CHAPITRE VI
ON ne se représente pas assez, quand on ne l'a pas vue de près, ce que peut être, actuellement, l'existence d'un avocat occupé.
Il serait assez exact d'en dire, selon le mot d'Esope : « C'est, à la fois, la meilleure et la pire des choses. »
La meilleure, parce qu'il n'est pas de plus belle ni de plus passionnante profession.
Et qui donc parle ainsi du barreau ? Est-ce un avocat, toujours suspect de plaider pro domo sua ?
Non point ! C'est un témoin, impartial entre tous, par sa position même, et renseigné mieux que quiconque sur les choses du Palais : C'est un magistrat, un magistrat éminent dont le nom respecté est parvenu jusqu'à nous comme le synonyme d'une haute conscience, d'un grand caractère et d'une admirable intégrité : c'est le chancelier d'Aguesseau, dans sa fameuse mercuriale sur l'indépendance de l'avocat.
Comment qualifîe-t-il l'Ordre des avocats ? « Ua Ordre aussi ancien que la magistrature, aussi noble que la vertu, aussi nécessaire que la Justice. »
Il apprécie ensuite la profession d'avocat »i ces termes :
« Un état où faire sa fortune et faire son devoir ne
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sont qu'une même chose ; où le mérite et la gloire sont inséparables ; où l'homme, unique auteur de son élévation, tient tous les autres hommes dans la dépendance de ses lumières et les force de rendre hommage à la seule supériorité de son génie. »
Le chancelier d'Aguesseau, le plus grand magistrat de son siècle, pouvait se permettre de dire du barreau plus de bien qu'tm avocat ne saurait décemment le faire.
Qu'il nous soit cependant permis d'ajouter, négligeant le côté honorifique et flatteur de notre profession, qu'il n'est, sans doute, pas d'état où, plus qu'au barreaui) un homme ait l'occasion de se rendre utile à ses semblables. Il n'en est pas où il soit appelé à connaître et à soulager plus de misères et plus d'infortunes dignes d'intérêt. Il n'en est pas, enfin, où, égoistement, et s'il ne cherche qu'une occupation agréable et intelligente, il soit à même de faire de ses facultés un meilleur emploi, dans des conditions plus variées et plus intéressantes.
Pourtant, n'avons-nous point dit tout à l'heure que cette existence du barreau, si elle était la meilleure, était aussi la pire ?
C'est que, malgré tous ses avantages, i\ n'est pas, à la vérité, de servitude qui lui soit comparable.
Il n'est pas d'existence plus fatigante que celle d'avocat, ni qui accapare davantage le cerveau et le temps de celui qui s'y consacre.
Un fonctionnaire, en dehors de son bureau, peut goûter quelque loisir et, si je puis dire, dépouiller com- ■"• -^;^ ■^
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plètement ses fonctions pour être tout à son repos.
Un médecin, ses visites ou sa consultation terminées, et bien qu'il reste à la merci d'un appel de ses malades, peut, sans souci, se livrer au repos, à la vie mondaine ou à la vie de famille.
Un militaire, en dehors de son service, se met en civil et devient le plus insouciant des hommes.
Un ingénieur, un industriel même peuvent, eux aussi, faire le départ, marquer une séparation bien nette entre leur existence professionnelle à l'usine et leur vie privée.
Mais un avocat occupé n'a pour ainsi dire plus de vie privée.
Hormis le peu de temps consacré au sommeil, il n'y a pas une minute qui soit vraiment distraite de ses préoccupations ou de ses occupations professionnelles.
Il lui est presque impossible, ne fût-ce qu'un instant par jour, de libérer son esprit de tout souci, pour avoir la jouissance de n'être plus que lui-même.
Pourquoi ?
Mais parce que, si nous pouvons risquer cette métaphore, son bureau, son usine, son hôpital, ce n'est point, comme on le croit généralement à tort, le Palais, ce n'est pas même son cabinet d'avocat, c'est son propre cerveau et sa vie tout entière.
n peut bien, sans doute, déposer sa robe au vestiaire ^1 quittant le Palais. Mais ce geste, tout sjmibolique qu'il semble être, ne suffît point à lui rendre sa quiétude mentale.
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N'emporte-t-il pas d'ailleurs, avec lui, quelques dossiers qu'il a travaillés tout à l'heure à la bibliothèquei, Ce fardeau, qui pèse moins à son bras qu'à sa tête, vient lui rappeler sans cesse qu'il n'est pas libre.
