‹ L'aviation (volume 2)Chapitre 5 sur 57 · VI · texte numérisé non relu

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PRÉFACE

toujours Texpérience qui doit avoir le dernier mot; mais ce rôle de la théorie, pour être en apparence accessoire, n'en est pas moins essentiel, et il serait injuste de l'oublier. C'est pourquoi, bien que cet ouvrage ne soit en rien un traité théorique d'aviation, nous avons cru devoir y ajouter en appendice quelques développements sur la mécanique de l'aéroplane. Nous espérons être ainsi utiles à une catégorie importante de lecteurs, et les préparer à la lecture d'ouvrages plus techniques, ou de recherches théoriques plus développées*. Mais ce n'est point là l'essentiel de ce petit livre. Nous nous sommes surtout efforcés d'y mettre à la portée du plus grand nombre possible d'esprits cultivés les lignes essentielles de l'histoire du plus lourd que l'air, la contribution qu'apporte à la solution de ce problème l'étude du vol des oiseaux, la comparaison des diverses solutions proposées (orthoptères, hélicoptères, cerfs-volants, aéroplanes), les avantages et inconvénients de chacune d'elles, les raisons essentielles de la supériorité actuelle de l'aéroplane, les caractéristiques des divers types d'aéroplanes, et

1. Nous nous permettons de signaler à ceux que ce côté théorique intéresserait la publication prochaine des leçons professées en 1909- 1910 à l'Ecole supérieure d'aéronautique, par M. Paul Painlevé.

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PRÉFA CE

les principes essentiels de leur fonctionnement. Nous avons terminé par quelques considérations sur l'avenir de Taéroplane; ce dernier chapitre ne pouvait avoir évidemment le même caractère objectif que le reste de Touvrage; il nous a cependant paru qu'il ne nous était pas possible de nous refuser à faire connaître notre opinion sur des questions, telles que l'utilisation militaire de l'aéroplane, qui préoccupent à si juste titre beaucoup d'esprits.

Paul Painlevé Emile Borel

Paris, le 10 avril 1910.

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Dans ce bref historique nous distinguerons quatre périodes : la période légendaire, la période héroïque mais ignorante, qui se termine vers la fin du XYIII" siècle; la période scientifique, qui se confond à peu près avec le xix® siècle; enfin, la période industrielle, qui commence avec le le XX* siècle. Nous nous bornerons d'ailleurs à décrire les faits tels qu*ils se seraient présentés au spectateur attentif mais non technicien. Les explications et les commentaires seront mieux à leur place dans les chapitres suivants.

La période légendaire.

De tous temps, les hommes ont rêvé d'imiter les oiseaux. Bien que ce rêve parut chimérique à la majorité d'entre eux, il s'est rencontré quelques audacieux ou quelques fous qui tentèrent de le réaliser. Ces tentatives, vouées à l'insuccès, sont mal connues par des témoignages souvent uniques et parfois suspects, dans lesquels il n'est

^ I ^ PAINLEVÉ et DORHL. — I

pas toujours aisé de faire la part de la légende et celle de l'histoire. Leur étude critique pourrait tenter un historien et mener peut-être à des résultats intéressants. Une telle recherche est en dehors de notre plan ; c'est du côté de l'avenir que nous voulons surtout regarder ; nous nous contenterons donc de signaler rapidement ces précurseurs légendaires.

Chaque peuple nous offre un dieu ou un héros qui tenta la conquête de lair.

Dans rinde, c'est Hanouman, le singe dieu qui s'élança jusqu'au soleil.

Les antiques Sagas abondent en merveilleuses histoires de manteaux de plumes qu'endossaient les vierges d'Islande pour s'élancer au-dessus de Tocéan brumeux, comme si les rudes Wikings, dans leur bataille incessante contre le flot, eussent caressé Tespoir de lui échapper un jour.

