‹ L'aviation militaireChapitre 42 sur 51 · THÈME VI · texte numérisé non relu

THÈME VI

Une flotte ennemie est venue s'embosser devant Brest. Les avions marins l'attaquent, aidés par les avions terrestres

Une escadre de la rade de Brest donnait la chasse, en haute mer, à quelques navires de guerre ennemis, lorsque les vigies signalèrent une flotte, au large vers le nord, qui menaçait de lui couper la retraite. L'escadre abandonna la poursuite, et se réfugia en rade, sous les canons des forts. La flotte ennemie avançait et bientôt évolua pour s'embosser, un peu au delà de la portée des canons de la côte, devant l'entrée de la rade.

Qu'allait tenter l'ennemi? Peut-être obstruer le goulet; ou tenir en respect et empêcher d'appareiller les vaisseaux qui étaient au mouillage, et les couler s'ils sortaient; ou, encore, bombarder l'arsenal, par un tir plongeant. Opération, d'ailleurs, très hasardeuse, malgré l'énorme portée et la puissance des grosses pièces marines; et étant donné aussi l'éloignement de la position forte et compliquée de Brest. Mais, quelles que fussent ses intentions, il fallait les supposer toutes, et surtout, agir vigoureusement, pour l'éloigner de là

L'amiral commandant la place et la rade, à l'issue d'un conseil tenu par les officiers généraux ayant action dans la question, décida d'attaquer, immédiatement, la flotte ennemie, par tous les moyens à sa disposition. En conséquence, voici le plan qu'il adopta :

On concentrera, sur les aires des alentours de la place de Brest, tous les avions terrestres qui se trouveront dans sa circonscription militaire. Les avions marins disponibles, en état d'avier, atterris dans le voisinage de la rade, dans l'île d'Ouessant, ou à bord des navires porte-avions, ainsi

TACTIQUE AVIATRICE 261

que ceux qui sont dans les magasins de l'arsenal, se tiendront prêts. Les cuirassés sortiront de la rade, appuyés par les grosses pièces des forts; et les croiseurs resteront, sous pression, en rade. Les torpilleurs et les sous-marins attendront dans les bassins de l'arsenal, à moins d'ordres contraires.

Toutes les dispositions relatives au plan ci-dessus furent immédiatement prises et rapidement mises en œuvre; sur la fin de la journée, elles étaient terminées.

Le lendemain matin, au jour, la flotte apparaissait dans le même ordre que la veille, mais plus près; les réflecteurs avaient, d'ailleurs, surpris cette manœuvre pendant la nuit. On pouvait constater maintenant qu'on avait affaire à vingt grosses unités, cuirassés ou croiseurs-cuirassés; sans compter les navires porte-avions, et en négligeant les vaisseaux, de second ordre, qui accompagnaient la flotte. La place allait donc être attaquée par des forces imposantes.

Décisions et ordres de Vamiral. — Voici les ordres qui furent donnés aussitôt par l'amiral :

— Le premier ordre fut pour les cinq cuirassés — ils devaient passer le goulet, à la pointe du jour. L'amiral pensait, ainsi, amorcer le combat; mais la flotte ennemie resta muette; les cuirassés et les forts, également, puisqu'ils n'avaient que l'ordre de riposter, et cela, pour ne pas dévoiler, à l'adversaire, la portée de leurs pièces.

— Le deuxième ordre s'adressa aux avions de ligne — on avait pu en concentrer trois bataillons, ce qui portait leur nombre à 300; mais l'ordre disait de n'en faire envoler qu'un bataillon, seulement, et armé de grenades ramées; car, dans la volonté du commandement, ces avions devaient avoir pour mission d'attaquer les aviateurs marins ennemis. Pendant que le premier bataillon combattrait, le deuxième se préparerait et le troisième serait en réserve, attendant son tour.

— Le troisième ordre concernait les avions marins — l'amiral en avait environ 100 à sa disposition, bien mis au point, en attente sur les aires maritimes du continent, ou sur les navires porte-avions; il avait, en plus, deux compagnies, soit 40 avions, à l'île d'Ouessant. La charge ordinaire de ces avions était de deux torpilles de 100 kilos; mais sur le nombre, beaucoup pouvaient en emporter de 150 kilos et quelques autres arrivaient jusqu'à 200 kilos. Les torpilles étaient à déclanchement rotatif, pointues ou à biseau; presque tout le poids était utilisé en dynamite. Avec des lourdeurs pareilles, l'avion n'emportait qu'une torpille et, une fois déclanchée, allait en prendre une autre. L'ordre prescrivait, en outre, puisque le vent d'ouest soufflait, de profiter de la voie aérienne qui régnait le long des falaises, pour gagner les hautes altitudes et aller, ensuite, attaquer la flotte.