Ainsi son cerveau, tout imprégné de ses préoccupations, est sans cesse au travail.
Il ne connaît guère de répit et point de repos.
Une discipline sévère préside à ses journées.
Sans elle, il n'arriverait point à faire face à toutes ses occupations.
Dès le matin, à son réveil, à 6 heures en hiver, souvent plus tôt dans la belle saison, il se met au travail avec une immuable régularité.
A 8 heures, il est dans son cabinet, installé à son bureau, dépouillant son courrier et y répondant au fur et à mesure.
Tandis qu'il écrit ou dicte ses lettres à une dactylo, la sonnerie du téléphone, à chaque instant, l'interrompt.
Sans cesser pour cela son courrier, il empoigne le récepteur : « Allô 1 Allo i » Et ce sont ces attentes exaspérantes, après le « On vous cause » traditionnel ; ces communications brusquement coupées, au moment capital, ces rappels vains et ces supplications fastidieuses et généralement inutiles : « Voyons, Mademoiselle, rendez-moi Elysée oo-oo », toutes joies que connaissent trop bien, hélas 1 les heureux abonnés df cet infernal, mais indispensable instrument l
A 9 heures, les clients commencent à arriver. Le courrier à peine achevé, i! faut les recevoir, ■g i I Jj^ I II . -^;»>
La vie de L'A VO C AT •<t ^S^ I ».
Un président, impatienté des trop longs préambules d'ime plaidoirie, s'écriait : «Avocat, passez au déluge I »
Ce président n'avait certainement jamais dû recevoir de clients dans son cabinet d'avocat, durant ses deux années obligatoires de stage au barreau 1
C'est souvent une rude école de patience.
Pour quelques-uns qui savent exposer clairement et compendieusement l'objet de leur visite, combien d'autres qui se perdent dans d'interminables détails oiseux, sans aucun rapport avec leur affaire.
Ne faut-il point cependant tout entendre et les laisser parler, de crainte de ne pas connaître un trait utile, un argiunent probant qui peut-être passeront au milieu de tout ce bavardage sans intérêt.
Sans intérêt 1 Entendons-nous. Il ne l'est pas toujours. Cela dépend beaucoup du point de vue sous lequel on l'apprécie.
Un romancier, im auteur (kamatique, un philosophe, curieux de psychologie, un moraliste y prendraient souvent, sans nul doute, le plus vif intérêt.
Un cabinet d'avocat n'est-il pas, en effet, un mcomparable champ d'observation pour voir vivre et palpiter à nu l'âme humaine ?
' La plupart de ceux qui y pénètrent sont en proie à des préoccupations très vives, souvent graves, qui ne ieur laissent plus le contrôle de leur attitude ! C'est de la vie toute chaude qu'ils vous apportent I
On peut d'autant mieux les observer qu'ils n« s'observent plus eux-mêmes. Tout à, leur afifaire, ils < i2j> •»
ne songent guère à surveiller la forme qu'ils donnent à l'expression de leurs sentiments ou de leurs passions l
Au surplus, ils se fient, et ils ont raison, au secret professionnel. Ils savent bien que rien de ce qui pourra se dire entre les quatre murs de ce cabinet d'avocat n'en franchira jamais les doubles portes capitonnées !
L'assurance du secret gardé, n'est-ce pas déjà la moitié de la confidence ?
Aussi, de même que la pudeur physique ne pénètre guère dans le cabinet du médecin, la pudeur morale n'a-t-elle généralement point de place dans le cabinet de l'avocat.
Celui-ci reçoit, presque quotidiennement, des personnes dont il ne soupçonnait même pas l'existence un instant auparavant, et qui lui font des confidences sut certains drames cachés de leur existence dont leur propre famille est encore dans l'ignorance complète.
Des femmes, qu'il voit pour la première fois et qui sont venues souvent à l'insu de leur entourage immédiat, lui livrent d'emblée, comme à un confesseur, des secrets redoutables dont l'aveu n'avait encore jamais franchi leurs lèvres.
Elles ont, tant qu'elles sont restées dans le salon d'attente avec d'autres clients, composé leur maintien et su garder, malgré les secrètes angoisses qui les rongeaient, un visage impénétrable.