Il avait un habit de plumes, le fils de la princesse Scandinave et il volait sur les eaux. Lorsque sa mère le portait en son sein, tandis qu'elle voguait en barque avec son époux, elle fut poursuivie par un monstrueux corbeau qui heurtait l'esquif de son bec, menaçant de le chavirer. Pour sauver son époux, la princesse fit don au corbeau « de tout ce qu'elle avait sur elle » et elle ne songea pas au petit enfant qu'elle allait mettre au monde. Bien plus tard, cet enfant devenu grande revêtu des ailes que lui avait données sa mère, volait vers sa fiancée au-dessus de la mer du Nord lorsque le monstrueux corbeau le poursuivit et le dévora.

Henri Heine conte comment quelques-unes de ces vierges qui savaient voler s'en vinrent se bai-

LA PEntODE LE G ES D Al RE

gner un jour dans un lac, comment, pour se baigner, elles quittèrent leurs habits de plume, et quelle audace eut un jeune prince aux aguets. Séduit par les baigneuses, il s'empara de Tun des manteaux de plume qui les rendaient pareilles aux oiseaux. Si bien que lorsque ses compagnes prirent leur vol. Tune des jeunes filles demeura sur la rive. Le prince Temmena. Bien plus tard, elle retrouva son habit de plume et put s'envoler à son tour. Peut-être, disent les malicieux conteurs, était-ce le prince lassé qui lui avait rendu ses ailes.

Cette même légende se retrouve dans les Mille Nuits et une Nuit. Le bel adolescent de l'un des contes rencontre trois jeunes filles aux manteaux de colombes qui se baignent en un bassin d'argent. Pareil au prince Scandinave, il dérobe Tun des manteaux et épouse la jeune fille qui ne peut s'envoler avec ses sœurs....*

....Les riches imaginations orientales décrivent toutes sortes d'appareils volants, tantôt magiques, tantôt dus à l'ingéniosité des hommes . Tel ce cheval d'ébène offert au roi Sabour par un savant de Perse « versé dans les diverses branches des connaissances les plus secrètes et des arts les plus subtils, sachant modeler les formes avec une perfection qui confondait l'entendement et n'ignorant aucun des mystères qui échappent d'ordinaire à l'esprit humain... ». Ce cheval était une merveilles de la science. Grâce à un mécanisme intérieur, il

I. Les Mille Nuits et une Nuit^ traduction Mardrus, vol. VII, page na.

s'élevait dans les airs lorsqu'on pressait la « cheville d'ascension » pour se mettre à doucement redescendre sitôt qu'on pressait la « cheville de descente... »*.

Un jeune prince inconsidéré l'enfourche, touche la cheville d'ascension sans avoir reçu de leçons et s'élève « dans les airs sans s'arrêter, tellement qu'il fut sur le point de toucher le soleil. Alors il comprit le péril qu'il courait et quelle mort affreuse l'attendait dans ces régions du ciel. Mais, doué d'intelligence et de sagacité, il se mit à faire des recherches sur toutes les parties du cheval et finit par trouver une petite vis, pas plus grosse qu'une tète d'épingle sur le côté gauche de la selle. Il se dit: « Je n'en vois pas d'autre ! ». Alors il pressa cette vis et aussitôt l'ascension diminua peu à peu et le cheval s'arrêta un instant dans les airs pour, aussitôt après, commencer à descendre avec la même rapidité en se ralentissant ensuite petit à petit, à mesure que l'on approchait de la surface du sol. Et il finit par toucher terre sans secousse aucune... ».

Plus caractéristique est la légende de Wieland et de son frère Egil, les héros islandais. Prisonnier d'un roi danois qui, afin de le mieux garder, lui a fait couper les jarrets, Wieland, pour s'échapper, construit des ailes qu'Egil consent à garnir de plumes, sous la condition qu'il volera le premier. Wieland, craignant qu'il ne prenne la clef des champs, lui donne à dessein le conseil

1. Les Mille Nuits et une Nuit, traduction Mardrus, vol. VIII, page 70.

LA PÉRIODE LEGENDAIRE

insidieux de partir contre le vent et de descendre dans le sens du vent ; à la descente Egil fait une chute terrible. Sous prétexte de perfectionner Tappareil, Wieland Tendosse et s'enfuit pour ne plus revenir. Il est intéressant de remarquer que cette perfidie légendaire décèle une idée juste de la manœuvre d'un aéroplane.

