondre. Malgré mon heureux caractère d'alors, je ne m'y prêtais parfois qu'avec une certaine impatience. J'observais que les mêmes questions, posées par Mme d'Escarpit, ne m'irritaient, ne m'importunaient point. C'était, au contraire, pour moi un plaisir de la renseigner. J'aimais sa parole; et puis je croyais démêler dans les interrogations qu'elle m'adressait un intérêt sincère. »

Pour se rendre au Pagoureau, Saint-Florent traverse une forêt de pins. Les impressions qu'il y éprouve, toutes sonores, très sobres d'ailleurs, mais vives me paraissent aussi très justement des impressions d'aveugle. C'est bien ainsi que sans la vue on peut goûter la nature. « Toute la vie, je me souviendrai de ce voyage qui décida de ma destinée. Bien des années ont passé depuis, monsieur ; bien des saisons ont fleuri et défleuri inutilement pour mes yeux clos à la lumière ; mais j'entends encore, tandis que je vous parle, un souffle frais et profond, comme celui qui nous berce ce soir, passer à travers la pinède immense, agiter les cimes mélodieuses, en tirer une musique qui avait ses flux et ses reflux. C'est là un bruit sublime pour tous ceux dont l'oreille est sensible aux harmonies de la nature ; pour moi, monsieur, c'est le chant de la vie et de la mort. Chaque fois que je l'écoute, mes chers souvenirs se dressent tous devant moi ; un flot d'angoisse et de tendresse me passe sur le cœur. Les pins ont chanté ainsi toutes les fois que j'ai fait la route du Pagoureau ; ils chantaient ainsi le premier jour où j'y suis venu. Les pins de nos landes ont la voix même de mon amour. »

Pourtant ce n'est pas par les notations de ce genre que vaut la nouvelle de M. Prévost. Elles abondaient au contraire, dans le roman de M. Descaves. L'impression de justesse que laisse la lecture de /' Accordeur aveugle, — et tous les aveugles que j'ai interrogés reconnaissent cette justesse — est obtenue beaucoup moins par une accumulation d'observations rares que par l'absence de notes discordantes. La lecture n'accroche nulle part. A la différence de M. Descaves qui s'est penché sur

le monde des aveugles pour épingler une masse de petites observations curieuses, c'est par une intuition sympathique que M. Marcel Prévost a pénétré l'âme de son héros.

L'opposition entre les manières des deux écrivains ne se montre pas moins dans les intrigues où ils engagent leurs personnages. Nous avons vu que M. Descaves aimait à placer les siens dans des situations dont non seulement l'expérience lui a fourni le modèle, mais encore que son expérience lui affirme être moyennes et communes. Il a fallu à M. Marcel Prévost une action très singulière, riche d'inattendu. Si un fait réel lui en a fourni le canevas — ce que j'ignore — soyez sûrs qu'il l'a modifié, transformé en vue de le rendre très singulier. Pour seule limite il s'est imposé qu'il fût incontestablement possible. Un aveugle aimé non pas d'une clairvoyante quelconque, mais d'une grande dame, de la châtelaine de l'endroit, aimé d'un amour toujours croissant qui persévère durant des années, qui impose un divorce, quel défi jeté au préjugé ! Jamais la littérature n'avait osé présenter un aveugle dans une position aussi avantageuse, car je ne compte point le livre de Dufau, d'une intrigue si follement romanesque qu'elle est sans rapport avec la réalité.

Seulement l'auteur a su très habilement expliquer la passion de Julie, la faire admettre au lecteur en dépit de tout ce qu'elle a de paradoxal. Sans parler du génie qu'il donne à Saint-Florent et qui, je crois, n'était pas nécessaire, il a fait de Julie une créole, autorisant par là des ardeurs un peu fantasques; surtout il l'a voulue isolée, recluse, malheureuse, sans espoir dans l'avenir. Pour alimenter cet amour, pour le faire durer et croître, il a imaginé la jalousie de Mme d'Escarpit, et les sacrifices croissants de Saint-Florent. Mieux encore : il a su faire que la cécité, loin d'être un obstacle à l'amour de Julie, en devînt la cause. Sans la cécité, en effet, comment ce fils de fabricant de bouchons aurait-il reçu une culture musicale? à quel titre eût-il hanté familièrement la châtelaine de l'endroit? L'infirmité de Saint-Florent « rassurait les familles », elle était pour M. d'Escarpit une justification suffisante aux yeux du monde. Sans la cécité encore, ces deux âmes ne se fussent

point rapprochées dans la communauté du malheur. Avec beaucoup d'art, le conteur a fait en sorte que l'aventure de Saint-Florent restât non seulement possible, mais vraisemblable. Résumé, le conte est absurde ; à la lecture, il n'éveille aucune protestation. N'est-ce pas la marque qu'il est de main d'ouvrier ?

M. Descaves voulait comme protagoniste un personnagemoyen, dont les sentiments fussent ceux de tous les individus de son groupe; M. Prévost a choisi une àme d'une résonnance exceptionnelle. Son récit achevé, Saint-Florent, en face d'un petit verre de vieil armagnac, se retrouve l'artisan aux goûts vulgaires que nous avons vu au début du conte descendre de la carriole du boulanger pour réparer le Pleyel de tante Rosalie. Le rappel du passé ne l'a soulevé qu'un instant au-dessus de lui-même. Sous ces multitudes de visages amorphes qui vous entourent, semble nous dire Saint-Florent, tous courbés vers les besognes quotidiennes, tous pareils comme les ormes de l'avenue, les émotions qui se cachent, semblables en leur substance, sont pourtant d'une intensité très inégale. Au conteur^ de découvrir les âmes que le drame visite parfois, celles où, comme dans un éclair, il illumine les sentiments communs à tous jusqu'en leur profondeur : celles-là sont vraiment les âmes représentatives.

Entre ces deux méthodes, fort heureusement, nous n'avons nul besoin d'opter. Loin de s'exclure, elles se complètent. L'observation objective, minutieuse de l'aveugle, si elle a resserré le champ de l'imagination, ne l'a point paralysée, et ne nous a point, Dieu merci I privés des hardies investigations de l'intuition. Après l'étude si riche, si approfondie de M. Descaves, la courte nouvelle de M. Prévost apporte une note originale ; elle nous aide, à sa manière, à mieux comprendre la cécité.

Pierre Ville y.

(A suivre.)

L'AVEUGLE DANS LE ROUAN CONTEIIPORAIN ehaptere IT-'II

By Pierre Villey

[s. Vie des Peuples Lugust, 19 E5

Page 1