Mais à peine entrées dans le cabinet du maître, la porte à peine refermée derrière elles, comme incapables de se contenir un instant de plus, elles s'écroulent
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brusquement en larmes, la figure dans les mains et. d'une voix entrecoupée de sanglots, entreprennent d'exposer les raisons douloureuses de leur mystérieuse détresse.
Elles implorent conseil, voudraient connaître leurs droits, savoir ce qu'elles peuvent attendre de cette loi faite par les hommes, et qui leur est parfois si dure.
Elles ne se reprennent, avec cette étonnante lorce d'âme et de dissimulation qui est le propre de leur sexe, que pour quitter l'asile du secret et ne plus rien laisser paraître, tout à l'heure, en rentrant chez elles, de la brève minute de faiblesse qu'elles viennent de s'accorder pour soulager un peu leurs nerfs trop tendus.
Un homme de lettres, en quête de sujets, ferait là une ample moisson de documents vécus et saisissants, car il y pourrait observer, dans toute leur acuité, les réactions de l'âme humaine en état de crise.
Un dilettante de la psychologie y passerait des heures auprès desquelles les scènes les plus réalistes du théâtre lui paraîtraient singulièrement fades et sans couleurs.
Mais un avocat n'a pas, en pareil cas, le goût ni le loisir d'être dilettante. Il n'a pas le temps de s'arrêter à l'observation du document psychologique ni d'en apprécier la saveur.
Car une seconde nature le domine en quelque sorte et lui fait voir les choses sous un angle spécial : le point de vue professionnel.
Celui-ci seul s'impose à son esprit et l'empêche, en partie, de regarder le reste.
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A travers ces explosions de douleur, de haine ou de passion dont il est le témoin, il ne considère, par habitude, que le « cas judiciaire », il suppute les chances de succès de l'instance qu'on lui demande d'entreprendre, il évoque le souvenir de décisions de jurisprudence concernant des cas analogues, il formule, en lui-même, les attendus de l'assignation qu'il faudra lancer ou des conclusions qu'il sera nécessaire de prendre.
Comme le médecin qui, dans la souffrance étalée sous ses yeux, ne cherche que le diagnostic à poser, l'avocat, dans les confidences qu'il reçoit, s'inquiète d'abord du parti juridique qu'il en pourra tirer.
Il rapporte tout à la défense des intérêts dont il Mt chargé.
Il traduit en langage judiciaire, en vue du succès de la cause qui lui est confiée, les cris d'humanité douloureuse qui viennent frapper son oreille et souvent, sans qu'il le laisse paraître, émouvoir sa pitié.
Voilà pourquoi le barreau n'a pas, en réalité, avec la littérature, autant de similitude ni de points de contact qu'on le pense et qu'on le répète communément.
Le but à atteindre étant essentiellement différent, l'avocat et l'homme de lettres ne peuvent pas considérer les mêmes choses de la même manière.
L'un cherche uniquement l'intérêt de son client et ne se propose que de lui être utile, dans les formes admises en justice et suivant les règles de l'Ordre des avocats.
L'autre cherche à créer de la beauté et ne suit en cela d'autre règle que sa fantaisie et son inspiration.
Supposez que le même cas psychologique soit traité, tour à tour, pas l'un et l'autre 1 Le roman qui en résultera différera essentiellement de la plaidoirie.
Ce qui ne veut point dire que celle-ci n'atteindra peut-être pas à la même beauté que celui-là. Mais ce sera certainement sans le chercher et par des moyens différents, par où l'avocat ne se sera proposé d'abord que l'utilité du plaideur.
Les détails qui auront le plus contribué au succès du roman ne se trouveront peut-être même pas mentionnés dans la plaidoirie, parce qu'il est des cas où l'intérêt du client exige que, sur certains points, l'avocat sache se taire, ce silence dût-il lui coûter le sacrifice d'un succès personnel assuré.
Le romancier pourra, de même, se permettre toutes les recherches de style qui lui paraîtront concourir à rendre son oeuvre plus originale et plus forte.
Mais l'avocat, lui, devra se garder d'employer dans une plaidoirie un style trop dense ou trop savant, fait pour l'écriture, et qui ne soit point facile à suivre à l'audition.
^ Il doit se contenter (l'intérêt du client l'exige) d'un style clair, juste, approprié et conforme à celvii que les magistrats ont l'habitude d'entendre.