Puis voici la Grèce avec Dédale et son fils Icare. Prisonniers comme les Islandais Wieland et Egil, ils s'enfuirent de Fîle de Crète au moyen d'ailes analogues à celles des oiseaux, fixées à leurs épaules par de la cire. Chacun sait qu'Icare, s'approchant trop près du soleil, la cire de ses ailes fondit et qu'il tomba dans la mer.

Il est difficile de savoir s'il y eut quelque tentative d'aviation à l'origine de cette légende naïve. La conclusion en était peu encourageante. Les ailes de Dédale hantèrent cependant bien des cerveaux et servirent sans doute de modèle à quelques inventeurs, car nombreux sont les hommes qui, ne pouvant avoir une idée nouvelle, se sentent uniquement capables de modifier en la perfectionnant une idée ancienne : tel fut le cas d'un moine anglais du xvr siècle, O. de Malmerbury, qui ne trouva rien de mieux que d'imiter Dédale. Le texte d'Ovide lui suggéra les dispositions essentielles ; le résultat fut d'ailleurs malheureux : s'il ne se noya pas, l'imitateur d'Icare se brisa du moins les jambes. Pareille mésaventure était arrivée au xv® siècle à Péronne à J.-B. Dante essayant des ailes, peut-être aussi imitées de celles de Dédale.

HISTORIQUE DE V AVIATION

La période héroïque.

En même temps que ces tentatives malheureuses, la Renaissance nous apporte les premières recherches théoriques sur le problème de l'aviation, peut-être suggérées, elles aussi, par les légendes grecques. On les doit au génie si vraiment universel de Léonard de Vinci*: dans les dernières années du xv* siècle, il réalisa des plans assez détaillés d'appareils à voler, basés sur rimitation de Toiseau ; il imagina aussi le principe du parachute ; il est moins sûr qu'il ait eu ridée de Thélicoptère. De telles recherches étaient évidemment prématurées ; les moyens mécaniques dont disposait l'homme à cette époque étaient insuffisants pour en permettre même une réalisation partielle.

De plus, à l'époque de Léonard de Vinci, la mécanique moderne n'était pas encore constituée ; on sait que les notions fondamentales de force et d'inertie ne furent véritablement élucidées qu'après les travaux de Galilée et ceux de Newton. Or, s'il ne faut pas exagérer le rôle que peuvent jouer dans les inventions mécaniques, les développements analytiques compliqués, presque toujours superflus, il n'en est point de même des principes mêmes de la mécanique.

Nous avons de la peine à nous représenter l'état d'esprit des hommes du XV* siècle, tant ces prin-

I. Peut-être doit-on. sur ce terrain, mentionner Roger Bacon comme précurseur de Léonard de Vinci.

LA PÉRIODE héroïque

cipes nous sont devenus familiers ; il est cepen^ dant nécessaire de s'y efforcer, si Ton veut se rendre compte quel rôle important, souvent inconscient, joue dans une invention mécanique quelconque la connaissance des lois de la com^ position des forces et Téquation fondamentale de la mécanique (la force égale le produit de la masse par l'accélération). Sans ces principes simples, l'aéroplane n'aurait certainement pas été inventé. Mais bien entendu, leur connaissance ne pouvait suffire à réaliser cette invention ; et, longtemps après Newton, les tentatives isolées qui se produisirent ne furent pas plus heureuses que les précédentes. On cite celle du jésuite portugais Bartoloméo Gusmao, à Lisbonne, vers 1705; du marquis de Bacqueville, à Paris, en 1742 : il tenta de traverser la Seine en se lançant du haut de son hôtel, au coin de la rue des Saints-Pères. On cite, vers la même époque, un essai d'AUard, à Saint-Germain. AUard et Bacqueville s'estropièrent tous deux. En 1772, le chanoine Desforges ne fut pas plus heureux avec un cabriolet volant, lancé du haut de la tour d'Etampes. Blanchard à Paris, en 1781, construisit aussi un chariot volant dont on ne sait pas s'il vola. Une tentative mieux réussie, mais incertaine, est celle de Besnier, à Sablé, qui aurait pu, sans accident, descendre en volant du haut d'un toit, en 1769. En admettant même la réalité de cet essai, il est difficile de savoir si on doit le regarder comme un vol ou comme une descente en parachute.

