‹ L'avocat; comédie en trois actesChapitre 42 sur 68 · ACTE DEUXIEME · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIEME

qu'elle le fut, mais tout de même. Cependant il fallut nous résoudre à ne plus la voir, tant elle y montrait de répugnance, vous comprenez. Puis un jour, nous apprîmes qu'on avait retiré de la rivière le propre revolver de mon fils, celui par lequel il avait été tué, vous le savez. Jusquelà nous avions rejeté avec indignation les soupçons qui avaient pu nous être suggérés ou qui nous avaient traversé l'esprit. Et même après cette découverte, ma femme se refusait à y penser. Vous comprenez. Le lendemain, je reçus une visite où la terrible vérité me fut révélée. Les deux vieux serviteurs dont je vous ai parlé vinrent me rapporter ce que je vous ai dit et me demandèrent ce qu'ils devaient faire. Je pris d'eux le^ déclarations écrites qui sont là, et, afin qu'ils ne fussent pas indiscrets, je les envoyai chez mon beau-frère. J'étais autorisé aux plus grands doutes. Je n'avais pas encore la certitude. La certitude me fut donnée par ma belle-fille elle-même.

Elle a avoué ?

MONSIEUR DU COUDRAIS

Je l'ai fait venir. Je lui ai montré ces lettres. Elle a avoué. Elle m'a demandé pardon. « J'avais le droit de faire ce que j'ai fait », a-t-elle dit ensuite. Mais ni les prières ni les menaces n'ont pu obtenir d'elle une parole de plus. Subitement, elle a gagné la porte, affolée, et elle est allée se jeter dans le petit lac qui baigne le château. On l'en a retirée à demi-morte... Ma femme était absente. Qu'est-ce que je devais faire, lorsqu'elle rentrerait... Cela... Cela que je venais d'apprendre, fallait-il le révéler à la mère ?... Pensez! Pensez... la victime... la criminelle... Vous me comprenez. Pouvais-je garder cela pour moi? Je n'en ai pas eu la force... La comtesse, voyez-vous, est une femme de grand cœur... Je suis indigne d'elle, je le sais. Je la respecte comme je respectais ma mère, et elle le mérite... Et je l'ai fait beaucoup souffrir, mais elle

a la bonté de m'aimer tout de même... Je savais bien la peine f[u'elle aurait en apprenant cette chose effroyable. Mais je sentais qu'elle pourrait me reprocher mon silence. Vous comprenez? Je ne crus pas devoir garder ce secret pour moi. Elle a tout su. Alors, dans notre douleur, notre colère, notre haine, nous avions décidé, d'abord, de tout révéler à la justice.

M AUTIGNY.

Oh!

MONSIEUR DU COUDRAIS

Mais songez donc, monsieur. Il a pu avoir tous les torts, c'était tout de même notre enfant ! Je nous vois encore à ce moment-là tous les deux, près de la cheminée, ne disant rien, comme hallucinés. Et alors, voilà que la porte s'ouvre et Lucie, notre fille, parait .. Notre fille... dixhuit ans... celle pour qui nous vivons... Nous avons compris que, pour elle, il fallait se taire, que pour l'honneur de la famille, il fallait ensevelir au plus profond de nous-mêmes le souvenir de l'affreuse tragédie... Etalors... Vous allez voir... vous allez voir si nous avons eu du courage. Nous avions donc pris la décision de ne pas dénoncer la coupable. Mais voilà que la justice l'accuse. 11 a fallu alors, pour ne pas paraître l'accuser nous-mêmes, la revoir ostensiblement. Nous avons déposé en sa faveur devant le juge d'instruction, et nous avons ainsi beaucoup aidé à ce qu'elle fût laissée en liberté. Je ne sais pas si vous pouvez vous représenter nos tortures. Nous devenions presque ses complices... Ses complices dans le meurtre de notre fils... 11 le fallait. Pourtant, en échange, nous lui avons demandé de ne rien dire contre lui. Elle a compris. Elle a compris tout cela, ce que notre silence représentait de sacrifice et de douleur, et tout ce que nous acceptions pour qu'il ne fût pas dit que dans notre famille, un meurtre avait pu être commis, et nous lui avons juré de nous taire, mais elle nous a juré aussi de ne jamais se reconnaître coupable, et de ne jamais rêvé-

Page 1