Sa seule élégance, c'est la pureté de la langue, la propriété du terme, la finesse et l'esprit du trait. Après tout, est-ce plus mal que ce style de certains jeunes
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littérateurs dont l'excessive recherche n'aboutit qu'à se renure incompréhensibles et dont, trop souvent, l'obscurité ne voile que le néant de la pensée ?
Le romancier, en somme, ne dépend que de luimême, n'obéit qu'à son inspiration, ne vise que le succès de son œuvre, ne cherche que le plaisir et l'approbation de ses lecteurs, tandis que l'avocat n'a point la même liberté. Soumis aux règles de son ordre, il est encore lié par les nécessités de la défense de son client. Il ne cherche que l'intérêt de celui-ci, se plie aux habitudes et au style judiciaires, et ne s'efforce point de séduire le public qui l'écoute, mais seulement de persuader les magistrats qui le jugent
Pour cela, le trait spirituel ne vaut pas l'argument juste. Le côté esthétique de la plaidoirie cède le pas au côté juridique ou scientifique, et l'avocat doit, sans cesse, se souvenir qu'il n'est pas là pour briller, mais pour convaincre.
Aussi est-il naturel qu'il s'habitue à tout considérer sous cet angle et que le critérium de l'utilité soit, avant tout, ce qui le guide.
L'art ne passe qu'au second plan et seulement dans la mesure où il ne nuit point à la défense.
Il ne prétend donc jamais, dans une plîiidoirie, à faire une œuvre d'art, ce qui ne l'empêche péis d'y réussir souvent.
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La vie de L'A V O C AT
Voilà pourquoi son impatience est vive lorsqu'il songe à tout le temps perdu que représentent les bavardages inutiles des clients confus et prolixes, attardés dans son cabinet.
Un humoriste regrettait que n'existât point pour eux ce fauteuil mécanique, mû par un mouvement d'horlogerie, mettant automatiquement le visitexir importun à la porte, au bout de cinq minutes.
Sa montre posée sur son bureau, lui rappelle qu'il n'a plus que le temps de déjeuner, pour ne pas manquer l'appel des causes où il doit se trouver.
Car les audiences, bien qu'un peu retardées depuis quelques années, commencent néanmoins encore à une heure où la plupart des Parisiens et surtout des Parisiennes songent à rentrer au logis pour déjeuner.
C'est une des sujétions de la vie d'avocat que cette obligation de déjeuner seul, hâtivement, à lo heures et demie ou 1 1 heures moins un quéurt, tous les matins.
C'est à peine s'il a le temps, le dernier client reconduit, d'expédier en vm quart d'heure son frugal repas, tout en pensant à l'affaire qu'il doit plaider, que déjà il faut se mettre en route pour le Palais.
Ceux qui habitent loin du Palais et qui doivent emprunter pour s'y rendre un véhicule quelconque, savent bien que, comme un fait exprès, c'est précisémant chaque fois qu'ils sont le plus pressés d'y arriver
que le bÂton blanc d'un agent leur impose une interminable et exaspérante attente. La circulation est devenue impossible depuis qu'elle est réglementée.
C'est une des mille manifestations du principe bien connu de la mauvaise volonté de la matière i
Au vestiaire de l'Ordre, où il va se mettre en robe, l'avocat retrouve des confrères qui se hâtent, eux aussi, de s'habiller pour courir à un appel, et souvent à plusieurs appels, presque simultanés, aux quatre coins de l'immense Palais.
Il trouve généralement aussi sous sa toque un voIu> mineux courrier provenant soit de gens inconnus qui, ignorant son adresse, lui écriv snt au Palais, soit encore] d'avoués et de confrères qui lui fixent un rendez-vous urgent pour s'entretenir avec lui d'affaires communes.
Il n'a p£is seulement le temps de le décacheter. Il l'emporte pour le parcourir tout à l'heure, à l'audience, où son affaire est retenue, en attendant son tour de prendre la parole.
Puis ce sera la plaidoirie qui le tiendra en action une psirtie de la journée, toutes ses facultés tendues pour cet effort oratoire.
Il n'est même pas rare de voir un avocat occupé plaider le même jour devant des juridictions différentes^
A peine sa plaidoirie terminée devant le tribunal ou la Cour, il lui faut quitter le Palais en hâte, sa robe pliée dans ime petite valise, pour s'en aller plaider au Cherche-Midi, devant le Conseil de guerre, ou dans une lointaine mairie parisienne devant une commission
La vie de L'AVOCAT
arbitrale ou une justice de paix. Souvent, c'est seulement en face, de l'autre côté du boulevard du Palais, au Tribunal de commerce qu'il se rend, en empnmtant le passage souterrain ou en traversant le boulevard sous les regards narquois des passants.
