INFLUENCE DE LA GUERRE
Ce ne sera pas pour lancer, suivant les brevets d'une nuée d'inventeurs, des explosifs sur l'ennemi. Ceux qui préconisent cet usage ignorent que l'effet d'un seul projectile et même de plusieurs est nul. Contrairement à l'opinion du vulgaire, jamais un bombardement, même le plus énergique, n'a pu vaincre un ennemi ayant du cœur(').
Le jet de quelques projectiles pourrait provoquer quelques désordres dans les convois ; mais ils seraient promptement réparés et surtout ils n'auraient aucun effet sur la ligne de combat qui seule importe. Un cas pourrait avoir cependant une influence en paralysant quelque temps les nerfs moteurs de l'ensemble : ce serait un projectile tombant au milieu de l'état-major d'un généralissime ; mais, outre que ce serait là un coup de pur hasard, il n'est pas du tout sûr que le trouble en serait durable si dans l'armée il y a unité de doctrine et des règles simples de remplacement (*). *
Non ! le vrai rôle des machines aéronautiques est de faire V exploration pour laquelle la cavalerie est actuellement insuffisante. Leur fonction est d'observer ce qui se passe chez l'ennemi et de renseigner le général en chef.
« Quand l'host sait ce que faitl'host, l'host bat l'host », dit Montluc. Eh bien, le général qui possédera le premier une flottille aérienne saura non seulement tout ce que fera le général ennemi, mais même son gouvernement, car en faisant planer ses flottilles sur toute la surface du pays ennemi, // avancera ses frontières jusqu'à l'atmosphère territoriale de cette malheureuse con-
(i) La victoire est uniquement aux soldats qui ont fait le sacrifice de leur existence, même s'ils combattent nus des adversaires protégés. Toute l'histoire depuis les temps les plus recules jusqu'à l'heure actuelle n*a cessé de démontrer ce fait, au premier abord paradoxal.
(2) Le 6 août 1870, à Forbach, les Allemands ont changé huit fois de commandant en chef. Aucun n'a eu l'idée de commander autre chose que ce qu'avait conçu le précédent.
trée et rien ne lui échappera des réserves dernières, des transports du commerce, des ressources quelconques qu'on dressera hâtivement contre lui. Seuls quelques points, quelques forteresses, qui auront pris les caractères souterrains des fourmilières, lui échapperont. A ce moment il ne sera vraiment pas difficile d'exercer les fonctions de général en chef; mais cela ne durera pas, car l'apparition d'un engin nouveau entraîne la lutte contre l'engin semblable, et il y aura, pour assurer la maîtrise de l'air, des combats devant lesquels les luttes d'aujourd'hui pour la maîtrise de la mer ne seront que des jeux d'enfant.
La tactique de combat de l'aéroplane
Il y aura donc à considérer une lutte entre les engins aéronautiques, de même qu'on distingue la lutte de cavalerie, la lutte d'artillerie, etc. ; c'est une loi générale.
Il s'agit donc de faire disparaître de l'air les escadrilles ennemies afin de rendre aveugle le général en chef.
Pour avoir une vision du combat de deux engins aéronautiques aéroplanes, il n'y a qu'à observer le combat des oiseaux de proie. Le faucon, par exemple, poursuit un corbeau. Ce dernier fuit; dès qu'il sent sa marche inférieure, il monte. Le faucon, qui a déjà manœuvré pour être plus haut que lui, monte parallèlement. Chacun monte en spirale et se hâte. Fatalement celui qui peut monter le plus haut sera vainqueur de la lutte, car il peut porter des coups en restant à l'abri. Cette loi est d'ailleurs générale à condition de placer le zéro à la surface terrestre. C'est ainsi que dans la guerre de mines celui qui peut le premier ouvrir une galerie au-dessous de l'adversaire est vainqueur ; dans la lutte des sousmarins aussi celui qui pourra s'enfoncer le plus bas triomphera de l'autre.
LA TACTIQUE DE l'aÉROPLANE I Sq
Dans le combat de deux aéroplanes il y en aura fatalement un qui pourra monter plus haut que l'autre. Chaque aéroplane, en effet, a une limite d'altitude variable même chaque jour, parce qu'à une certaine hauteur le moteur, qui respire aussi, deviendra poussif.
Il aura le mal des montagnes !
On aura beau lui faire respirer de l'oxygène, la limite de hauteur sera atteinte et si à ce moment il vole plus haut que son adversaire, il est dans une zone de sécurité absolue, il peut donc choisir son moment pour frapper son ennemi à son heure. Ce dernier, pour éviter la chute mortelle, sera obligé de se laisser couler jusqu'à terre, rendant ainsi son généralissime aveugle.
