‹ L'aveugle drame en cinq actes (volume 2)Chapitre 7 sur 86 · ROIS» EAU · texte numérisé non relu

ROIS» EAU

Oui, monsieur, et, suivant votre désir, je vous apporte la somme de soixante mille francs déposé-- j*ar vous entre mes main»... ainsi que le pli cacheté qui devait in’cn indiquer l’emploi. Vous aviez voulu prévoir le cas où la mort serait venue vous surprendre avant que voua eussiez pu vous-méme disposer de cet argent... Voici le portefeuille et voici le pli cacheté.

DUPÈRRIER.

Merci !

ROUSSEAU

Vous êtes, et je m’en applaudis, tout à fait rassuré sur l'étal de votre santé.

•UMtRRIBR.

Ma santé? elle s'altère chaque jour davantage; je n’ai plus de sommeil; une fièvre lente use mes forces; ma vie n’est plus qu’une incessante douleur, et c’est avec joie que j’en vois approcher le ternie.

ROUSSEAU

Vous ap|>elcz la mort, vous, un homme heureux 1

MKHRim.

Heureux ! parce que je sui« riche, n’est-re pas 9 Riche ! Toutes

les féticités de la terre semblent renfermées dans ce mot

Riche !

ROUSSEAU

Nous avons quelques comptes à régler entre nous Vous

m’avez parfois aidé de votre crédit. En cessant d'être votre notaire, je veux n’ëtre plus votre débiteur, et je me suis mis en mesure de

DUPERRICR.

Comment, vous n’êtes plus notaire?

ROUSSEAU

J'ai vendu ma charge. Mon successeur, admis par la chambre, a pris possession de l’étude ce malin, et je quitte Lyon aujourd'hui.

DUPBRRtm.

Vous voilà riche aussi ; mais vous , vous avez un enfant qui vous aime et dont, à bon droit, vous êtes fier... Vous emmenez mademoiselle Louise avec vous 1

ROUSSEAU

Nous allons habiter à Mmes la maison où je suis né. Ma fille doit tout à l’heure venir me rejoindre : vous lui permettrez de vous faire ses adieux...

DUPERRICR.

Vous partez aujourd'hui?

ROUSSEAU

A deux heures; la voiture de poste viendra nous attendre à la {x «rte de votre hôtel.

DUPERRICR.

Pouvez-vous disposer d'une troisième place dans cette voiture?

ROUSSEAU

Sans doute.

DUPERRICR.

Alors vous m'éviterez la fatigue d’un voyage; je confierai Geneviève aux lions soins de mademoiselle Louise.

ROUSSEAU

Geneviève vous quitte?

DUPERRIER

La mort de sa vieille marraine, qui habitait ici avec elle, a laissé la pautre petite seule et sans égide; la position de Genc-

L’AVEUGLE

viève dans une maison pleine de commis, ouverte à tous venants, n'était plus convenable; je tue suis souvenu quelle avait encore un parent à Yarangel, son pays...

IOIUKAV.

Un petit village à quelques lieues de Mmes.

DUP CK* I Ml.

C’est cela! Ce parent, croyant Geneviève sans ressources et sans avenir, ne s'était jamais avisé de lui offrir un a ile ; mais iK puis qu'une lettre de moi lui a appris que Geneviève apporterait une petite foi tune avec elle, le digne homme s’est empressé de me répondre que sa feinme et lui seraient heureux d’accueillir leur nièce. Geneviève aura là une existence modeste, calme, et si plus tard il se présente pour elle un parti sociable, j'ajouterai une dot à celte somme de soixante mille francs qui lui était destinée et que je lui remettrai au moment du dépai t.

ROUSSEAU

Soixante mille francs, c'est en effet une fortune pour cette jeune fille.. .

Dimsin.

Vous croyez que je fais beaucoup pour elle? Un dernier conseil : je veux m'occuper de mou testament : quelle part lu loi me permet-elle de distraire de ma fortune?

UOUSSt.AU.

Vous voulez donc déshériter votre tib?...

DITP MIN ER.

Mon fils ! c’est lui qui me lue.

ROUSSEAU

Vous vous exagérez les torts de ce jeune homme ; vous êtes trop sévère pour lui.

DcrautiE*.

Dieu me punit au contraire de ma faiblesse, de mon indulgence, qui ont fait pour moi de ce fils un tourment et peut-être une honte; si je n'avais pas été riche comme je vous le disais tout à l'heure, si je n 'avais eu à laisser à mon (ils que le nécessaire après moi, alors, ne pouvant plus compter sur une fortune toute faite, il aurait songé à s’en créer une par le travail ; alors, mon cher monsieur Rousseau, je n'aurais pas sous les yeux le triste spectacle d'un enfant avide de jouir au plus vite et de réaliser ce qu'il ap[ielle des e-pérances 1 espérances basées sur une tombe toujours trop lente a se fermer. Et quand ce fils sans cœur possédera enfin cette richesse amassée par le labeur tte son porc, il rougira de la source honorable de cette furtune; il reniera peut-être le nom de celui qui la lui aura transmise; fainéant inutile, il prodiguera dans l'orgie et la débauche, cet or si péniblement amassé et quand, avec des tilles perdues ou sur un tapis vert, il aura dépensé son demi' r écu, ü se réveillera, il aura enlin la conscience de sa nullité, et comme il ne possédera plus rien, comme il ne sera bon à rien, il n'aura plus devant les yeux que l'infamie ou le suicide...

ROUSSEAU

Monsieur Armand voyage en Italie, je crois; recevez-vous souvent des lettres de lui?

DEPERRIÈR.

Oui... des lettres de change.

ROUSSEAU

Vous auriez dû peut-être...

DUPERRIER

Les refuser à l’échéance : je l'ai fait; savez-vous alors quelle? traites on m'a présentées? des traites revêtues de ma signature! Comprenez-vous?... il fallait payer ou laisser déshonorer mon fils... j’ai payé... Me croyez- vous encore un homme heureux?

ROUSSEAU

Vous ne méritez pas d’être mis à cette cruelle épreuve... vous, monsieur Duperrier; vous, le plus honnête homme que je connaisse.

DURER RJ ER.

Je suis un honnête homme pour vous comme pour tout le monde, parce que je n'ai jamais manqué à ma parole, ni à ma signature... mon cher monsieur Rousseau, je suis un négociant intègre... mais, dans ma conscience, je ne suis pas un honnête homme... Mérite-t-il ce litre celui oui a payé le trop conliant amour d’une belle et sainte jeune tille par le déshonneur et le plus lèche abandon? Mérite-t-il ce titre celui qui, plus tard, se trouvant sur le terrain en face d’un homme qu'il avait follement insulté, d’un homme qu’il lavait être l'unique soutien de sa famille, a tué froidement le généreux adversaire qui ne lui demandait qu’un mot de réparation pour lui tendre la main. Voilà deux actions bien infâmes, n'est-ce pas? Vous voyez doue que je ne suis pas un honnête homme; vous voyez donc que je ne pourrai jamais rendre à Geneviève ce que je lui ai pris...

ROUSSEAU

L’homme que vous avez tué en duel?...

DUPERRIER

C’était son père!... {coo«vî軫 «nur.j

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