L'amiral avait calculé que, pendant l'action, chaque avion marin irait déclancher cinq fois : 100 avions, avec deux torpilles de 100 kilos; 20 avions, avec une torpille de 150 kilos; et 20 autres, avec une torpille de 200 kilos. Soit, en tout, 1.200 torpilles. Le poids total de tous les déclanchements aurait été, à peu près, de 135 tonnes; utihsant, environ, 100 tonnes de dynamite.

— Le quatrième ordre était adressé aux batteries verticales — lesquelles étaient disséminées, un peu partout; chaque batterie tirerait, à volonté, en visant la même unité, afin d'augmenter les chances pour l'atteindre.

Ce qu'il importait de connaître, principalement et immédiatement, avant l'exécution de ces ordres, c'était le nombre d'aériens marins que contenaient les navires spéciaux, qui accompagnaient la flotte adverse; pour y parvenir, il fallait tâter les intentions de l'ennemi, et l'obliger à montrer ses forces aériennes; ce que le commandement avait essayé de faire, mais sans succès.

L'amiral se décida alors, résolument, à courir les chances d'un combat général. Les opérations se feraient, selon le

TACTIQUE AVIATRICE 263

plan adopté la veille, et d'après les ordres ci-dessus expliqués; sauf, bien entendu, à les modifier en cours d'exécution et selon les événements qui se produiraient.

Les combats

A ce moment, le soleil était levé depuis quelques heures. Le combat naval commença par une feinte; les cuirassés tirèrent dans Peau, pour inviter l'adversaire à se rapprocher; mais la flotte ne s'en émut pas, et tira tout de bon; les forts se mirent de la partie, ce qui engagea les deux adversaires, mais sans le moindre résultat. Des aériens marins ennemis, on n'en vit pas un seul ; et les éclaireurs qu'on avait envoyés en reconnaissance, à une très grande hauteur, pour observer la flotte, revenaient sans avoir aperçu le plus petit mouvement sur les navires, à ponts plats, qui logeaient ces aériens.

L'amiral, dans ce cas, quelque peu embarrassant, ordonna aux cuirassés de se rapprocher de l'ennemi. En même temps, il fit envoler 50 avions marins et 100 avions de ligne; la voie aérienne des falaises les porterait, naturellement, à une grande hauteur, et les propulseurs feraient le reste. L'ordre portait de tenir les avions de ligne à 250 mètres d'altitude, au-dessus des avions marins, et leur donnait pour tâche, de précipiter les aériens adversaires, pendant que les nôtres attaqueraient la flotte.

L'ennemi changea d'allure et, dès qu'il se rendit compte de ce déploiement de forces, il se décida à lancer une bonne partie de ses aériens; sinon tous, car nos éclaireurs avaient observé ces manœuvres d'envolement, sur tous les naviresaires de l'adversaire, et ils les estimaient à une centaine d'unités. Ces aériens firent aussitôt des orbes, pour gagner en altitude; tandis que les nôtres se trouvaient encore dans la voie aérienne, et montaient toujours. L'ennemi, très inférieur en altitude, se sentit menacé; et on fut assez surpris, en le voyant mettre en l'air, cent autres aériens;

étaient-ils les derniers? L'amiral ne pouvait le savoir, pas même le présumer; aussi, donna-t-il l'ordre de faire envoler, encore, 50 avions marins et 100 de ligne.

Subitement, on vit les aériens adversaires, les premiers envolés, cesser leurs orbes pour se diriger, en droite ligne, vers nos cuirassés. Ceux-ci avaient manœuvré à droite, pour se mettre sous la protection des grosses pièces de la côte; et, en même temps, se faire défendre par les canons verticaux, en cas d'attaque de la part des aériens marins ennemis.

