ACTE V
DARCY
Et moi aussi, la course est longue de Nîmes jusqu’ici, et j'a vais bien d’autres malades qui m’attendaient.
DUPERRIER
Oh! l’on vous indemnisera de cette perte de temps.
DARCT.
Avec quoi, s’il vous plaît?
DÜPERR1ER.
Mais....
DARCY
Avec de l’argent? Je suis plus riche que vous, monsieur, et votre argent ne remplacerait pas, d’ailleurs, les soins que j’aul’ais donnés à de pauvres malades. , '
DUPERRIER
Cependant, monsieur, je veux... j’entends vous payer.
DARCY
J’ai bien l’honneur de VOUS saluer... (il va pour sortir, et revient sur ses pas.) Quant à l’argent que vous vouliez me donner, voilà ce que je vous conseille d’en faire. Vous devez voir quelquefois passer des gens pâles, maigres et mal vêtus. Ce sont des pauvres, monsieur; distribuez-leur ce que vous me destiniez... On leur met l’argent dans le chapeau qu’ils présentent humblement , si ce soht des vieillards, ou dans la main qu’ils vous tendent en pleurant, si ce sont des femmes ou des petits enfants... Cela s’appelle faire l’aumône... J’ai bien l’honnneur de vous saluer, monsieur... (n s’éloigne.)
DUPERRIER, avec colère. '
Adieu donc, monsieur... (Après un moment de réflexion, appelant.)
Monsieur... monsieur Darcy.
DARCY, revenant.
Vous me rappelez, monsieur?
DUPERRIER
Oui, oui, monsieur, je souffre cruellement; docteur, je suis vieux et faible, et pour n’ètre pas un mendiant, je n’en suis pas moins malheureux, allez!
, DARCY. '
Eh! je le sais bien, monsieur; c’est parce qu’il y ta en vous plus de malheur que de souffrance physique, c’est parce que votre ârçe est plus brisée que votre corps, c’est parce que vous J avez plus besoin des consolations d’un ami que des prescriptions d’un médecin, que je vous dis : Ne me tendez pas votre main, monsieur, ouvrez-moi votre cœur.
DUPERRIER
Inlerrogez-moi donc, je cède... je suis prêt à vous répondre, docteur.
L’AVEUGLE
DÀRCY, 4 part.
Allons donc ! (t’examinant.) Vous interroger, ce n'est plus trèsutile maintenant. Je vous regarde, et je trouve dans vos yeux la trace de violentes passions éteintes.
C’est vrai.
DARCY
Et je lis sur vos traits bien des souffrances, bien des regrets, bien des larmes amères. Votre passé m’est connu, n’est-ce pas? Et si je vous demandais tout à l'heure qui vous aime et qui vous aimez, c’est qu’au lieu de calmants, de topiques ou de . toniques, ce sont de fortes doses d'affection que l’on doit vous prescrire. Avez-vous des enfants?
DUPERRIER
Des... enfants?
« DARCY
Oui... des enfants.
DUPERRIER, avec amertume.
J’ai... un fils.
Qui habite avec vous?
DARCY
DUPERRIER, avec intention.
Oui... quelquefois.
DARCY
Ah! et pas d’autre que celui-là?
DUPERR1ER, après nn temps.
Non! (Avec effort.) Pas d’autre! ah! le ciel n’a pas été prodigue envers moi des joies de la paternité.
DA.RCY; essayant de rire.
Je gage cependant que vous eussiez été bon père.
DUPERRIER, t’oubliant.
Oui, je l'aurais bien aimé, je l’aimais tant déjà... lui!
DARCY
Lui? ce n’est donc pas de votre fils qu’il s’agit.
DUPERRIER
Non, il s’agit... d’un autre.
DARCY
D’un autre? eh! bien, causons de celui-là.
DUPERRIER
D’un autre que j’ai perdu.
Ah ! il est mort?
DARCY