Il semble bien d'ailleurs que, si ces diverses

tentatives avaient été tant soit peu couronnées de succès, elles auraient rencontré un plus grand nombre d'imitateurs. Les essais cités sont déjà assez nombreux (Cf. Meervolin, Giessen 1781, Deghen 181 2, etc.) pour que Ton puisse affirmer que le problème de l'aviation ne risquait pas d'être oublié et devait être résolu dès que les progrès des moyens mécaniques seraient suffisants.

Ces progrès devaient exiger un siècle pendant lequel l'invention des ballons sphériques (Montgolfier et Charles, 1783) allait faire envisager le problème de la conquête de Tair d'un tout autre point de vue. On sait quelle a été l'extension prise par le ballon sphérique et par son perfectionnement, le dirigeable. Son étude est en dehors de notre plan, non que nous en méconnaissions l'intérêt, mais parce qu'elle nous semble ressortir plutôt du domaine de la physique que de celui de la mécanique.

La découverte des aérostats prouvait que la conquête de l'air n'était pas une chimère tout à fait irréalisable. Bien que le « plus léger que l'air » parut s'opposer au « plus lourd que l'air »>, la défaveur de celui-ci auprès des chercheurs ne pouvait être que momentanée. Et le fait que l'attention des savants était attirée par l'atmosphère et ses propriétés, devait être profitable aux progrès de l'aviation.

La période scientifique.

« Point n'est besoin d'espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer. » Telle

LA PÉHIODE SClEyriFiqi'E

eut pu être la fière devise de la plupart des hommes dont nous allons parler. Ils furent véritablement des héros, puisqu'ils se rendirent compte des difficultés inouïes du problème qu'ils abordaient, difficultés telles que la solution apraissait invraisemblable à moins d'un miracle. Ils savaient que ce serait dans un avenir peut-être lointain, que pourraient aboutir à un résultat pratique les recherches qu'ils donnaient comme but à leur vie ; ils savaient que, dans le cas trop probable d'insuccès, ils ne devaient compter que sur l'ingratitude et l'ironie de leurs contemporains, car celui qui devance son époque sera toujours traité de fou. iMais ils ne se laissèrent point rebuter. C'est à eux que Ton doit en définitive, le maffnifique mouvement auquel nous assistons. Si l'homme vole aujourd'hui, c'est parce que les Cayley, les Penaud, les Lilienthal ont espéré contre toute espérance *.

Y.n 1809, l'anglais sir Georges Cayley publia' la première théorie mécanique complète de l'aéro-

I. Pour donner une idée de l'état d'enprit dann lequel étaient, il y a très peu d'années, certaine esprit» distingué*! au sujet de l'aviation, citons un curieux passage de la thèse de doctorat de M, Pierre Laflserrc : Le Romantisme français^ houtenue au début de n^oO devant la Faculté de» Lettres de Paris (Mercure de France, éditeur;. On hc rappelle peut-être que cette thèse est un violent pamphlet contre la société moderne et les philosophes du xviir siècle. L'auteur cite un passage de Condorcet où celui-ci émet l'hypothèse que la moralité humaine se perfectionnera peut-être beaucoup dans l'avenir ; pour exprimer à quel degré cette idée lui semble ridicule, M. Pierre Lasscrre s'écrie : « Qui sait si nous n'aurons pas aussi des ailes pour voler? La dénégation serait exactement aussi vaine que rhypothcse. » \Loc. cit.^ p. 43»)).

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