Mais, quel que soit le lieu où il aille plaider et dût-il même rester au Palais, devant la même chambre, la fatigue est la même. La tension d'esprit, la dépense nerveuse et l'effort physique nécessités par une plaidoirie prononcée en sortant presque de table, et dans l'atmosphère viciée et surchauffée des salles d'audiences, mettent à contribution les forces et la santé de l'avocat plus rudement que ne peuvent se le figurer ceux qui n'ont point essayé de la vie du barreau.
Les suspensions d'audience mêmes, faites cependant pour donner aux juges et aux avocats un instant de répit, ne donnent point à ceux-ci le moindre repos.
Ils retrouvent, en effet, dans les couloirs et les galeries du Palais des confrères, des avoués, parfois des clients qui viennent successivement les entretenir d'affaires différentes et avec qui il faut pouvoir discuter immédiatement, en étant tout de suite au fait de la question et au vif du sujet.
Tous les dossiers qu'un avocat a rangés dans les armoires de son cabinet, il faut qu'aussi il les ait classés dans sa tête. Le simple rappel de deux noms doit suffire à évoquer l'affaire avec tous ses détails.
A tout moment, au hasard des rencontres, il doit •tre à même de répondre à n'importe quelle question
L'AVOCAT •a ^S^ — !r— »
touchant n'importe quel des dossiers qu'il a en sa possession.
Les audiences terminées, si l'avocat n'est pas ret^iu au Palais jusqu'à une heure plus tardive encore par quelque convocation chez un juge d'instruction pour y assister à l'interrogatoire d'un client, il regagne son domicile.
Il n'y rentre que pour retrouver les occupations de sa matinée bien remplie.
De nouvelles lettres à répondre, de nouveaux clients à recevoir, des coups de téléphone à donner.
Et c'est ainsi jusqu'à l'heure du dîner sans qu'il puisse trouver un moment, je ne dis point pour se reposer ou seulement pour respirer un peu, mais même pour se consacrer à l'étude des dossiers les plus pressés, sans être dérangé à toute minute.
Ce n'est guère qu'après dîner, quand il n'a pas encore par surcroît un arbitrage, qu'il aura les quelques heures indispensables pour abattre le travail le plus urgent.
Il n'y a que lorsqu'il part plaider en province qu'il connaît un peu de répit, si deu;: nuits consécutives passées en chemin de fer et une journée de visites et de plaidoirie peuvent être considérées comme un répit. C'en est un pourtant puisque c'est vingt-quatre ou quarante-huit heures pendant lesquelles l'avocat, éloigné de son cabinet, aura un peu l'impression de cette bienfaisante détente intellectuelle qu'il ne connaît jamais chez lui.
Mais le dimanche ? dira-t-on.
Le dimanche ! Mais c'est le jour où il travaille 1« plus, puisque c'est le seul jour où il puisse travailler tranquille.
Après une matinée consacrée aux sports : chasse, folf ou tennis, il passe toute sa journée enfermé dans son cabinet à mettre au courant sa besogne en retard, à revoir ses notes de plaidoiries, à préparer ses dossiers.
Et le lundi, la vie fiévreuse le reprend de plus belle, lui laissant tout juste le temps de faire face à ses occupations les plus pressantes.
Si vous ajoutez à ce tableau simplement véridique la vie mondaine, les réceptions, les dîners en ville, quelques conférences qu'on lui demande pour des œuvres sociales, toutes choses qui sont, pour l'avocat, presque une obligation professionnelle à surajouter à toutes les autres, vous aurez une idée à peu prés exacte de l'existence qui est la sienne.
N'est-il pas vrai de dire que c'est, à la fois, la vie la plus intéressante, la plus belle, mais aussi la plus pénible qui soit.
L'avocat connaît d'incomparables satisfactions d'esprit, d'amour-propre et de situation. Mais il mène une vie brûlante, travaillant quinze heures par jour, l'esprit surmené par les préoccupations relatives aux affaires dont il a la charge, son temps accaparé par l'exercice d'une profession qui le prend tout entier et qui, comme une tunique de Nessus, dévore toutes ses forces, absorbe toute sa vie, pour ne le quitter qu'à la mort