Les annes des aéroplanes seront probablement des obus à main, des revolvers, des crochets ou des harpons.
Remarquons en passant que s'il y a des ballons dirigeables, comme ils auront à peine une vitesse de loo kilomètres à l'heure ils seront sans difficulté rejoints par nos aéroplanes faisant du i5o. En vain essaieront- ils de s'élever plus haut, la condensation qui les guette les fera redescendre et bientôt ils seront harcelés, crevés et anéantis parce que trop grands et trop vulnérables.
Bientôt les aéroplanes auront détrôné les ballons dirigeables si chers Q. On a commencé à les mettre au point beaucoup trop tard, en igoS, à un moment où nous savions que l'autre solution existait !
Quand tous les aéroplanes ennemis auront été détruits ou réduits à se poser, les escadrilles, imitant alors la tactique navale, commenceront leurs croisières au-dessus des garages et des lieux de construction pour empêcher toute nouvelle occupation de l'air. Tout aéroplane ennemi qui aura pu tromper la surveillance sera rapidc-
(i) Et pour lesquels eu. ce moment l'Allemagne se passionne en se trompant tout entière.
1 6o l'aviation
ment éventé, poursuivi et dominé exactement comme cela se passe pour les corsaires quand un pays a renoncé à la bataille rangée.
Dans ces croisières les escadrilles feront des évolutions dont les principes sont déjà connus.
Nos camarades de Tartillerie, de la cavalerie et de la marine, qui ont déjà une extrême jouissance à diriger leurs unités mouvantes pendant les manœuvres, peuvent par avance se figurer l'intensité de plaisir qu'il y aura à guider ces engins à travers les trois dimensions de l'espace.
Ils peuvent déjà discuter, par exemple, des meilleurs moyens pour résoudre cet article d'une nouvelle théorie : « L'escadrille d'aéroplanes étant en ligne de file au plus près de l'horizontale, la faire passer en bataille à tribord. »
Où doit se placer le chef ? Le principe du chef guide de sa troupe est probablement le plus commode à adopter. S'il est adopté, il faut définir un signal qui le rende libre de ses mouvements. Cela posé, les aéroplanes en virant tous du même bord à la fois se trouveront en bataille...
Conclusion — Où s'arrêtera«t«on ?
On ne s'arrêtera pas. Sans doute il y aura une très longue période pendant laquelle le maximum de l'altitude atteinte sera relativement petit. Dès que les grandes vitesses seront obtenues, on s'attaquera au problème de la hauteur qui est utile à la guerre. Le moteur à pétrole, qui respire lui aussi, sera attaqué avant Thomme par la raréfaction de l'air. On atteindra probablement sans truquage les 2 000 m de hauteur. En fournissant au moteur et à l'homme l'oxygène nécessaire on pourra atteindre plus tard les 8 000 m d'air que les aéronautes ont déjà reconnu. La vitesse de l'aéroplane y sera singulière-
CONCLUSION l6l
ment augmeatée par suite de la diminution du coefficient de la résistance de Tair; mais les hélices devront en même temps être plus larges et plus grandes.
Toutes ces raisons impliquent une limite absolue de hauteur au type aéroplane tel qu'il vient d'être décrit dans cet ouvrage.
Pour aller plus haut, et l'homme voudra aller plus haut, il faudra adopter un principe différent. Le principe de la fusée est tout indiqué. Le moteur à réaction s'en déduit. L'homme sera enfermé dans une enceinte où l'air respirable lui sera fabriqué. A vrai dire, il ne montera plus une machine volante, mais plutôt un projectile dirigeable. La réalisation de cette idée n'a rien d'impossible pour la pensée et la puissance humaines, qui seront en progrès tant que le soleil déversera sur la planète une énergie suffisante.
La diminution de chaleur sera peut-être même la cause d'un nouveau progrès. Car la vie terrestre un jour sera menacée. Un terrible dilemme se posera : ou retourner au néant à travers la décrépitude lente des régressions, ou, pour y échapper, vaincre avec un nouvel engin l'immensité.
Certainement le voudra et l'exécutera un groupe de ces surhommes du futur, mille fois plus puissants, mille fois plus intelligents que nous, qui pourtant les <;oncevons obscurément en esprit et les savons inclus dans les parties les plus profondes de notre être.
Certes ils abandonneront la planète inhospitalière et c'est là le but ultime du plus lourd que l'air qui vient de naître sous nos yeux étonnés et ravis (*).
(i) Nous ne voulons plus être taxés de rêveur, et quelque téméraire que puisse paraître cette conclusion ; c'est aussi celle à laquelle arrivent "Wells, Esnault-Pellerie, Archdeacon, Quinton et d'autres philosophes. {Note de l'auteur.)
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