Effectivement, ces aériens ennemis furent accueillis par les canons verticaux de la côte et par ceux des cuirassés; ce qui leur fit rectifier leur vol, qui risquait d'être pris en enfilade, pour ne présenter au tir que le flanc de leur défilé. Bravant les verticaux, ils étaient passés sur nos cuirassés, en leur faisant assez de mal. Mais, les premiers partis de nos avions de ligne étaient déjà à leur poste de combat; avec une grande supériorité d'altitude, suivis de près par les derniers envolés, ils se superposèrent sur leur adversaire; et, si bien, que les grenades ramées qu'ils lui envoyèrent, lui causèrent aussitôt la perte de quelques unités, et évitèrent aux cuirassés amis, un deuxième torpillage. Les avions de ligne, au commencement de l'action, étaient deux cents, au-dessus d'un même nombre d'aériens marins ennemis; ils continuèrent l'attaque, et en précipitèrent, continuellement, de plus en plus.

Pour échapper à cette situation, devenue très critique, les aviateurs marins ennemis finirent par se disperser, avec l'espoir, sans doute, de se réfugier sur leur navire. Cela modifia la tactique de nos avions de ligne; leur commandant en envoya cinquante, des derniers envolés, pour planer sur les navires-aires de l'ennemi, afin de s'opposer à tout abordage de la part de leurs aériens; il ordonna ensuite, à cent autres avions, de continuer individuellement la superposition, pour en précipiter encore le plus possible

TACTIQUE AVIATRICE 265

On comprend dans quelle situation aérienne, désespérée, se trouvait l'ennemi : Se rendre? En l'air, on ne lève pas la crosse. Fuir! Où? au-dessus de leur navire, les avions de ligne veillaient. Leur pays était trop loin pour songer à y retourner. Seul, restait, un atterrissage dangereux sur la terre ennemie; détermination que prirent les quelques échappés du désastre

Torpillage de la flotte ennemie

Pendant que ces événements s'accomplissaient, les avions marins, à bonne altitude, attaquaient la flotte ennemie; ils étaient cent, ainsi qu'on l'a vu précédemment, et bien en sécurité, puisque les adversaires aériens étaient précipités ou dispersés; ils n'avaient qu'à se garer des canons verticaux des navires ennemis, ce qu'ils obtenaient avec l'altitude. Les avions marins s'étaient formés en cinq compagnies, sous les ordres d'un commandant; chaque compagnie devait attaquer une unité de la flotte ennemie, soit trois cuirassés et deux croiseurs. Chacune de ces unités allait donc recevoir, au premier déclanchement, les munitions de 20 avions; c'est-à-dire 30 ou 40 grosses torpilles. Les capitaines avaient la recommandation de faire pointer, très exactement, à l'aide du catachros et de la tige de visée. Les torpilles biseautées, de 200 et 150 kilos, devaient être déclanchées, pour tomber dans l'eau, le plus près possible des flancs bâbord ou tribord des navires , et exploser à 5 mètres, en biais, sous l'eau. Les torpilles de 100 kilos étaient destinées à désorganiser les superstructures des navires, et, dans le cas où elles tomberaient dans l'eau, près du navire, elles étaient réglées pour exploser à une profondeur de 3 à 4 mètres.

Les opérations du torpillage de ces cinq navires eurent lieu telles qu'elles avaient été prescrites; aussitôt après, sans perdre du temps aux constatations des eiïets produit^,

les avions marins s'en retournèrent, tous, pour se munir de nouvelles torpilles.

La canonnade continuait avec rage, de part et d'autre. Mais un avion éclaireur revint, disant avoir vu couler un cuirassé de la flotte adverse. Peu de temps après, un autre éclaireur annonça qu'un croiseur était désemparé, peut-être avec large voie d'eau; et que, sur les trois autres, les torpilles avaient occasionné de grands dégâts dans les tourelles blindées des grosses pièces, dans les passerelles, et dans les affûts des canons verticaux. Enfin, autant qu'on pouvait en juger, depuis les avions, il régnait un grand désordre à bord des navires attaqués.

Le commandant de la flotte ennemie ne se fit aucune illusion sur la cause du départ précipité de nos avions marins, et ne douta pas un instant de leur prochain retour avec un nouveau chargement de torpilles. Il avait cinq unités hors de combat, coulées ou très avariées; et si les avions revenaient pour lui causer autant de pertes, ce serait la moitié de sa flotte qui disparaîtrait. Aussi, donnat-il l'ordre d'appareiller immédiatement, et de faire remorquer les navires désemparés par des vaisseaux secondaires de la flotte. Gela fut exécuté avec toute la célérité possible.

Retraite de l'ennemi et poursuite

C'est au début de cette évolution de retraite que nos avions marins retrouvèrent la flotte. Les avions de l'île d'Ouessant, qui constituaient la réserve, n'avaient pas eu besoin de donner encore; ils avaient, cependant, reçu l'ordre de poursuivre la flotte en cas de retraite; ils rallièrent donc le gros des avions marins. La flotte avait déjà fait quelques milles, en gagnant le large, lorsque les avions s'y superposèrent de nouveau; ils reprirent l'attaque en conservant la tactique précédente; sauf dix avions que le commandant

TACTIQUE AVIATRICE 267

détacha pour couler les remorqueurs, et dix autres qui manquaient pour cause d'avaries, de pertes, ou d'atterrissages fortuits à la suite de pannes. On pouvait donc attaquer cinq autres unités cuirassées; ce que l'on fit.

Comme la flotte s'éloignait toujours, les avions n'auraient pu revenir pour charger de nouvelles munitions, et tenter une troisième opération, rendue d'ailleurs difficile par la nuit qui approchait. Aussi, le commandant signala aux capitaines de viser juste, sans précipitation, et de choisir pour objectifs 1 cuirassé et 4 croiseurs ; ces derniers à cause de leur plus grande vulnérabilité ; seulement, comme le cuirassé était de premier ordre, il serait attaqué par 40 avions, précisément ceux d'Ouessant ; tandis que les ■croiseurs ne le seraient, chacun, que par 20.

Le torpillage obtint un plein succès : tous les remorqueurs furent coulés au premier coup. Un croiseur aussi fut coulé; •et les trois autres désemparés avec des dégâts considérables un peu partout. Quant au cuirassé, les grosses torpilles tombant à profusion sur le pont et contre les flancs •avaient terrifié l'équipage, ouvrant de larges voies d'eau sous la carène, broyant cheminées, hunes et tourelles; quelques-unes avaient pénétré dans la chaufferie par les •cheminées, et y avaient causé une désorganisation complète, qui se traduisait au dehors par un amas épais de vapeurs, enveloppant tout le navire. Pendant que le vent chassait ce nuage, le vaisseau disparaissait.

Les avions, ayant épuisé leurs munitions, s'en retournèrent à leur atterrissage; les uns à file d'Ouessant, les autres dans les aires de Brest ou sur leurs bateaux. Il en manqua quelques-uns à l'appel; mais leur perte était insignifiante, à côté de celles qu'ils venaient d'infliger à Tennemi.

Les deux avions éclaireurs, qui avaient été désignés pour aller observer la flotte en retraite, revinrent disant qu'elle naviguait cap au nord, et que les navires intacts remorquaient péniblement les avariés

Critique et enseignements

Les pertes de l'ennemi étaient caractérisées par 10 fortes unités.

Cet échec dut lui servir de leçon. Il lui démontrait qu'il fallait coiffer les cheminées d'un chapeau blindé, avec des orifices latéraux pour la fmnée. Que le blindage des cuirassés devait descendre encore beaucoup plus bas, au dessous de la ligne de flottaison. Que sur le pont, tous les points vulnérables devaient être mieux blindés. Que de toute nécessité, il fallait aux 7iavires une puissante artillerie verticale, protégée par des toitures en acier, contre les torpilles aériennes.

Ainsi qu'on le voit, ces colosses, déjà si lourds, devront s'alourdir bien davantage.

L'amiral de Brest avait calculé que les avions marins seraient allés s' approvisionner cinq fois de munitions, et comptait, par conséquent, sur dix déclanchements par avion; Une put en réaliser que deux sur cinq. Il aurait dû prévoir cette retraite précipitée de la flotte ennemie, et utiliser plus tôt sa réserve de l'île d'Ouessant, qui aurait pu lui apporter , au moins , quatre-vingts gros déclanchements de plus.

Cette victoire, envisagée comme expérience, et dans les circonstances où elle venait d'avoir lieu, prouvait que quatre cents avions marins auraient, à la première opération, mis toute la flotte hors de combat. Elle indiquait, surtout, que les avions marins devaient toujours être appuyés par des avions de ligne, chargés de combattre les aériens adversaires. On voit encore ici que l'altitude est la condition sine qua non pour vaincre.

Aux détracteurs de la nouvelle arme, on peut leur exposer : qu'une flotte de 20 cuirassés, avec les vaisseaux qui les accompagnent, coûte, au moins, 1 milliard. Que 100 avions pourraient bien coûter 50 ou 60 millions. Et que cette flotte occupe, au moins, 20.000 hommes, tandis que les avions n'en demanderaient que 800.

Page 1